Lettre ouverte à M. Fillon, ministre de l'Éducation nationale
Lettre ouverte de Marcel Texier

Publié le 22/02/05 17:33 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Monsieur le Ministre,

Dans le cadre du projet votre loi d'orientation sur l'école, les députés ont adopté dans la nuit de vendredi à samedi 19 février 2005 un amendement du député Jérôme Rivière UMP (Alpes-Maritimes) qui rend obligatoire l'apprentissage de la Marseillaise à l'école primaire.

Déjà, la loi du 23 janvier 2003 punit les blasphémateurs et les sacrilèges de l’hymne national. Qu’ils soient anathèmes !

Il y a quelques années, Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l’Education nationale, en réponse à une question écrite du député UDF de la Loire, Henri Bayard, prononçait ces fortes paroles : « Symbole de la Patrie et de la République, la Marseillaise est un élément indispensable de la formation du citoyen. Son texte et sa musique doivent être naturellement expliqués, appris et chantés par tous les Français ».

Soit ! La Marseillaise est un intéressant témoin de l’histoire. Le style en est tout à fait caractéristique de la fin du dix-huitième siècle. Il n’est pas exempt – reconnaissons-le – de l’emphase, de la rhétorique révolutionnaire. Cela dit, l’air en est tout à fait entraînant. Qu’à ces divers titres, l’hymne national français soit étudié dans les écoles, pourquoi pas ?

Mais il faudrait qu’on explique aux enfants que si les paroles de la Marseillaise sont indiscutablement de Rouget de Lisle, il se pourrait fort bien que la musique fût de quelqu’un d’autre.(1) En effet, l’organiste allemand Hamma a prétendu en 1861 avoir découvert dans le Credo d’une messe manuscrite d’un maître de chapelle nommé Holtzmann le dessin musical complet de la Marseillaise. Un autre Allemand, Wilhelm Tappert a soutenu en 1886 que Rouget aurait emprunté sa mélodie à une autre messe manuscrite d’un autre organiste nommé Holzbauer. Il est sans doute difficile de déterminer avec certitude ce qu’il y a de vrai dans ces assertions. Mais, si l’on se souvient que Rouget de Lisle a composé ce chant à Strasbourg, après un repas chez le Maire Dietrich et en quelques heures, il est tentant de se dire que l’enthousiasme révolutionnaire et patriotique, même un peu arrosé de vin d’Alsace, n’explique pas totalement le génie qu’il a pu avoir le 25 avril 1792. Il se pourrait fort bien que l’hymne national français, « symbole de la patrie », fût... un petit peu allemand.

A l’heure de l’Europe et du « couple franco-allemand » qui, nous dit-on, doit en être le moteur (mais pas, espérons-le, à l’exclusion des autres peuples, moins imposants par leurs effectifs, comme les Suédois, les Bretons, les Slovènes, les Corses, les Danois qui ont aussi leur mot à dire), qui pourrait s’en indigner ?

Rassurons tout de même le président de la République et le ministre : le texte musical définitif de la Marseillaise a été établi en 1887 par une commission nommée à cet effet par le général Boulanger. Nous ne voulons pas croire, évidemment, que Monsieur Chirac ou Monsieur Fillon, par leurs préoccupations concernant la Marseillaise, se situent – horresco referens ! – dans la tradition du bouillant tribun, considéré, un temps, comme un dangereux ennemi de la République !

Mais revenons à la Marseillaise. Il faudrait expliquer aussi à nos chers petits que Rouget de Lisle lui-même était un ferme partisan de la royauté et qu’il refusa de trahir le serment de fidélité qui le liait à Louis XVI. Il n’entendait pas du tout écrire un hymne républicain. Pour que nul ne se méprît sur ce point, il alla jusqu’à modifier les deux derniers vers de l’avant-dernière strophe qui, après coup, lui avaient semblé justement un peu trop républicains. Originellement, ces deux vers disaient : « Et que les trônes des tyrans Croulent au bruit de votre gloire » Ils sont devenus, comme chacun sait « Que tes ennemis expirants Voient ton triomphe et notre gloire.

Il faut dire aussi aux enfants que notre poète et compositeur a été arrêté comme suspect sous la Terreur et que la chute de Robespierre lui a probablement évité la guillotine. Après diverses vicissitudes, il fut naturellement rejeté dans l’obscurité et même la pauvreté sous la République. Non moins naturellement, le royaliste Rouget de Lisle fut fait chevalier de la Légion d’Honneur sous Louis-Philippe qui lui accorda même une pension.

Étonnants états de service pour l’auteur du « symbole de la République ! » Quel mal y aurait-il à rappeler ces faits, alors que la France, en tant que membre de l’Union Européenne, est intégrée à un ensemble qui comprend, à peu de choses près, autant de monarchies que de républiques (sept contre huit) ?

L’important, au fond, c’est d’être libre. Si la liberté m’est garantie par une république, vive la République ! Si elle m’est garantie par une monarchie, vive la Monarchie ! Mais, il ne faudrait pas laisser croire que la liberté est née sur les bords de la Seine et qu’elle y possède à tout jamais sa résidence principale. Il y aurait là une grossière imposture !

La vérité – et nos enfants ont un droit absolu à la vérité – est que la conquête de la liberté a été, et reste, un lent, long et difficile combat. La France y a parfois pris part, mais elle n’en a pas été l’initiateur et il s’en faut de beaucoup qu’elle s’y soit toujours maintenu au premier rang. Ce combat n’est jamais achevé, car la liberté a toujours besoin d’être défendue, même lorsqu’elle paraît acquise. Précisément, sur le territoire de la République Française, elle a grand besoin d’être étendue, approfondie, si cette République veut se hisser, sur ce point, au niveau de ses partenaires européens. Ici, nous devons encore nous battre pour que cessent les ethnocides corses, bretons ou autres, pour qu’à tout homme soit reconnu le droit à son véritable passé, à sa véritable identité, à sa propre culture...

Alors, enseigner, chanter, respecter la Marseillaise ? Bien sûr, mais ne perdons pas le sens de la mesure (si l’on peut dire !). Que l’on présente ce chant comme le reflet d’un moment de l’histoire, que l’on évoque les moments douloureux ou exaltants qu’il a accompagnés depuis un peu plus de deux siècles, concédons-le. Mais, qu’on n’en fasse pas - bien qu’il soit peut-être lui-même issu d’un Credo – le Credo d’une nouvelle religion. Qu’on fasse aussi connaître, ne serait-ce qu’en traduction, les hymnes des autres peuples de la République et de l’Union Européenne. Ce serait pratiquer à l’intérieur ce respect des diversités que la France prêche avec tant de zèle...à l’extérieur. Nos enfants verraient ainsi qu’on peut aimer sa vraie patrie sans détester celle des autres et sans vouloir « abreuver ses sillons » du « sang impur » de leurs ressortissants.

1. Voir mon livre : La Bretagne n’a pas dit son dernier mot. Edition Yoran Embanner, 2004

Philippe Argouarch

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