Réforme territoriale, mouvement breton et fédéralisme en France

-- Politique --

Chronique
Par Christian Rogel

Publié le 4/01/15 18:44 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Paris et Londres sont en voie d'implosion

Il est trop tôt pour savoir si la réforme territoriale, qui n'est qu'une carte, et n'a donc rien de concret, aura un début de réalisation, mais elle démontre à quel point notre État, prétendument républicain, est dysfonctionnel.

Les dirigeants écossais, même s'ils ont perdu le référendum, ont su ratisser large en ne disant jamais : « Les Anglais nous oppriment », mais « Westminster is broken » (le gouvernement central implose). Ils viennent d'obtenir 14 milliards de livres d'impôts à gérer et le Parti national écossais devrait remporter un triomphe électoral.

Un vieux slogan de l'UDB énonçait « Paris nous pompe », mais c'est trop autocentré et trop émotionnel. Il faudrait dire : « L'État centralisé est en train d'imploser » et la meilleure preuve en est cette ubuesque charcuterie de territoires qui fait passer les dirigeants parisiens pour des cancres invétérés. À l'étranger, c'est l'incompréhension, sauf chez Poutine et le roi du Maroc et quelques autres autocrates.

L'Alsace reléguée au musée de la République

Les Alsaciens, morceau de Germanie qui s'était refrancisé sans trop de déchirements, sont brusquement renvoyés avec leur histoire si compliquée dans le néant administratif napoléonien. Un trait de plume sur un coin de table et voilà un ancien État autonome qui avait prouvé sa capacité à s'auto-gouverner à qui on impose de cohabiter avec les heureux et sympathiques riverains de la (haute) Seine. La presse locale, très assimilatrice, est contrainte de traiter la question alsacienne, face aux réseaux sociaux et aux manifestations à répétition (voir notre article).

Succès politique des Bonnets rouges : la Réunification est devenue un vrai débat

En Bretagne, le maintien du statu quo ne pouvait avoir cet effet mobilisateur, mais, non content d'avoir vaincu l'État sur l'écotaxe, les Bonnets rouges ont, par un coup stratégique génial, inscrit la réunification dans leurs 11 revendications, le 8 mars dernier, au parc des expositions de Morlaix (voir notre article).

C'est ainsi que la réunification de la Bretagne, dont assez peu de Bretons se souciaient, s'est trouvée médiatisée par la presse parisienne elle-même, forçant la presse régionale à la suivre. Il ne faut pas chercher ailleurs la raison du succès de la manifestation de Bretagne réunie et 44=Breizh, le 19 avril à Nantes, suivie de deux autres encore plus réussies (voir notre article). La non-prise en compte par les députés n'était qu'une péripétie prévisible.

La France périphérique va vers l'auto-gouvernement

Maintenant que l'État socialiste s'est démasqué en singeant 1790 et son système de départements uniformes destinés à rester dans la main de fer de l'administration centrale, soit, l'opposé de la « libération des énergies » prônée par les Bonnets rouges, une nouvelle ère commence pour les composantes de l'État français auto-suicidaire.

C'est Jean-Jacques Urvoas, député aliéné par son parti en loques (voir notre article), mais fin juriste, qui a rappelé que la République française ne prétend plus être « une », puisqu'elle a du bricoler en catimini un statut d'État baroque pour « les confettis de l'Empire ».

La Kanaky-Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française ont un gouvernement et un budget. La Corse a un statut à part et l'État doit baisser pavillon face aux 23% de voix pour les partis indépendantistes. Les élus corses viennent de voter à la quasi-unanimité pour la fusion des 3 collectivités (région + 2 départements).

Le mouvement breton est trop centré sur la question des institutions bretonnes

Le mouvement politique breton ne juge pas de son ressort de proposer des réformes politiques applicables au-delà du péage de la Gravelle ou du château de Clisson, mais, c'est, peut-être, une erreur, car, cela le condamne à un débat sur les institutions régionales qui, c'est prouvé, ne motive pas les gens. Les arguments historiques sont bienvenus, mais, devrait être associés à une vision qui englobe les autres composantes de l'État et les habitants de la Bretagne qui se voient comme non-Bretons.

Contrairement à l'Histoire à la Walt Disney que l'on raconte, il n'y a pas eu une idée nationaliste bretonne qui serait née en 1911 et se serait développée jusqu'à l'apothéose du Parti national breton (PNB) qui aurait failli emporter l'adhésion de la population, si l'infernale administration française ne lui avait coupé les ailes.

C'est la provocation d'Anatole de Monzie, Ministre de l'Instruction publique, qui a déclaré que le breton devait disparaître pour l'unité de la France (1925), qui a favorisé la création du Parti autonomiste breton (PAB), lequel prend soin d'indiquer qu'il n'est pas séparatiste (Déclaration de Châteaulin, 1929 : « l'autonomie ne s'oppose…,nullement,… aux intérêts de l'État français »). Un «comité central des minorités nationales de France » est créé et des liens sont établis avec les autres partis régionalistes, au moment où les partis alsaciens sont persécutés. Le PAB s'effondre, car les séparatistes veulent créer leur propre organisation, tandis que la Ligue fédéraliste de Bretagne, de centre gauche, ne réussit pas à se développer.

Qui peut dire, comment les choses auraient évolué, si l'Allemagne nazie n'avait pas cherché à se venger de la France en attirant vers elle les éléments les plus sectaires des élites bretonnes et françaises ? Sans la pression extérieure, la France aurait pu préparer l'émancipation de ses colonies et donc se réformer intérieurement.

Décoloniser intérieurement la France = élargir l'Europe intérieurement

Dans plusieurs régions, la pseudo-réforme territoriale provoque des prises de conscience, surtout en Alsace et en Savoie (voir notre article), mais la défiance entre dirigeants socialistes, ceux de Languedoc-Roussillon et ceux de Midi-Pyrénées, est à suivre.

Il y a là un espace qui s'ouvre pour le mouvement breton : se concerter avec les autres pour que la France se décolonise intérieurement, comme le disait Michel Rocard en 1970 ou que l'Europe s'élargisse de manière interne comme l'on dit aujourd'hui.

Une question majeure : quelle instance bretonne peut engager le dialogue avec les autres régions ? Une évidence : elle ne peut qu'être indépendante de tout parti parlementaire central qui n'envisagerait pas le fédéralisme intérieur.

Note : La participation du « Collectif Vivre, décider et travailler au pays », celui des Bonnets rouges (apparemment sans l'aval de Christian Troadec, qui a une campagne électorale à faire dans un Poher encore à gauche), à une manifestation, à Paris, le 12 janvier, avec des professionnels indépendants, montre que ses initiateurs ont compris le danger de s'enfermer dans les limites bretonnes et perdre le bénéfice de la médiatisation.

Christian Rogel

Licence CC-By-SA-ND

Voir aussi :
Cet article a fait l'objet de 2093 lectures.
mailbox imprimer