Entretien avec Jean-Marie Seiget, auteur de « Comment peut-on être breton et musulman ? Humanisme, diversité et libération en islam » aux éditions Coëtquen

-- Langues de Bretagne --

Communiqué de presse de Coëtquen Editions
Porte-parole: Yannick Piel

Publié le 5/06/15 11:27 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Jean-Marie Seiget, vous venez de publier un livre dont le titre et le sujet sont de nature à surprendre le plus grand nombre  : « Comment peut-on être breton et musulman ? Humanisme, diversité et libération en islam ». Pourriez-vous vous présenter rapidement  ?

Jean-Marie Seiget est un pseudonyme (mon vrai nom  : Thierry Magot), le nom de mon arrière-grand-père qui a joué un rôle décisif dans la constitution de mon identité bretonne, il y a plus de 50 ans. Je suis depuis ce temps-là, comme beaucoup d'autres Bretons, indigné de voir nos langues décliner dramatiquement de façon quasi programmée, comme beaucoup de langues minorisées dans le monde. Je suis à la retraite depuis 5 ans et ai été pendant 40 ans professeur de biologie et chercheur à l'INSERM dans le domaine de la santé dans une université parisienne puis dans celle de Nantes (en Bretagne, cela va sans dire). D'une famille gallésante, je me suis orienté vers le breton dès mon adolescence et, dans les limites que m'imposait mon activité professionnelle, j'ai dans les années 70-80 beaucoup milité à Paris à l'UDB et dans le mouvement gallo. Je reprends depuis ma retraite un peu d'activité, tout en cherchant à approfondir mon breton, en particulier autour du gallo du Pays de Retz où j'habite depuis 25 ans et dont on cherche à nous faire croire qu'il n'est pas du gallo, preuve fallacieuse supplémentaire pour décréter que le Pays de Retz n'est pas en Bretagne. Dernier point important de ma personnalité, je me suis orienté vers l'islam depuis une trentaine d'années pour des raisons essentiellement éthiques.

Je suis, en quelques mots (français, breton et gallo)  : « un breton indigné et musulman critique », « ur breton brouezet-ruz ha muzulman a vurutell », « un berton horni-gamei e muzulman a elouter ».

Le titre de votre livre peut surprendre, pouvez-vous l'expliquer  ?

Le titre que je souhaitais quand j'ai commencé à rédiger ce livre était justement  : « Comment peut-on être breton indigné et musulman critique » et avec un sous-titre en plus  ! Par sa longueur, il a été difficile de le retenir pour un titre officiel. De toute façon, c'est très clairement un clin d'oeil au livre de Morvan Lebesque « Comment peut-on être breton ? » qui est pour moi le livre fondateur de la nouvelle revendication bretonne dans laquelle je veux prendre ma part. Publié en 1970, il affirmait, ce qui était original à l'époque, qu'il était possible d'être breton, revendiquant sa culture bretonne, sans être arriéré et passéiste. L'opinion française de l'époque voyait en effet en tout breton un être dépassé par le progrès (c'est toujours l'opinion de J.L. Mélenchon et M. Onfray, par exemple) et M. Lebesque était chroniqueur au Canard enchainé. C'est un livre qui m'a profondément marqué, car cette même année 1970, cherchant à créer des cours de breton dans l'université parisienne où je travaillais, j'avais été insulté publiquement par le patron de mon laboratoire, et accusé d'outrager la culture française en défendant une « langue d'arriérés ». Bouleversé par ces propos, quelques mois après, j'adhérais à l'UDB. Il semblerait que les jeunes générations bretonnes aient oublié ce livre pionnier. Je les engage vivement à combler cette lacune  !

Pouvez-vous nous parler alors précisément du sujet du livre  ?

C'est le cheminement d'un Breton indigné (par le statut donné au breton et aux langues minorisées de France et du monde), musulman critique (c'est-à-dire qui considère que l'islam traditionnel s'est éloigné de l'éthique du Coran et qu'un travail de réforme de l'islam est à envisager). C'est donc un livre controversé a priori sur ses 2 composantes que je cherche à relier.

Le livre est présenté en 2 parties principales imbriquées, qui reprennent la dualité du sujet global, c'est-à-dire aussi du titre : breton (indigné) ? et musulman (critique) ?

La partie « comment peut-on être musulman critique ? » est présentée dans la trame principale, dans laquelle je m'exprime en tant qu'auteur universitaire décrivant l'histoire de la pensée islamique (sur ce point, Rémi de Kersauson, dans une critique de livres sur 7seizh info, me fait le compliment d'avoir la qualité d'un « Que sais-je » sur le sujet). Je crois en effet qu'il est impossible de s'orienter dans la multiplicité des formes de l'islam (qu'on voit exposées tous les jours dans l'actualité) sans expliciter préalablement leurs caractéristiques et les raisons de leur apparition. A partir d'un islam basé sur le Coran qui est proprement un islam humaniste (un des mots-clés en sous-titre du livre), l'islam a été modelé au cours de son histoire par une lutte permanente entre réactionnaires plus ou moins liés au pouvoir politique, d'une part, et progressistes (appelant au progrès social), d'autre part. En perdant au cours de ces luttes beaucoup de ses qualités initiales, l'islam s'est transformé à l'issue de ces 14 siècles en l'islam traditionnel (majoritairement pratiqué) de nos jours, très influencé par des formes rétrogrades très actives (comme les Frères musulmans, les mouvements salafistes et les wahhabites au pouvoir en Arabie saoudite).

La partie « Comment peut-on être breton indigné ? » est constituée d'une vingtaine d'encarts (appelés « Parti pris »), rédigés de façon très personnelle, en tant que militant breton, imbriqués dans la première partie et qui présentent essentiellement mon indignation et mes revendications pour ces langues minorisées et menacées. C'est aussi dans cette partie que je présente l'islam, mais pas n'importe quel islam, comme solution pour répondre spirituellement à son indignation.

Il y aurait donc pour vous plusieurs formes d'islam, mais qu'est-ce que finalement l'islam pour vous en quelques mots  ?

Le point le plus important, et peu connu, même de bon nombre de musulmans, est qu'il n'y a pas de clergé, pas de sacerdoce en islam. Un imam est seulement celui qui dirige la prière, même ponctuellement, mais n'a aucun pouvoir sacerdotal comme un prêtre catholique. Il y a certes des gens considérés comme « savants » (les « oulémas »), mais qui n'ont aucun pouvoir religieux légitime. D'où une infinité de formes d'islam théoriquement possibles. Il n'y a pas d'orthodoxie légitimée puisqu'il n'y a pas de hiérarchie. Tout musulman peut en théorie soumettre son propre islam à sa réflexion et la somme de toutes ces réflexions peut orienter notre foi collective, qui reste néanmoins personnelle, voire intime.

Dans l'islam des débuts, les bases étaient bien différentes. Ceci peut facilement se comprendre quand on sait que le mot « islam » voulait dire (en arabe du temps du Coran) « apaisement » et non « soumission » comme il est souvent compris de nos jours, « charia » voulait dire « voie spirituelle » et non « Loi divine », « jihad » : « effort » et non « guerre sainte », « fatwa » : « avis » et non « condamnation ».

Depuis plus d'un siècle, un formidable mouvement de réforme de l'islam est enclenché pour retrouver l'éthique du Coran. Indéniablement, les idées de modernisation de l'islam sont là au niveau mondial et règlent toutes les questions « qui fâchent » à juste titre dans l'islam traditionnel  : droits de l'Homme, droits des femmes, démocratie, laïcité, violence religieuse, sanctions corporelles, liberté de conscience...

Pensez-vous que l'islam réformiste puisse prendre le pas sur l'islam radical ?

Il faut bien reconnaître que la réforme moderniste est très souvent occultée, tant par l'islam traditionnel (qui le prend comme une contestation de ses principes) que par les médias (qui préfèrent s'intéresser aux formes majoritaires ou aux formes réactionnaires au fil de l'actualité). L'absence de clergé qui est un point positif permettant à chaque croyant de participer à une réforme se transforme en point négatif vis-à-vis des possibilités de diffusion des idées : pas de hiérarchie pour diffuser les changements. Seules les confrontations des idées arriveront à faire sortir l'islam traditionnel de son enfermement historique et de ses démons réactionnaires. C'est d'ailleurs ce que je fais avec mon livre en valorisant les idées réformistes avec le but non de créer une nouvelle orthodoxie plus satisfaisante pour moi, mais d'inciter les croyants à se forger leur propre islam sur des bases plus ouvertes.

Mais dans le contexte de réforme souhaitée de l'islam, je voudrais citer un mouvement de réforme encore plus avancé et progressiste. Il s'agit d'une forme de l'islam en devenir qui part des qualités de libération (un des mots-clés en sous-titre du livre) du Coran révélé comme opposition à l'oppression du peuple arabe par les nantis, dans les conditions particulières du VIIe siècle. Cette libération coranique concerne tous les groupes opprimés de l'époque, mais aussi bien ceux tels qu'ils se définiront par la suite de l'histoire. Un des points forts de cette forme d'islam est de montrer qu'aucun groupe d'humain ne peut en dominer un autre. Un autre principe coranique important est qu'un peuple qui veut se libérer d'une oppression doit développer sa propre libération. Cette analyse est proche de la « théologie chrétienne de la libération », qui a eu son heure de gloire militante en Amérique du Sud, souvent en rupture avec la hiérarchie, face aux oppressions sociales des peuples, en particulier au cours des dictatures fascistes dans les années 60 à 90. L'application de cette forme d'islam (« théologie islamique de libération ») a été réalisée dans les années 70 à 90 contre l'Apartheid en Afrique du Sud (Farid Esack, en soutien à Mandela), contre l'oppression sociale au Soudan (Mahmoud Taha, pendu par les Frères musulmans en 1985, car il voulait développer un mouvement socialiste). Ce principe de libération islamique est en cours d'application dans les luttes féministes, dans les luttes contre l'homophobie et dans d'autres aspects des luttes progressistes (écologiques et éthiques). Ce principe d'islam de libération est complètement occulté, car on préfère focaliser simplement sur l'opposition entre un islam agressif minoritaire, mais en progression (islamisme sous toutes ses formes, Al-Qaida, Daech, les Frères musulmans) et un islam traditionnel (l'écrasante majorité des musulmans qui voudraient simplement pratiquer le véritable islam éternel dans leur coin).

Parmi les principes coraniques de libération, il en est un qui commence à être à nouveau développé, c'est le concept de diversité (le troisième mot-clé en sous-titre de ce livre). Le Coran clame haut et fort à de nombreuses reprises la nécessité de respecter la diversité humaine. Si ce principe a depuis longtemps été valorisé par les réformistes dans le contexte de la liberté de conscience, la liberté de choix convictionnel ou religieux, il est un domaine qui n'a, à ma connaissance, été que très peu abordé : la diversité culturelle. En effet, le Coran soutient que la diversité linguistique est une richesse pour l'humanité, alors que la plupart des autres options religieuses ou convictionnelles ne voient dans cette diversité qu'obstacle à la communication humaine (par exemple le mythe biblique de la Tour de Babel) et au progrès (par exemple les thèses de Michel Onfray pour lesquels les langues minorisées sont des laissées pour compte négligeables dans l'avancée des sociétés). Pour le Coran, les langues ont été clairement créées pour permettre aux peuples de s'enrichir en s'entre-connaissant. Ce principe ne peut que nous interpeller, nous militants bretons impliqués dans la lutte pour nos langues. L'islam pourrait-il être une réponse au problème de l'exclusion des langues minoritaires ? L'islam peut-être, mais nous avons vu qu'il ne s'agirait pas de n'importe quel islam. La théologie islamique de la libération débouche sur la prise en charge de la diversité humaine sous toutes ses formes. Elle donne ainsi une dimension spirituelle et intégrée aux luttes contre toutes les formes de discrimination et d'exclusion y compris dans la lutte contre les oppressions culturelles des peuples minorisés, sans pour autant exclure les autres approches spirituelles ou convictionnelles.

C'est pour moi dans ce contexte d'intégration de chacune des luttes progressistes individuelles que l'islam réformiste a le plus de chance de se développer dans un projet global spirituellement étayé.

Comment peut-on être breton et musulman ? Jean-Marie Seiget, Coëtquen Editions (livre imprimé 18 ¤ / livre numérique 6,99 ¤).

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