Le Parti socialiste en péril en Bretagne, comme ailleurs

-- Politique --

Point de vue
Par Christian Rogel

Publié le 25/06/14 13:54 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

La Gauche , c'est d'abord, le Parti socialiste

Si le Premier ministre, Manuel Valls, peur réelle ou rhétorique habile, évoque la mort éventuelle de la Gauche (pour lui, seul, son parti est « la Gauche »), la question vaut d'être posée en pour ce qui concerne la Bretagne, à la lumière des dernières élections, tant municipales qu'européennes, et en tenant compte du mouvement des Bonnets rouges en arrière-plan, le phénomène politique breton le plus remarquable depuis des décennies (voir notre article) et (voir notre article).

Le Parti socialiste feint souvent d'ignorer les autres nuances de la gauche, sauf, pour conforter ses majorités, et, parfois, copier des idées. Dans le système présidentiel (louisquatorzien/napoléonien) français, on ne mène pas des politiques en coalition et en partenariat, mais, on accorde des strapontins à des alliés priés de rester bien sages.

Chute électorale du PS et de ses alliés en Bretagne

Bien que les élections locales ou européennes ne préjugent pas des votes aux élections présidentielles et parlementaires, les mois d'avril et de mai ont été meurtriers pour le Parti socialiste en Bretagne, confirmant le recul, tant en nombre de communes gérées qu'en perte d'influence et d'adhérents, le tout étant aggravé par les pertes sensibles des écologistes de gauche (EELV) dans une région où ils avaient acquis quelques positions importantes. De plus, l'Union démocratique bretonne, alliée dans certaines communes, a fait du surplace aux élections européennes (1,85%), la rupture avec les écologistes ne lui procurant aucun bénéfice (voir notre article). Sans exagération, la situation du Parti socialiste en Bretagne est devenue critique, car, il a perdu des finances et des postes administratifs pour ses cadres et ses divisions ne le mettent pas en condition de remonter, à court terme, vu son état de désorganisation (voir notre article) et (voir notre article).

Un parti socialiste profondément divisé

Le Parti socialiste perd, parce qu'il est irrémédiablement indexé sur ce qu'il se passe à Paris et qu'il n'en vient rien qui puisse satisfaire les Bretons et, aussi, parce qu'il est profondément divisé et que cela commence à se voir. Les divisions portent, de plus en plus, sur l'interprétation des revendications à couleur locale, que certains comme Jean-Yves Le Drian, Pierrick Massiot, Jean-Jacques Urvoas, Paul Molac, Corinne Erhel, Odile Herviaux, Jean-Pierre Le Roch, Jean-Luc Bleunven, Jean-Michel Le Boulanger, Michael Quernez prennent en compte et que d'autres, sur une ligne jacobine, refusent par principe. Ces jacobins sont, souvent, sur une ligne antilibérale qui n'est pas forcément comprise par les électeurs bretons, connus pour leur relative modération, passé gaullo-centriste et «2ème gauche » oblige.

Philiippe Noguès, député socialiste d'Hennebont, ancien syndicaliste, essaie de dévaloriser la revendication de la réunification de la Bretagne en la caricaturant comme une « ambition identitaire », mais, que dirait-il aux Irlandais qui demandent le retour de l'Ulster dans la République ? Il veut ainsi suggérer que la mouvance bretonne pencherait, par nature, pour la droite, éventuellement extrême et, pourtant, il avoue que la France s'est constituée « parfois, sous la contrainte ». Que propose-t-il en face ? « Un État fort, pour la solidarité sociale », et, s'il veut une pyramide d'assemblées élues, il se garde bien d'aborder la question des compétences et du poids des bureaux parisiens. Célébrer l'État fort est un tremplin pour se rallier à un Front national à prétentions sociales comme certains délégués syndicaux de Lorraine du Nord (voir le site)

Cette ligne du bunker est soutenue par les blocs socialistes brestois et rennais, ainsi que trégorrois. Elle a le soutien des présidents des conseils généraux de la Bretagne amputée (Claudy Lebreton - 22, Pierre Maille - 29 et Jean-Louis Tourenne - 35) (voir le site) qui veulent le maintien des conseils généraux et sont opposés à la réunification, mais, ces archéo-socialistes jacobins sont sérieusement contrés par la tendance Le Drian qui domine à la Région Bretagne.

Réunification de la Bretagne : le nouveau et ultime marqueur de l'esprit breton ?

Ces socialistes, qui, on le verra, critiquent fort les Bonnets rouges, ne pouvaient pas prévoir que François Hollande, jouant à la pâte à modeler avec les collectivités locales comme un enfant dans sa chambre, ouvrirait le jeu en Bretagne sur un thème, jusqu'ici peu en vue, celui de la réunification de la Bretagne. Cette revendication, extrêmement symbolique et objet de manifestations fournies très peu évoquées dans la presse parisienne et locale, a été mise dans le débat public lors des États Généraux de Bretagne, tenus par les Bonnets rouges à Morlaix, le 8 mars 2014 (voir notre article).

Cela n'allait pas de soi que que les forces économiques qui ont suscité le mouvement s'engagent dans un combat que, même beaucoup de Bretons, ne jugeaient pas important, mais, c'était logique, d'une part, parce que les intentions de l'État étaient connues, mais, surtout parce que cela met en jeu la position même de la Bretagne, non pas uniquement dans l'espace, mais dans la géopolitique. Le « réflexe péninsulaire » n'est pas ce que Bernard Poignant, autre jacobin, croit y voir, c'est une perception historique et sentimentale d'un territoire connu et reconnu. On finira par définir un Breton par la perception politique qu'il a du territoire breton et, non à des éléments strictement personnels comme ses sentiments ou sa langue.

Cela trace une démarcation nette entre ceux qui n'auraient pas trouvé anormal de tracer des territoires de forme carrée, comme proposé sous Louis XVI, et ceux pour qui un territoire est une construction d'abord sentimentale et intellectuelle, avant que l'économie ne s'y déploie. Dans la « Lettre à la Bretagne » (28 mai), Pierrick Massiot, président socialiste de la Région Bretagne le résume très bien : « Est-elle dépassée l'idée que la performance des organisations est, d'abord, le fruit d'une bonne prise en compte des réalités humaines, géographiques, historiques et sociales ? On ne joue pas au lego ! La grande dimension d'un territoire n'a jamais assuré son efficacité. On risque, au contraire, de se couper du réel et de fabriquer des ensembles technocratiques, déconnecté de tout lien avec les réalités du quotidien ». Il précise qu'une Bretagne unifiée « aurait toute sa place dans le concert des régions européennes, et même au delà. »

Marylise Lebranchu, princesse d'Île-de-France

La ministre morlaisienne, Marylise Le Branchu, sanctionnée pour travail insuffisant sur la réforme de l'État et se l'étant fait retirer au profit d'André Vallini, fait parfois mine de ne pas prendre parti, puis lâche qu'elle verrait bien la Mayenne rejoindre la Bretagne, tout en étant réticente sur la réunification. Elle a pourtant voté tous les voeux du Conseil régional de Bretagne en faveur de celle-ci !

En jacobine zélée et sous couvert de refuser qu'un institution recouvre une identité, elle se livre à une attaque, qui a été peu relevée, contre Jean-Yves Le Drian et son successeur à la Région Bretagne, Pierrick Massiot, en disant à Lorient, le 20 juin : « Le président du Conseil régional n'est pas le prince de Bretagne ». Le Drian a souvent été surnommé le « Duc de Bretagne » et Prince de Bretagne est une marque commerciale des légumiers de Saint-Pol-de-Léon qui appartient à des adversaires politiques (pro-Bonnets rouges) de la ministre. Plus folklorique, elle parle de la possibilité d'un « conseil spécifique à la Bretagne historique » (voir le site) Qui va miser un sou sur cet ectoplasme politique? On peut supposer qu'elle tentera de disputer la Région B4 à Le Drian en 2015.

Technocrates socialistes contre zones hors métropoles

Parmi les socialistes qui se sont opposés à la Réunification, il y a eu les maires de Brest (François Cuillandre), Rennes (Nathalie Appéré), Nantes (Johanna Rolland) et Saint-Nazaire (David Samzun) (voir le site) Ils sont de purs produits de l'appareil socialiste et raisonnent en technocrates. Leur positionnement, un peu téléphoné, sur la fusion Bretagne-Pays-de-la-Loire est révélateur du danger que fait courir la « métropolisation » à la sauce socialiste, car, dans leur vision, il n'y a pas de place, en terme de sensibilité, pour les territoires non-urbanisés. Ils tiennent pas compte du message adressé par les électeurs de Christian Troadec et du Front national aux dernières élections et appellent populisme le refus de leur vision mécaniste d'apparatchiks. Les zones centrales de la Bretagne (l'essentiel du territoire) ne veulent pas d'une subordination aux métropoles, synonymes de rejet dans les ténèbres extérieures (voir notre article).

La dérive des socialistes finistériens face aux Bonnets rouges

La panique des socialistes finistériens est telle qu'ils ont publié un communiqué (voir le site) que les autres socialistes de Bretagne se sont bien gardé d'approuver, tant il a paru à la limite du ridicule. Demander à un mouvement politique de s'auto-dissoudre est le comble de la tartufferie, car, c'est avouer qu'on ne croit plus dans sa capacité à contredire politiquement. Encore un autre raisonnement enfantin. L'essentiel du propos était de dire aux militants : « Cessez d'avoir peur, les croquemitaines vont partir très loin », mais, cela ne va pas faire revenir les adhérents dans les sections locales qui resteront peuplées de retraités (voir notre article). Le mouvement des Bonnets rouges n'a pas mobilisé autant qu'attendu le 14 juin, mais, d'autres occasions de revenir sur la scène politique lui seront offertes et, en attendant, il savoure sa victoire sur l'écotaxe, puisque tout le monde la lui attribue. A noter l'adjectif « ultra-libéral », appliqué à Thierry Merret, qui indique que c'est une frange proche du Front de Gauche qui a inspiré le texte. Réaction des Bonnets rouges : (voir le site)

L'Assemblée de Bretagne : dynamique bretonne ou décor de théâtre ?

Jean-Jacques Urvoas, député de Quimper, s'est beaucoup investi dans la proposition d'une Assemblée de Bretagne qui absorberait les compétences les plus consistantes de la Région et des départements (voir le site) Le projet a un nom alléchant, mais, il souffre du même déficit de crédibilité qu'a eue la réforme annulée de Sarkozy créant le conseiller territorial et l'absence de précisions de Hollande sur les compétences que pourraient exercer ses super-régions. Il est bien mentionné l'exercice de pouvoirs législatifs, mais sans les préciser. Au fond, personne ne veut enfreindre le sacrilège qui consisterait à parler des compétences que l'État devrait abandonner. Les tenants du pouvoir ne veulent pas se couper les bras et ceux qui y aspirent ne vont pas prendre le risque de se faire accuser de lèse-majesté. Les centristes, comme Bayrou ou Léotard, qui voulaient, il y a longtemps, une France fédérale, l'ont oublié, car, plus la crise s'approfondit, plus on a besoin de croire que l'Etat est impartial et omnipotent.

Les Bonnets rouges, les messagers qui annoncent l'effondrement

Le mouvement des Bonnets rouges, en moins d'un an, a mis au jour le cercle vicieux dans lequel s'est enfermé la machine de l'État français, car, s'il prétend pouvoir guérir les maux, les exigences de la population augmentent et, s'il dit la vérité, c'est-à-dire son impuissance grandissante, il perd sa légitimité. L'incapacité des dirigeants parisiens à endiguer la corruption galopante et à ne pas déverser indument l'argent public sur leurs amis devient de plus en plus évidente pour la population et les Bretons ne sont pas encore blasés à ce propos.

Les machines politiques du Parti socialiste et de l'UMP sont à bout de souffle et ne peuvent plus remplir leur rôle, fixé par la Constitution, de «concourir à l'expression du suffrage universel ». La Sixième République (ou son double) est de plus en plus proche et les Bretons peuvent y gagner, s'ils font preuve d'astuce politique. Ils ont déjà (re)gagné le statut de région remuante, que le pouvoir doit ménager (voir notre article).

Christian Rogel

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