Le vendredi 31 mai 1968, une date très importante dans l'histoire de la Bretagne contemporaine

-- Histoire de Bretagne --

Anniversaire
Par Bernard Le Nail

Publié le 26/05/08 13:48 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Depuis plusieurs semaines, la France commémore les événements survenus il y a 40 ans, en mai et juin 1968, à Paris, mais aussi dans de nombreuses autres villes du pays, événements qui allaient marquer une réelle rupture dans de nombreux domaines pour la société française. Il est paru de nombreux livres sur ces événements depuis quelques semaines, ici ou là des expositions ont été organisées sur ces événements, de multiples articles leur ont été consacrés dans les journaux et magazines, des débats ont été organisés à la radio et à la télévision et on a pu voir de images d'archives à la télévision et entendre aussi des enregistrements réalisés dans le Quartier Latin à Paris au plus fort des affrontements entre étudiants et CRS, ainsi que des extraits de discours d'hommes politiques de l'époque, parmi lesquels celui du général de Gaulle le soir du 30 mai, à son retour de Baden-Baden. Cette révolte étudiante à laquelle vint très vite s'ajouter un mouvement social d'une ampleur sans précédent, paralysant largement la France durant plusieurs semaines, semble avoir correspondu à un mouvement de fièvre quasi-mondial car des troubles touchèrent de nombreux autres pays du monde au cours de cette même année 1968.

À Paris, des Bretons jouèrent un rôle non négligeable dans l'agitation étudiante, parmi lesquels Jean-Pierre Le Dantec, né à Plufur en 1943, et Michel Le Bris, né à Plougasnou en 1944. Le premier, élève à l'École centrale de Paris, d'abord membre de l'Union des Étudiants Communistes, puis passé à la Gauche Prolétarienne, devint directeur du journal de ce mouvement «La Cause du Peuple», ce qui lui valut en 1969, d'être arrêté, condamné et emprisonné pendant un an. Diplômé d'HEC en 1967, mais engagé ensuite dans des études de philosophie, Michel Le Bris participa à la création du journal «Libération», puis, ayant pris à son tour la direction de «La Cause du peuple», avec Jean-Paul Sartre, il fut lui aussi poursuivi en justice et condamné, après un procès retentissant, à huit mois de prison. Le drapeau breton flotta sur la statue de Victor Hugo dans la cour de la Sorbonne pendant toute la durée de l'occupation étudiante. À Nantes, les autorités officielles cédèrent de fait la place à un pouvoir issu de la rue, la «Commune de Nantes», qui détint la réalité du pouvoir dans la cité des ducs de Bretagne pendant plusieurs semaines...

Mais, il se passa alors également des événements très importants pour la Bretagne, dont on n'a guère reparlé jusqu'ici dans la presse bretonne. Il faut dire qu'ils passèrent aussi largement inaperçus à l'époque. Une vraie partie de bras de fer fut alors engagée entre les représentants économiques et politiques de la Bretagne, regroupés au sein du CELIB (Comité d'étude et de liaisons des intérêts bretons), et le gouvernement de Georges Pompidou.

La situation de la Bretagne redevenait alors très critique, du fait notamment de l'accélération des départs dans l'agriculture et l'on estimait à 25 000 le nombre d'emplois qui allaient manquer à la fin du Ve Plan. Hispano venait de renoncer à s'installer à Brest, de même que la Société Alsacienne de Construction Mécanique, à Lorient, où elle aurait dû prendre, en terme d'emplois industriels, le relais des Forges d'Hennebont. Le désenclavement de la Bretagne sur les plans routier et ferroviaire ne progressait pas et les responsables bretons avaient clairement le sentiment que l'État se désintéressait désormais de l'ouest, qui risquait de s'enfermer à nouveau dans la spirale du sous-développement et la reprise massive de l'émigration des jeunes Bretons. L'année 1967 avait été marquée par la reprise des manifestations paysannes et par le développement des attentats du FLB, apparu en 1966.

Le 11 mai 1968, le CELIB décida de demander une audience au Premier ministre pour une délégation qui serait conduite par le président René Pleven. Le CELIB bénéficiait d'un atout de poids : Raymond Marcellin, président du Conseil général du Morbihan, étant alors ministre délégué auprès du Premier ministre, chargé du Plan et de l'aménagement du territoire, très proche personnellement de Georges Pompidou.

Le 16 mai, Raymond Marcellin reçut l'accord de Georges Pompidou pour une audience de la délégation du CELIB fixée d'abord au 28 mai, puis reportée au vendredi 31 mai. En dépit de la gravité de la situation nationale - dissolution de l'Assemblée Nationale le 30 après le discours historique du général de Gaulle, puis installation du gouvernement remanié le 31 mai - le rendez-vous eut bien lieu, à la date et à l'heure fixées, et Georges Pompidou reçut la délégation du CELIB à l'hôtel Matignon pendant près d'une heure trente.

Cette délégation conduite par le président Pleven comprenait MM. Paul Ihuel, Gabriel de Poulpiquet, Georges Lombard, Henri Ducassou, Hyacinthe Belbéoc'h, Jean Rohou, Joseph Martray et Georges Pierret. Cette réunion allait permettre au CELIB d'obtenir l'équivalent de la loi-programme qui avait été rejetée par le pouvoir central en 1962, c'est à dire un engagement fort de l'État en Bretagne pour plusieurs années et comprenant le Plan routier breton, l'amélioration des dessertes ferroviaires et aériennes, la création du port en eau profonde de Roscoff, la construction du Centre Océanographique de Bretagne, l'agrandissement de la forme de radoub de Brest, l'alignement du prix de l'énergie sur celui de la région parisienne, l'orientation de l'électronique vers la Bretagne, la relance de l'industrialisation par l'implantation d'industries de base, etc., toutes choses qui allaient être confirmées au cours des mois suivants et en particulier lors du dernier voyage présidentiel du général de Gaulle en Bretagne, en février 1969.

Les décisions prises ce 31 mai 1968 allaient être capitales pour l'avenir de la Bretagne et elles ont largement contribué à façonner son visage actuel. Cette négociation entre le CELIB et le gouvernement de Georges Pompidou méritait d'être rappelée.

Bien des acteurs de ces événements ont disparu aujourd'hui : Georges Pompidou, Raymond Marcellin, Paul Ihuel, Gabriel de Poulpiquet, Henri Ducassou, Hyacinthe Belbéoc'h et Jean Rohou, mais Georges Lombard, Georges Pierret et Joseph Martray sont toujours vivants, le premier à Brest et les deux autres, à Rennes. En 1978, Georges Pierret fit d'ailleurs paraître un livre tout à fait captivant : «Mai breton», qui se trouve dans nombre de bibliothèques publiques en Bretagne et qui demeure une source d'information irremplaçable sur cette partie difficile qui se joua, il y a 40 ans, entre les représentants de la Bretagne et ceux du pouvoir central...

«Mai breton» reste un livre à lire et à relire.

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Bernard Le Nail est un écrivain fondateur de la maison d'édition LES PORTES DU LARGE. Contributeur ABP

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