Donatien (2)

-- Culture --

Chronique de Michel Treguer
Porte-parole: Michel Treguer

Publié le 7/04/20 16:28 -- mis à jour le 07/04/20 20:10

(Donatien, dont la mémoire et les intuitions peuvent être si exceptionnelles lorsqu’il laisse son cerveau « se promener » dans le jardin de la tradition orale bretonne, peine en souriant pour préciser les dates de sa vie. Il ne sait plus très bien s’il a commencé à fréquenter les cours de Bachellery à l’École Pratique des Hautes Études avant ses dix-sept ans ou après ; s’il a fait hypo-khâgne à Saint-Louis ou à Louis-Le-Grand… ou à Henri IV ? Non, à Saint-Louis, c’était la première C, à Louis-Le-Grand la terminale philo et à Henri IV l’hypo-khâgne… Ah, peu importe ! ce n’est pas là ce qui l’intéresse, il a laissé ces événements se dissoudre dans la brume du temps…

Ainsi Donatien racontait-t-il sa vie, à l’aube de sa huitième décennie.)

Naissance le 27 septembre 1935 à Belfort, car son père travaille comme ingénieur dans l’usine de la société Alsthom (qui deviendra Alstom).

L’ascendance paternelle

Une famille de meuniers originaire de Rosnoën en Finistère, plus tard établie au Faou, où le trisaïeul, forgeron, aura seize enfants du même lit. Les aînés se fixent à Brest au milieu du XIXe siècle. Deux générations plus tard, le grand-père Louis Laurent est médecin de marine, il épouse Jeanne Baron (et son demi-frère Léon une demi-sœur de Jeanne). De cette union naissent deux garçons, Charles en 1902 et, en 1904, Pierre Gabriel, le futur père de Donatien. Mais Louis – grand aîné de Victor Segalen à l’École de Santé Navale de Bordeaux – meurt l’année suivante à Marseille de maladie tropicale au retour d’une campagne en Indochine.

La grand-mère paternelle

La jeune veuve Jeanne est une femme courageuse et instruite. Elle a perdu sa propre mère dans sa petite enfance ; son père pharmacien s’est remarié avec une femme qui n’a pas aimé l’enfant du premier mariage et qui, dira Jeanne, l’a spoliée après la mort dudit père en 1897. La sauvegarde de l’enfant vient d’un oncle maternel originaire du Périgord, le docteur Raymond de Béchon, médecin de la ville de Brest, qui prend la gamine sous son aile et l’inscrit au lycée de jeunes filles de la cité du Ponant, récemment créé, lequel n’accueille guère d’enfants des familles bourgeoises qui préfèrent les institutions catholiques. La formule de Camille Sée, « Il faut qu’une femme ait des clartés de tout », sera sa devise. Son époux Louis Laurent – dont un bisaïeul fut « garde des sceaux de la loge maçonnique » de la ville – fréquente pendant leurs brèves années de mariage des milieux occultistes parisiens ; mais Jeanne elle-même reste très croyante, précisément un peu obsédée par les complots des francs-maçons… Elle décide donc de prendre en mains l’éducation de ses deux fils, et notamment du petit dernier qu’elle scolarise à la maison jusqu’à l’âge de huit ans. Une fois Pierre marié, elle passera de longues années dans la famille de son fils ; puis elle le « récupérera » quand il sera lui-même devenu veuf à plus de 60 ans tandis qu’elle en aura près de 90. Jeanne n’a rendu l’âme qu’en 1982 à Brest, à l’âge de 104 ans ! Pierre en 2002 à 98 ans !

Le père et le frère aîné

Pierre Laurent, le père de Donatien, ne fréquente donc le collège brestois de Bon-Secours qu’à partir de la sixième, avant de devenir à 15 ans, en 1919, le plus jeune bachelier de France. Se rendant à Rennes pour passer les épreuves d’oral – dont le jury est présidé par Anatole Le Braz – il lance en l’air la casquette de son uniforme en s’exclamant : « Vive la liberté ! » Pas encore… Sa mère s’installe provisoirement à Versailles afin de l’inscrire en « hypo-taupe » chez les jésuites de Sainte-Geneviève. Il passe avec succès l’examen d’entrée à l’École Navale à dix-sept ans en 1921, mais préfère intégrer l’École Polytechnique l’année suivante. Il en sort ingénieur, signe chez Alsthom qui l’envoie passer deux ans aux États-Unis, se marie, devient le père de trois filles et trois garçons, dont les deux aînés Loeiz (inscrit sous ce nom à l’état civil de la mairie de Belfort) et Donatien. Beaucoup plus tard, au terme d’une carrière essentiellement parisienne, il occupera le poste de Contrôleur Général de l’EDF (tandis que Loeiz deviendra le responsable de l’INSEE pour la région Bretagne).

La mère

La mère de Donatien est née Suzanne Potiron, d’une famille bourgeoise et quelque peu lettrée de Nantes. Le grand-père est notaire, la grand-mère est la sœur de l’intellectuel catholique Georges Hourdin qui sera le parrain du petit Donatien. Suzanne lit elle-même beaucoup et joue du piano. C’est elle qui sensibilise son fils à la musique. Pour Donatien, cette ascendance nantaise est importante ; il en tient son prénom, c’est celui du saint patron de la ville, supplicié avec son jumeau Rogatien au IIIe siècle sous l’empereur Maximien : au demeurant les seuls martyrs de la chrétienté celtique tout entière qui, comme on le sait, s’est pacifiquement surimposée au paganisme. Dans l’esprit du petit garçon d’abord belfortain puis très tôt parisien, l’appartenance historique de Nantes à la Bretagne est une évidence.

La Bretagne à Paris

Pour voir se dessiner les lignes de son destin, il faut toutefois revenir à celui de son père. C’est pendant ses deux années de « prépa » à Sainte-Geneviève, à Versailles, que Pierre Laurent, l’adolescent précoce et surdoué, tombe dans le chaudron celtique et « découvre son identité » en lisant La Bretagne ancienne et moderne, l’ouvrage du nantais Pitre-Chevalier. Son frère aîné Charles, médecin de marine, connaît la même évolution, mais ni l’un ni l’autre ne convertira leur mère Jeanne qui s’en tiendra obstinément à revendiquer son ascendance périgourdine…

Puis, pendant ses années de Polytechnique, de 1922 à 1924, Pierre fréquente des cours de civilisation et de langue celtiques à la Sorbonne. Un jour, il engage la conversation avec un voisin à peine plus âgé que lui, pour commenter un article qui vient de paraître dans le journal Breiz Atao sous la signature d’un certain Roparz Hemon, avant de comprendre que son interlocuteur n’est autre que l’auteur du texte en question.

Pierre Laurent restera lié avec l’ensemble des acteurs du « mouvement breton », depuis les années 1920 jusqu’à son décès en 2002, mais en se tenant à des activités culturelles, sans donc connaître personnellement les désagréments de la répression française. Il était abonné à tous les journaux et revues de l’Emsav (« emzao » à l’époque), mais Donatien ne sait pas s’il a fait partie du Parti National Breton. Il témoignera au second procès de Roparz Hemon et organisera la venue du journaliste britannique (gallois) dont la présence sera si importante pour susciter la clémence des juges. Surtout, Pierre Laurent sera pendant deux décennies, dans les années 1950-70, le président de la fameuse association Ker Vreiz dont le petit local de la rue Saint-Placide, près de Montparnasse, accueillera d’innombrables conférences, des cours de breton, de gallois, de gaélique, etc.

Paris

La famille habite rue de Fleurus, à deux pas du jardin du Luxembourg. Mais, au début de l’Occupation, la mère et les enfants rejoignent les grands-parents maternels à Nantes. Donatien commence à apprendre à lire chez les demoiselles Grillet dont l’appartement fait face à la maison du grand-père notaire, près de celle du compositeur Paul Lamirault qui a précisément appris le piano à sa mère. Puis, on le confie pendant un an à sa grand-mère paternelle brestoise Jeanne Baron réfugiée de Brest à Josselin. Nouvelle école, nouvelle Bretagne.

À Paris, Donatien fréquente, au coin de la rue Guynemer et de la rue de Vaugirard, l’école Bossuet, un établissement catholique où l’enseignement est dispensé depuis les petites classes primaires jusqu’à la troisième de collège. Ensuite, l’institution se mue en un curieux « externat de lycéens » : les élèves suivent les cours des lycées environnants du Quartier latin, puis reviennent en fin d’après-midi faire leur travail personnel à Bossuet. Une partie du personnel non enseignant est bretonnant, et l’adolescent aime à s’initier, à leur contact, au breton vivant de la région de Guingamp. Il a « quelque chose en plus », une différence qu’il cultive en suivant à Ker Vreiz les leçons de langue de « Kerlann » (J. Delalande) et les cours d’histoire de Bretagne de Poupinot. Ses parents l’emmènent plus d’une fois au Musée des Antiquités Nationales de Saint-Germain-en-Laye. Aux visites au grand-père nantais qui, à partir de 1947, passe la belle saison au Croisic, à la pointe de la presqu’île guérandaise, s’ajoutent aussi vers la même époque des séjours d’été en Basse-Bretagne, au Conquet où son père avait acquis en 1939 une vénérable demeure du XVIIe siècle… aussitôt réquisitionnée par les Allemands ; et à Kersaint où vit la demi-sœur de sa grand-mère, épouse du demi-frère de son grand-père, médecin à Portsall. Les ruines du château de Trémazan, la chapelle Saint-Samson, les sépultures néolithiques du Guiliguy et de la côte sauvage, l’ermitage de saint Hervé à Tréouergat, à Lanrivoaré le cimetière des « sept mille sept cent sept vingt et sept saints » auquel on n’accède que déchaussé, les grands menhirs de Kerloas et de Kergadiou, les stèles gauloises et la chapelle de Larret, l’éperon barré de Kermorvan sont autant de lieux de mystère et de légendes qui marquent à jamais et appellent le petit Parisien.

Bien sûr, les Laurent fréquentent aussi les événements bretons de la Capitale, comme la fête de la Saint-Yves dans les arènes de Lutèce. Ils ne manquent pas davantage l’« Arbre de Noël des Bretons de Paris », auquel se montre aussi un certain Georges Cochevelou avec ses fils Yann, Ifig et Alan, le futur Stivell. Au lendemain de la guerre, « Keraod » (Perig Geraud) a fondé un groupe scout dit Bleimor, constitué au départ d’un « clan » et d’un « feu » (routiers et guides), puis augmenté d’une troupe placée sous le patronage du saint irlandais Brendan. Les frères Laurent y font leur entrée en 1950, en même temps que Gwennolé et Erwan Le Menn. La troupe organise des sorties en région parisienne et des camps d’été en Bretagne. En août de cette même année 1950 se tient à Saint-Pol de Léon le Bleun-Brug des Saints, et Donatien se souvient d’y avoir accompagné, pour les dernières étapes, les routiers plus âgés qui apportent depuis Chartres la bannière de saint Gilduin, sant Gildwenn. Nombreux seront ceux, parmi ces anciens scouts, qui continueront ensuite d’animer la vie de l’Emsav, tels Gwenc’hlan Le Scouézec, Alan Stivell, Gwennolé Le Menn ou Alan Le Buhé.

Dans les rangs de Bleimor, on donne les ordres de marche et on chante en breton. Les enfants Laurent, garçons et filles, s’initient de surcroît aux danses bretonnes chez un briochin du nom de Le Guen. Mais Donatien est surtout attiré par la musique instrumentale. Il fait la connaissance d’un groupe de sonneurs qui se réunit chaque semaine dans un bistrot du quartier de Grenelle, et notamment de Yvon Palamour, un ébéniste lauréat de l’école Boulle, qui ne va pas tarder à quitter la Capitale où il étouffe pour revenir à Pluvigner. Curieusement, à cette époque, ces musiciens parisiens sont très traditionnels, n’admettent que le biniou kozh (en couple avec la bombarde), tandis que leurs confrères d’Armorique ne jurent plus que par la cornemuse. Pourtant, c’est bien dans la capitale qu’est née en 1932, sous l’impulsion de Hervé Le Menn, la KAV (Kenvreuriezh ar Viniouerien), à l’origine de la première formation bombardes-cornemuses-tambours sur le modèle des pipebands écossais : Dorig Le Voyer, qui fondera la B.A.S. avec Polig Montjarret en 1942, en était issu.

Donatien sonne lui-même depuis ses treize ans environ. Il a trouvé dans la bibliothèque familiale les Trente mélodies populaires de Basse-Bretagne de Bourgault-Ducoudray (1885) et surtout les Musiques bretonnes de Maurice Duhamel (1913) où figurent quatre cent trente-deux « airs et variantes mélodiques » des gwerzioù et sonioù publiées entre 1868 et 1890 par François-Marie Luzel et Anatole Le Braz. Puis vient le grand appel d’air. Vers 1951 naît à Paris le Bagdad Bleimor ; tandis que d’autres routiers (Christian Houdin, Patrick Coué) ont créé la Kevrenn de Rennes, et d’autres encore le Bagad Ar Flamm de Brest. Juste avant ses dix-sept ans, Donatien fait partie du premier voyage du groupe Bleimor outre-Manche, d’abord au Pays de Galles où il assiste à l’Eisteddfod d’Aberystwyth, puis en Écosse où il découvre les Highlands Games et visite le College of piping de Glasgow. La révélation de la tradition savante écossaise le bouleverse tant que l’année suivante il sollicite et obtient une bourse Zellidja pour aller étudier en 1954 dans l’île de Skye, aux Hébrides, l’histoire du clan Mac Leod dont les sonneurs héréditaires, les fameux Mac Crimmon, ont créé au XVIe siècle à Boreraig le premier collège de sonneurs d’Écosse : l’héritière Dame Flora Mac Leod of Mac Leod conserve encore, en son château de Dunvegan, le fairy chanter (chalumeau enchanté, levriad en breton) qui a fait leur célébrité.

Donatien est désormais abonné au Piping Time et devient membre de la commission de la B.A.S. chargée de choisir les airs proposés au concours de bagadoù de Brest. C’est en cette même année 1954 qu’il fait la connaissance du célèbre Lapie, Ar Big, Herri Léon à l’état civil. Deux ans plus tard, en juillet 1956, les deux compères sont ensemble en Écosse, pour y rencontrer les responsables du College of piping, Seamus Mac Neill et John Mac Fadyen qui organisent dans l’île de Skye un stage de cornemuse. Donatien et Lapie contribueront grandement à ouvrir le répertoire des bagadoù bretons, à le préciser, et ils jetteront les bases d’un collège de sonneurs à l’image de celui de Glasgow. Baptisé Skolaj Beg An Treis du nom d’un récif de la côte de Porspoder, le projet dont Lapie avait établi le programme ne survivra pas à sa mort accidentelle en 1962. (Pour la petite histoire, ou pour la grande, il avait été auparavant contraint par les syndicats de l’Éducation Nationale de quitter le bagad catholique Ar Flamm, sous peine, dans le cas contraire, de perdre son poste d’instituteur.)

Avant d’en venir au grand événement imprévu de la vie de Donatien Laurent, il faut encore dire un mot de ses premières années d’études universitaires. Dès la classe de Philosophie, il s’est inscrit au cours de philologie celtique d’Édouard Bachellery à l’École Pratique des Hautes Études, où il fait la connaissance d’un autre auditeur libre, professeur de lycée : Léon Fleuriot. Mais il n’est guère envisageable, en ces années d’après-guerre, que les études celtiques puissent nourrir leur homme. Et se succèdent donc, après le baccalauréat, une année de Droit, une autre à Sciences Po, puis finalement deux années d’anglais en Sorbonne. Il est en train de préparer un travail de linguistique générale sous la direction d’André Martinet lorsque…

Pendant des vacances à la Baule, le 24 avril 1957 – il a vingt-et-un ans – alors qu’il se promène à bicyclette, il est heurté de plein fouet par un camion et projeté à plusieurs mètres, inconscient. Il n’a aucune fracture, mais le cerveau a été entièrement déplacé sur le côté, et le centre du langage est apparemment touché. On le trépane pour évacuer le liquide cérébelleux. Il reste dix-huit jours dans le coma – « triwec’h, trois fois six » aimera-t-il à noter plus tard en rappelant le statut particulier de ce nombre dans la tradition bretonne – puis il entend soudain la voix forte d’un médecin qui lui intime de répondre à la question : « Qui est cette dame ? » Il ouvre les yeux : c’est sa mère. « Madame Laurent », répond-il calmement. C’est un miracle : il est vivant, et il n’est pas muet.

À son réveil, il a dans la tête des images de sa toute petite enfance à Belfort que quelques détails permettent de dater de ses trois premières années. Il parle difficilement, ne marche plus, mais l’ensemble de ses fonctions lui revient dans les mois suivants. Un médecin « expert » de la Sécurité Sociale recommande à ses parents de le marier à une gentille petite bretonne et d’installer ce couple simplet dans quelque boutique de village. Donatien, lui, décide alors, puisqu’il apparaît que toute profession de haut rang lui est désormais interdite, de se consacrer entièrement à sa passion de toujours : la tradition bretonne. Il ne démordra plus de cette profession de foi : « il a eu de la chance d’avoir cet accident qui a remis sa vie sur de justes rails. »

Dès l’automne, sur le conseil d’André Martinet, il s’inscrit à des cours d’ethnologie au Musée de l’Homme : aucun débouché prévisible, malgré le prestige international des deux professeurs André Leroi-Gourhan et Roger Bastide. Mais Donatien apprend son métier futur et fait la connaissance des grands esprits de ce milieu en pleine évolution, notamment de Jean-Michel Guilcher en qui il reconnaît « le premier de ses maîtres, celui qui lui a le plus apporté ». Trois ans plus tard, le chanoine Falc’hun, qui tient la chaire de celtique de l’université de Rennes, lui demande de devenir son assistant. Mais au même moment Leroi-Gourhan lui propose de rejoindre, à titre d’ethnologue, les nombreux chercheurs du CNRS qui mènent depuis déjà un an à Plozevet une vaste enquête multidisciplinaire. Il fait ses bagages pour le Pays Bigouden, commence ses premières enquêtes sur les gwerzioù – il est le seul bretonnant dans l’équipe ! – et fait la connaissance de l’historienne Françoise Prigent… qu’il épouse. (Ils auront quatre enfants.)

À l’issue de ces premiers travaux, il entre au CNRS. Trente ans plus tard, après avoir pris rang parmi les trois ou quatre plus grands contributeurs à l’étude de la tradition orale armoricaine, il accédera au titre de « directeur de recherche » et dirigera pendant douze ans le Centre de Recherche Bretonne et Celtique créé par l’historien brestois Yves Le Gallo et implanté dans l’Université de Bretagne Occidentale.

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Les travaux – et les résultats ! – de Donatien Laurent peuvent se décliner en cinq thèmes principaux qui, souligne-t-il, « tendent tous à montrer que la culture bretonne forme un tout cohérent » :

1. Un apport décisif au renouveau de la musique bretonne depuis les années 1950 (voir ci-dessus). À deviner entre les notes, pendant les innombrables prestations des bagadoù bretons, à l’aube du troisième millénaire…

2. Des travaux de collecte sur les gwerzioù : notamment, mais à côté de bien d’autres, l’histoire de Louis Le Ravallec (« Le pardon de Saint-Fiacre » dans le Barzaz Breiz) et la célèbre gwerz de Skolan. Dans chaque cas, Donatien se révèle un enquêteur hors pair. Il déniche de nouveaux chanteurs, de nouvelles versions, trouve dans les archives des éléments qui montrent que les gwerzioù évoquent le plus souvent des faits réels, par exemple pour rendre justice aux gens de peu, pour conserver la trace de vérités oblitérées par les pouvoirs. Ainsi apparaît que des transmissions orales peuvent s’avérer exactes sur de très longues périodes. À la suite d’une demande du savant britannique A.O.H. Jarman, et conseillé par Jean-Michel Guilcher, il met même la main sur une chanteuse analphabète, Catherine Maltret, qui lui cite, dès qu’il l’interroge, un fameux couplet de la gwerz de Skolan figurant dans un manuscrit gallois du XIIe siècle ! couplet qu’on avait accusé La Villemarqué d’avoir copié plutôt que recueilli… Toujours – c’est l’auteur des présentes lignes qui s’exprime ici – une chance bizarre, un flair peu explicable conduisent Donatien Laurent vers le trésor qui, comme la lettre volée d’Edgar Poe, comme l’épée d’Arthur ou quelque Graal, attend « l’innocent » qui saura voir, faire le bon geste ou poser la bonne question…

À lire dans divers articles, notamment :

– « La gwerz de Louis le Ravallec », Arts et Traditions Populaires, 1967-1, p.19-79.

– « La gwerz de Skolan et la légende de Merlin », Ethnologie Française, 1971-1, p. 9-54.

– « Brigitte, accoucheuse de la Vierge », Mélanges Charles Joisten, Grenoble 1982, p. 73-78.

– « Tradition orale et tradition écrite du conte dans les pays celtiques », Le conte de tradition orale dans le bassin méditerranéen, Carcassonne 1986, p. 17-33,

– « Enori et le roi de Brest », Mélanges offerts à Yves Le Gallo, Brest 1987, p. 207-224,

– « Un conteur breton et son système de mémorisation des contes merveilleux », Le conte : tradition orale et identité culturelle, Lyon 1988, p. 267-274,

– « Aymar I de Blois (1760-1852) et l’héritière de Keroulas », Mélanges Léon Fleuriot, Rennes 1992, p. 415-443,

– « Mémoire et poésie chantée en pays bigouden : la gwerz de Penmarc’h », Le pays bigouden à la croisée des chemins, Brest 1992, p. 179-187,

– « Chanter la violence, le témoignage des gwerzioù », Kreiz 13, Brest 2000, p. 137-149,

– « Le Yaudet et la tradition orale en Trégor, Santez Berc’hed, Ar Bleidi Mor », Les fouilles du Yaudet en Ploulec’h, Côtes d’Armor, Vol. 1, Oxford-Brest 2004, p. 48-53,

– « Gwerz Gwinevez-Lokrist », Langues de l’Histoire, langues de la Vie, Brest 2005, p. 455-460.

(De nombreuses autres études attendent d’être mises au net.)

3. La « vérification » du Barzaz Breiz. À l’inverse de Luzel et surtout de Gourvil dont la thèse paraît en 1960, Donatien retire de ses enquêtes l’impression que, si Théodore Hersart de La Villemarqué a bien fondu plusieurs versions, « rétabli » ou cru retrouver les noms des personnages cités et rajouté en conséquence un certain nombre de nouveaux couplets, il a certainement fait un important travail de collecte pour rassembler la matière des textes présentés dans son recueil. L’étude des manuscrits de Luzel montre même que celui-ci a évité de temps en temps de présenter des couplets effectivement recueillis par lui après qu’il eut accusé La Villemarqué de les avoir inventés. Il faut en avoir le cœur net. En s’autorisant d’une recommandation du père Chardronnet, aumônier des scouts Bleimor, et d’un ami de son père, l’amiral Jacques de Lesquen, lui-même descendant direct du « barde de Nizon », Donatien Laurent écrit en 1964 au colonel de La Villemarqué. L’arrière-petit-fils du vicomte l’invite à le rejoindre dans le vieux manoir de Quimperlé… que les Allemands, présents dans le bâtiment plus récent, ont négligé d’occuper. Ouf !

À peine les deux hommes sont-ils réunis dans le bureau de l’ancêtre que leur saute aux yeux un petit sac portant la mention : « Conserver précieusement ces manuscrits ». Il contient tous les cahiers de notes du jeune collecteur et futur auteur du Barzaz Breiz, documents que personne n’a jamais pensé à rechercher pendant des décennies de disputes ! Mais la tâche consistant à comparer ces pages surchargées, souvent écrites en présentant la feuille dans plusieurs sens, est immense. Donatien mettra plus de dix ans à mener à bien environ la moitié de ce travail, à rendre grosso modo justice au vicomte tout en montrant aussi clairement ses interventions dans le texte : résultat présenté comme thèse d’État en Sorbonne en 1974 et publié en 1989 par les éditions ArMen sous le titre Aux sources du Barzaz Breiz. La suite et la fin maintes fois annoncées n'ont pas encore été publiées en 2020.

4. L’élucidation du calendrier celtique. L’attention de Donatien avait d’abord été attirée par un texte de Joseph Loth dans la Revue Celtique en 1904, puis par les articles plus récents de Françoise Le Roux, de Christian J. Guyonvarc’h et de Georges Pinault dans la revue Ogam en 1957, 1960 et 1961. Nombreux sont les ouvrages français et européens qui traitent des conceptions du temps de peuples exotiques mais oublient de se poser la question au sujet de nos ancêtres européens directs : les Celtes. Les chercheurs disposent pourtant d’une pièce précieuse : une grande plaque gravée gauloise, retrouvée dans l’Ain à la fin du XIXe siècle, le Calendrier de Coligny. Comment les anciens druides s’y prenaient-ils pour faire coïncider périodiquement la succession des mois lunaires et celle des années solaires ?

La solution se trouve dans un texte de Donatien Laurent, « Le Calendrier celtique : de la table de Coligny aux traditions des pays de langue celtique », qui figure dans les annales d’un Colloque de Cerisy de l’année 2000, Les Calendriers, leurs enjeux dans l’espace et dans le temps, Sanogy 2002, p. 113-127.

5. La compréhension de la Troménie de Locronan, qui s’inscrit dans la même problématique. Dans quel « inconscient collectif », dans quel sentiment d’une sorte de « justesse culturelle », les Bretons sont-ils allés puiser la volonté de maintenir en vie cette formidable « marche pénitentielle » qui les mène depuis plus de mille ans à parcourir tous les six ans un parcours de douze kilomètres de « station » en station, ponctué de rituels précis, sur les pentes d’une montagne évidemment déjà sacrée aux temps préchrétiens ? Pourquoi six ans ? Donatien Laurent montre qu’il s’agit d’une véritable représentation de l’année celtique tout entière et d’un panthéon, inscrits dans les mille détails d’un paysage.

À lire dans « Le juste milieu : réflexion sur un rituel de circumambulation millénaire, la troménie de Locronan », Tradition et Histoire dans la culture populaire, Rencontres autour de l’œuvre de J.-M. Guilcher, Grenoble 1990, p. 255-292 – et dans le livre La Nuit celtique, PUR-Terre de Brume 1996.

La Troménie de Locronan : une rencontre entre le temps, l’espace, les dieux et les hommes. Une rencontre qui s’est donc aussi rejouée, pour se manifester à nous, dans « le cerveau d’un trépané ». Le résultat d’une succession de labeurs acharnés et de hasards heureux qu’on ne peut s’empêcher de penser suscités par le génie du chercheur : tant il est vrai qu’il faut savoir « mériter sa chance ». Sans les travaux et les trouvailles de Donatien Laurent, ni le présent ni l’avenir de la culture bretonne ne seraient ce qu’ils sont, ce qu’ils seront.

Bien que ses travaux aient contribué à remettre en lumière l’héritage païen de l’Europe, Donatien Laurent est resté fidèle à la foi chrétienne de sa jeunesse ; son épouse Françoise à ses engagements laïques. Entre ces deux sollicitations affectueuses, chacun de leurs enfants a trouvé sa voie singulière. L’une de leurs filles, qui avait fait des études d’hébreu, s’est convertie au judaïsme.

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