La langue est l'âme d'un peuple : Ceux qui s'opposent par la force à la transmission de la langue des aieux aux jeunes générations, se mettent ipso facto hors la loi, tant au regard du droit International que de la morale

-- Langues de Bretagne --

Communiqué de presse de Histoire et Identité
Porte-parole: Louis Melennec

Publié le 27/06/07 16:48 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Par Marcel Texier

« Le premier instrument du génie d'un peuple, c'est sa langue »__l'Ambassadeur de la France auprès des Nations Unies, Jean-Marc de La Sablière, le 17 mai 2007

« Qu'est-ce qu'une langue ? » Voilà la question à laquelle on m'a demandé d'apporter une réponse. Je dois vous prévenir qu'il s'agira de ma réponse, élaborée avec toute l'honnêteté intellectuelle dont je suis capable, mais dans laquelle je ne ferai pas taire ma subjectivité.

La langue n'est pas, en effet, un sujet neutre. Qu'on ne m'en veuille pas trop donc si je bouscule un peu le cadre qui m'a été proposé, autour des fonctions d'une langue :

Fonction utilitaire

Fonction culturelle

Fonction intellectuelle

En effet, le côté ternaire de cette présentation a quelque chose de séduisant pour l'esprit, mais la réalité est beaucoup plus complexe.

Débarrassons-nous tout de suite de la fonction utilitaire : c'est la moins intéressante.

La langue, moyen de communication est, en effet, la fonction primaire du langage et, à ce niveau, toutes les langues sont absolument interchangeables. La preuve nous en est fournie par pratique actuelle de la communauté scientifique internationale qui veut qu'une publication scientifique, rédigée en français, en russe, en suédois, en hongrois ou en italien n'a en fait qu'une existence virtuelle tant qu'elle n'est pas traduite en anglais.

Pour avoir rédigé, traduit, lu beaucoup de communications scientifiques au cours de vingt-trois ans de carrière dans une école d'ingénieurs, je puis vous dire que si ces communications pouvaient être riches du point de vue de la connaissance, elles utilisaient inévitablement un langage terre-à-terre, factuel, univoque et d'une extrême pauvreté.

Que la quasi-totalité des publications scientifiques se font en anglais est peut-être mortifiant pour les Français. Mais, je ne suis pas sûr du tout que ce soit une bénédiction pour l'anglais. Je ne suis pas sûr du tout que l'utilisation massive d'une langue par des gens qui n'ont aucun rapport affectif à cette langue ne soit pas un facteur d'appauvrissement et de dégradation.

Vouloir à toutes forces se servir du français n'est même pas, dans certaines circonstances, la meilleure politique, comme j'ai pu m'en rendre compte à de nombreuses reprises. Ainsi ai-je entendu un jour le Président des « Anciens de l'Ecole Nationale Supérieure d'Arts et Métiers » où j'enseignais, raconter l'anecdote suivante : il avait eu à négocier, dans ce qui était alors l'Union Soviétique, un important contrat. L'ambassade de France lui avait dit : nous mettrons les interprètes de l'ambassade à votre disposition, mais nous tenons à ce que les discussions se passent en français. Mis au pied du mur, les interprètes se sont rapidement trouvés dépassés par la technique très spécialisée avec laquelle ils avaient à se colleter et, finalement, pour « vendre » une technique française, il a bien fallu recourir à l'anglais.

Cette fonction purement utilitaire, matérielle, ancillaire du langage peut très bien être remplie par une langue artificielle, fabriquée, comme l'esperanto. J'ai eu l'occasion de voir fonctionner en tant qu'invité (j'étais à l'époque Secrétaire Général de l'Association Internationale pour la Défense des Langues et Cultures Menacées) un congrès espérantiste. A l'intérieur du congrès global se tenaient un congrès de chimistes espérantistes, un congrès de physiciens espérantistes, un congrès de médecins espérantistes, et tout ce monde-là avait l'air de communiquer de façon parfaite.

J'ai parlé tout à l'heure de la fonction primaire du langage. Ceux qui s'en tiennent à cette fonction primaire s'exposent à poser une question qui, elle, est tout à fait « primaire » : à quoi sert le breton ?

Il sert bien sûr à cela, à communiquer, mais il sert aussi à bien autre chose. C'est qu'une vraie langue, c'est bien autre chose qu'un simple instrument de communication, qu'un outil. (Vous savez que certains théoriciens prétendent que le langage aurait été précédé par l'outil dont il ne serait qu'un prolongement). Ecoutons un spécialiste de la psychologie du langage, Kurt Goldstein : « Dès que l'homme use du langage », dit-il, « pour établir une communication vivante avec lui-même ou avec ses semblables, le langage n'est plus un instrument, n'est plus un moyen ; il est une manifestation, une révélation de notre essence la plus intime et du lien psychologique qui nous lie à nous-mêmes et à nos semblables » (1).

Vous voyez que nous nous élevons à un autre niveau que celui du niveau purement fonctionnel. Quelques citations empruntées à une conférence du Père jésuite José A. Obieta Chalbaud, professeur à l'université Deusto à Bilbao, vous donneront une idée du changement d'altitude. Le Père Chalbaud, qui était basque, ce qui n'enlève naturellement rien à la qualité et à l'objectivité de sa réflexion, est mort il y a quelques années.

Il dit ceci : « Parmi les créations constitutives de la culture d'un groupe humain doit être mentionnée en tout premier lieu, comme la plus importante, la langue…La langue est, en soi, bien plus qu'un simple instrument de communication. La langue constitue véritablement les archives d'un groupe humain, la synthèse de son histoire telle qu'elle s'est déposée peu à peu et s'est incorporée à son vocabulaire et à sa structure. Ainsi, la langue reflète l'identité d'un groupe humain dans ce qu'elle a de plus intime, telle qu'elle s'est lentement formée à travers les âges et, par son existence même, on peut dire qu'elle représente l'authentique image de lui-même qu'un groupe projette dans le monde extérieur.»

« Pour toutes ces raisons, on voit clairement pourquoi la langue est la suprême création d'un groupe humain – bien au-dessus de ses créations artistiques - , est placée au centre de sa culture et constitue le cœur et l'essence de toute ethnie. »

Il dit encore : « …Pour un groupe humain défini, la langue est beaucoup plus qu'un élément de sa culture. C'est dans un certain sens, mais un sens véritable, l'équivalent de la somme de sa culture (2). »

La langue « archives d'une ethnie », reflet de l'identité d'un groupe humain, sa suprême création, la somme de sa culture, c'est tout cela, mais c'est davantage encore.

La langue, c'est aussi le climat humain et psychologique qui est le mieux adapté à la sensibilité particulière d'un peuple. Ce climat, pour reprendre les paroles du Père Chalbaud, « lui est absolument nécessaire, sinon pour maintenir son existence physique, du moins pour le développement normal et complet de sa personnalité et de ses potentialités intellectuelles et morales.»

Ceci rejoint le constat que faisait, il y a une trentaine d'années, André Bruguière, dans une étude ethnographique intitulée Bretons de Plozévet : ayant étudié le passage du breton au français, il concluait : « En renonçant au breton, les Plozévétiens semblent avoir renoncé au plaisir du verbe, à un usage esthétique de la langue, bref au tempérament littéraire. Les grandes réussites scolaires de la commune, qui lui valent dans la région un prestige justifié, concernent en grande majorité les disciplines scientifiques… »

Per Jakez Helias, l'auteur du Cheval d'Orgueil, représente probablement pour cette commune une sorte de chant du cygne : il a été un des derniers à pouvoir bénéficier d'un climat linguistique dont la génération suivante a été privée.

Ainsi, nous voyons que c'est toute une dimension de la vie d'un peuple qui se trouve mutilée par l'oppression linguistique. Il y a des centaines de Plozévet en Bretagne et dans les autres territoires de la République dont la véritable langue n'est pas le français.

Mais, il y a plus grave. De nombreux psychiatres ont établi une corrélation indiscutable entre la prévalence de l'alcoolisme et du suicide en Bretagne et la dévalorisation et la perte de la langue. Dieu merci, les choses sont en train de changer. J'en parlais, il y a quelques années, au Docteur Guy Caro, co-auteur d'un livre sur le sujet. « Le tableau est moins sombre qu'il y a quelques décennies », m'a-t-il dit, « manifestement, dans la mesure où la langue bretonne, l'identité bretonne se portent mieux, l'alcoolisme régresse. »

Il va sans dire que plus la distance est grande entre la langue imposée et la langue naturelle d'un groupe humain, plus les dégâts sont considérables. Ils sont plus graves par exemple pour le Breton, qui parle une langue celtique, donc fort éloignée de la langue française, que pour l'Occitan, qui parle une langue néo-latine et donc de la même famille que le français. Je n'ai pas de renseignements précis sur ce qui se passe ailleurs qu'en Bretagne, mais je me souviens qu'ayant évoqué ce problème devant un auditoire constitué de représentants des divers peuples de l'Hexagone, je me suis entendu dire par le maire d'une petite commune basque, Sainte-Engrâce : « Je me suis toujours demandé pourquoi les gens se flinguaient comme ça. Je crois que vous avez la réponse. »

Je ne vais pas m'étendre davantage sur les misères psychologiques, individuelles et collectives qu'entraîne pour un peuple la privation de sa langue propre, c'est-à-dire du moyen d'expression qu'il s'est forgé au cours des siècles et qui est, de ce fait, le plus en harmonie avec son être profond. Je renvoie ceux que cela pourrait intéresser à une bibliographie sommaire que je donnerai ci-après.

Il n'est pas étonnant, étant donné les fonctions vitales que remplit une langue dans la vie d'un peuple, que les plus hautes autorités morales se soient élevées contre les politiques d'assimilation linguistique.

Vous avez entendu parler de l'encyclique Pacem in Terris, publiée par Jean XXIII et qui dit ceci :

« Nous devons déclarer de la façon la plus explicite, que toute politique tendant à contrarier la vitalité et l'expansion des minorités constitue une faute grave contre la justice, plus encore quand ces manœuvres tendent à les faire disparaître. »

Je pourrais citer aussi Populum Progressio, ainsi que diverses autres déclarations de Jean-Paul II. Mais, j'aurai l'occasion d'y revenir.

Curieusement, en France, la hiérarchie ecclésiastique (à la différence des prêtres de paroisse qui ont souvent été admirables) est restée, à ma connaissance et à de très rares exceptions près, muette sur ce sujet. Cette attitude contraste de façon flagrante avec celle des évêques d'autres pays européens, comme j'ai pu le découvrir dans un petit livre intitulé Kirche und ethnische Minderheiten (Eglise et Minorités ethniques), livre que m'a donné son auteur, un Père franciscain du Tirol du Sud, Kurt Egger.

Jugez-en vous-mêmes, d'après quelques extraits tirés de ce livre qui fait tout de même un peu plus de deux cents pages et qui est constitué lui-même d'extraits.

Commençons par une lettre pastorale de Monseigneur Gargitter du Tirol du Sud, lettre diffusée en 1960 :

« Les peuples et les communautés humaines naissent de l'ordre naturel de la Création et sont en conséquence des réalités qui doivent leur existence, non pas à des décisions humaines mais à la volonté du Créateur. Toute communauté humaine a donc le droit et le devoir de défendre et de cultiver le patrimoine culturel que lui ont laissé les siècles. Font partie de ce patrimoine, sa langue et sa culture, ses us et coutumes, le déploiement de son style de vie particulier, son indispensable espace géographique » (Je pense ici à la Loire-Atlantique, pour nous Bretons), les conditions de sa continuité sociale. Celui qui s'efforce, par tous les moyens en son pouvoir, de sauvegarder ce patrimoine supérieur, remplit une mission et, par son engagement, contribue à maintenir ou à restaurer un ordre voulu par Dieu. »

Voilà un texte qui est en totale contradiction avec la religion hexagonale qui, même dans la tête de nos évêques, s'est insidieusement substituée à l'autre. Il souligne le droit des « communautés humaines ». Grand Dieu ! Cela s'appelle du « communautarisme » ! Péché abominable s'il en est. Dans la République Une et Indivisible, il n'y a que des individus. Pas de doute possible, ce dogme, les évêques français l'ont parfaitement assimilé.

Nous avons eu un pape polonais, c'est-à-dire issu d'un pays qui a lutté et souffert énormément pour sauvegarder sa langue et son identité. Savez-vous qu'au temps des tzars, au milieu du XIXième siècle, la Pologne avait perdu jusqu'à son nom. Province russe, elle s'appelait « Territoires de la Vistule », ce qui, incidemment, fait étrangement penser aux « Pays de la Loire », appellation non-contrôlée, bien sûr, destinée à faire oublier, entre autres, aux habitants de Loire-Atlantique qu'ils sont bretons. C'est dire si ce problème lui tient à coeur.

Il s'est exprimé à ce sujet à plusieurs reprises, en particulier dans un texte intitulé Pour construire la paix, respecter les minorités. C'est le message du Pape à l'occasion de la Journée Mondiale de la Paix, le 1er janvier 1989. C'est un texte très dense, qui témoigne d'une profonde connaissance de ce problème et d'une très grande profondeur de réflexion. Il mériterait d'être cité en entier, mais rassurez-vous, je ne vais en citer qu'une phrase qui est celle-ci :

« Le premier droit d'une minorité est le droit à l'existence »

Eh bien, non ! Pas sur le territoire de la République ! Pourtant, nous n'avons jamais entendu un évêque breton ou corse s'élever contre la négation de l'existence du peuple breton ou du peuple corse. Manquent-ils de courage ? Ce n'est peut-être pas si simple.

En tous cas, un évêque qui n'en manquait pas et qui ne manquait pas d'humour non plus, c'est Monseigneur Jakob Ukmar, évêque slovène de Trieste, en Italie et qui, en pleine dictature mussolinienne, qui pratiquait vis-à-vis des francophones du Val d'Aoste, des germanophones du Tirol du Sud, une politique en tous points semblable à la politique jacobine, s'exprimait de la manière suivante :

« D'après certains, il faudrait supprimer la prédication en slovène. En effet, tout le monde dans la région comprend l'italien. Je vous pose seulement une question : est-ce qu'un homme qui, outre sa langue maternelle, a appris une demi-douzaine d'autres langues, a véritablement moins de droits que celui dont la culture générale est si rudimentaire qu'il ne connaît qu'une seule langue ? Dites-moi, s'il vous plaît, qui vous a inculqué cette étrange logique qui voudrait que les Slovènes (nous dirions les slovénophones), les Croates, les Allemands devraient s'abstenir d'apprendre l'italien pour ne pas perdre le droit à leur propre langue ? Ce n'est sûrement pas dans l'Evangile que vous avez appris cette logique… »

Nos évêques doivent lire un autre évangile.

« Il y a des gens », poursuit Monseigneur Ulkmar, « qui disent : ici nous sommes en Italie et en Italie on parle italien et rien d'autre. On ne doit parler que l'italien. Malheur si nous prenons ces mots à la lettre et si nous en tirons les conséquences extrêmes, car cela signifie dans ce cas que l'Italie est le pays de l'intolérance la plus noire, et que ces nations qui sont incluses dans ses frontières sont condamnées à mort. »

« Ah, je vous en supplie, ne lancez pas de pareilles insultes à l'Italie. Dites plutôt : l'Italie est un pays de nobles traditions : elle est capable d'embrasser d'autres nations, car elle possède un cœur qui a la faculté, maintenant et pour l'avenir de les respecter. Parlez ainsi, agissez ainsi et vous rendrez à votre patrie le plus grand service qui soit. »

« Persécuter une nation, vouloir l'absorber, ou comme on dit maintenant, l'assimiler est en contradiction avec les premiers éléments de la justice naturelle et chrétienne. Et cela est facile à démontrer… »

Selon toutes apparences, les évêques français, eux, n'ont pas su le démontrer.

« Mes honorables auditeurs », disait Monseigneur Ukmar pour terminer, « ce soir, je vous ai exposé quelques exemples simples, mais aussi quelques vérités graves qui sont tirées de l'Ecriture Sainte, et des dogmes et de la morale catholique, des encycliques papales. Je vous ai parlé de ces vérités pour sauver mon âme, pour sauver vos âmes, peut-être pour sauver l'honneur de l'Eglise, afin que personne ne puisse lui reprocher que, devant le foisonnement de doctrines malfaisantes, elle n'a pas eu le courage de dire la vérité… »

Monseigneur Ukmar a payé cher ce courage. Les mussoliniens ne le portaient pas dans leur coeur, bien sûr. Mais plus tard, ce sont les communistes qui ne l'ont pas trouvé à leur goût. Il fut grièvement blessé en 1947, lors d'une attaque contre sa personne de la part d'un groupe communiste, alors qu'il était en tournée de confirmation. Il est mort en 1971.

Je me suis beaucoup étendu sur cette différence d'attitude entre la hiérarchie catholique en France et hors de France. Elle amène en effet à se poser la question : les évêques français sont-ils des pleutres ? On est tenté de répondre par l'affirmative. Car, comment expliquer autrement cette apparente (soyons charitables !) servilité face à l'Etat, cette apparente lâcheté ? Comment expliquer qu'aucun évêque n'ait eu le courage de dire aux gouvernants français : « Arrêtez le massacre ! Vous menez une politique linguistique injuste, immorale, éthiquement indéfendable, qui cause chez les peuples qui en sont victimes des souffrances indicibles (au sens littéral du terme : qui ne peuvent se dire) et des ravages psychologiques immenses. Non seulement à cause du « Message » que nous portons, mais du simple point de vue humain, nous avons le devoir de vous dire : c'est mal ! »

Non ! Rien de tout cela ne s'est jamais produit. On chercherait en vain, en France, un Monseigneur Gargitter ou un Monseigneur Ukmar (4). La raison la plus plausible est que cette idée ne les a même pas effleurés. C'est qu'ils vivent, comme les autres mortels, dans cette ambiance très particulière qui est celle de l'Etat français où tout, enseignement, médias, administration, véhicule un certain nombre de dogmes qui s'insinuent jour après jour dans les esprits et qu'on ne peut absolument pas soumettre à un examen critique, sous peine de se sentir frappé d'anathème.

Parmi ces dogmes – et j'emploie à dessein ce terme, il s'agit bien d'une religion, et de l'espèce la plus intolérante qui soit - il y a la négation des « communautés », comme nous l'avons déjà vu. Or, comme le dit Jean-Paul II dans le texte cité plus haut : « Personne n'existe pour soi, mais trouve sa pleine identité d'abord dans sa relation aux autres, autres personnes ou groupes. »

Il y a aussi le dogme du centralisme qui est un véritable tabou. Comme si, de toute éternité, tout pouvoir et toute gloire devaient être concentrés à Paris.

Je me demande – et là, je ne voudrais blesser personne, mais vous m'avez fait l'amitié de m'inviter et, entre amis, on se doit la franchise – je me demande donc, à la lecture des autres interventions de ce colloque, qui entend « confronter les opinions dans la sérénité », si ces modes de pensée n'ont pas pénétré, par capillarité, dans la quasi-totalité des cerveaux français, qu'ils soient de gauche, de droite, ou du centre.

Je pense en particulier aux deux dernières interventions de la journée, intitulées : « Les écoles bilingues sont-elles destructrices de la culture nationale ? » et « Effets pervers et dangers du rétablissement des langues provinciales. Menaces et enrichissement pour l'unité nationale »

Je ne voudrais pas faire d'avance un procès d'intention aux auteurs de ces exposés. Mais, je voudrais dire ceci : ce qu'est pour un peuple sa propre langue, comme j'ai essayé de le montrer (archives d'un groupe humain, reflet de son identité, authentique image de lui-même, équivalent de la somme de sa culture, climat indispensable à son propre épanouissement), ces langues n'ont à demander à personne la permission d'exister.

Jean-Paul II parle à ce propos de « souveraineté » spirituelle originelle (3). Cette souveraineté spirituelle fonde le droit à un minimum de « souveraineté » politique, indispensable pour défendre un bien aussi précieux.

Ce que je reprocherais aux titres des interventions auxquelles je fais allusion, c'est qu'elles posent la question en termes qui sous-entendent une subordination de la langue bretonne, ou de la langue corse ou basque, à la langue française. Elles ont toutes un droit étal à l'existence. La dignité de chacune d'elles ne se mesure pas au nombre de ses locuteurs. Ecoutons, encore une fois, Jean-Paul II :

« N'importe quelle culture », dit-il, « est un effort de réflexion sur le mystère du monde et, en particulier, de l'homme : elle est une manière d'exprimer la dimension transcendante de la vie humaine. Le cœur de toute culture est constitué par son approche du plus grand des mystères, le mystère de Dieu ».

Vous le voyez, nous avons encore pris de la hauteur. C'est cela aussi une langue. Vous en conviendrez : il m'aurait été difficile de classer cette fonction dans la catégorie « intellectuelle » ou « culturelle ». Pascal aurait dit qu'il s'agit d'un autre ordre !

Merci pour votre attention.

1. Kurt Goldstein (1878-1965) né à Catowice en Haute-Silésie, est considéré, à côté de Carl Wernicke ou de Paul Broca, comme un des « grands » de la psychiatrie. Il a enseigné à l'université de Francfort-sur-le-Main et de Berlin, mais juif, il a dû fuir l'Allemagne lors de l'arrivée au pouvoir des nazis et a émigré aux Etats-Unis. Là, il a enseigné dans les universités de Columbia, de Harvard et de Brandeis Il a particulièrement étudié la pathologie du langage.

2. Tiré d'une conférence intitulée The Regionalization of Europe and Human Rights.

3. Discours de Jean-Paul II au siege des Nations Unies pour le 50ième anniversaire de l'Organisation, le 5 octobre 1995.

4. Depuis la date où j'ai prononcé cette conférence, il y a eu, à ce sujet, une prise de position ferme de Mgr. Mathurin Gourvès à Vannes. Mais, c'est un cas bien isolé et Mgr. Gourvès a été rapidement « mis au placard », puis remplacé par un évêque catalan. Qu'il est loin le temps où, suivant les termes du Concordat de Redon, signé le 14 août 1441 entre les légats du Pape Eugène IV et les représentants du Duc Jean V, le souverain pontife s'engageait à ne nommer aux évêchés de Bretagne que des hommes « fidèles et agréables » au chef de l'Etat Breton, c'est-à-dire recommandés par lui ! En 1452, le successeur de Pierre confirmait cette décision en s'engageant à ne conférer l'épiscopat qu'à des « originaires » du duché… On m'a signalé aussi une intervention énergique d'un évêque occitan. Exceptions qui, hélas, confirment la règle !

Bibliographie sommaire :

outre les titres mentionnés dans le cours du texte, j'ai consulté :

La Bretagne et la France de Paul Sérant. Editions Fayard.

Alcoolisme et Bretagne, de Yvon Bertrand et Guy Caro. Etude réalisée pour le compte du Haut Comité d'Etudes et d'Information sur l'Alcoolisme, en 1977.

A cela s'ajoutent des articles du Dr. Philippe Carrer et du Dr. Jean-Jacques Kress, et le livre Ethnopsychiatrie en bretagne, nouvelles étudesde Philippe Carrer. Coop Breizh 2007 (voir notre article)

A voir aussi mon livre «La Bretagne n'a pas dit son dernier mot» (voir notre article)

Sur le réflexe « primaire » qui consiste à privilégier l'anglais plutôt qu'une langue comme le breton dans l'enseignement bilingue, il vaut la peine de lire un exposé fait par Gilbert Dalgalian, ancien Directeur pédagogique de l'Alliance Française, exposé intitulé Le mythe de l'anglais. Cet exposé figure dans les actes d'un colloque sur le bilinguisme en Europe qui s'est tenu à Landerneau du 30 octobre au 3 novembre 1985 Gilbert Dalgalian est aussi l'auteur d'un livre excellent sur le bilinguisme précoce Enfances Plurilingues, publié aux Editions de l'Harmattan.

Le livre du Père Kurt Egger, publié par Verlag A. Wegger à Brixen (Italie), n'existe pas à ma connaissance en français. Les passages cités ont été traduits par mes soins ainsi que la conférence du Père Chalbaud, écrite en anglais.

Addendum

A l'adresse des Bretons (mais pas seulement !) de l'étranger, voici une autre citation de Jean-Paul II, tiré de son message à l'occasion de la Journée de la Paix, le 1er janvier 1989 :

«…dans les situations de véritable injustice, il peut incomber aux groupes minoritaires qui ont émigré à l'étranger, de veiller à ce que soient pris en compte, pour les membres de leur groupe qui continuent d'être opprimés dans leur pays et ne peuvent se faire entendre, leurs droits légitimes. »

Voir aussi :
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Histoire et Identité est un groupe d'historiens bretons dont le but est de restaurer la vérité sur l'Histoire de Bretagne. Le fondateur du groupe est le Dr Louis Melenec, docteur en droit et en médecine, diplômé d'études approfondies d'histoire, diplômé d'études supérieures de droit public, de droit privé, de droit pénal, ancien chargé de cours des facultés de droit et de médecine, ex-consultant prés le médiateur de la République française, ancien éléve de la Sorbonne et de l'École des Chartes de Paris.

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