-- Histoire de Bretagne --

Sur la tombe du dernier roi de Bretagne

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A quoi devait ressembler le château de Rieux au millieu du vaste plan d'eau qui s'étendait entre Rieux et Redon. Le Donjon devait être aussi imposant. Un pont, comme celui-ci enjambait la Vilaine (château de Deilean Donan en Écosse)
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L'imposant pont-levis du château. Un autre pont à levage existait sur le pont enjambant la Vilaine.
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ruines du château de Rieux
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Vue du plan d'eau aujourd'hui asséché. Au loin Redon. Vue du haut de la muraille nord.
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Mur d'enceinte.
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Fémur humain inseré dans le mur d'enceinte de l'ancien couvent des Trinitaires provenant de la profanation des tombes.
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L' ancien couvent des Trinitaires avec au fond la chapelle qui aurait contenu le caveau des Rieux --y compris la tombe d'Alain Le Grand ? (collection privée Pierre Guehenneux)

Le passé est une partie de notre identité. Ne fait-il pas partie de nous comme de notre terre ? Et cette terre n'est-elle pas composée des cendres de nos ancêtres et du sang versé pour la défendre ? Même les rois et les ducs qui ont incarné une époque font partie de ce patrimoine. Il est regrettable que l'absence de l'enseignement de l'histoire de Bretagne s'accompagne de la destruction des vestiges de notre passé breton. Si en France, les sépultures des Rois ont été rassemblées à la basilique de Saint-Denis, ceux d'Angleterre à Westminster, pour les souverains bretons, c'est la dispersion la plus totale. Bien sûr, aucune volonté politique n'existe, y compris au conseil régional de la région administrative, pour mettre fin à la destruction du patrimoine breton, alors même que l'industrie touristique risque de bientôt dépasser l'agriculture.

Cinq des sépultures ducales ne sont pas en Bretagne administratives et les archives du duché se trouvent, à Nantes, dans la région administrative voisine, aux archives départementales de Loire-Atlantique. Le tombeau de Nominoe se trouve à l'abbaye de Redon, comme d'ailleurs celui de son fils le roi de Bretagne Eripsoé. Le roi Salomon 1er serait inhumé au monastère de Saint-Sauveur de Plélan (Saint Maxent à Plélan-le- Grand). Les tombes de Gurwant, Pascweten, Judicael ont disparu. Les tombes des ducs sont dispersées à droite et à gauche. Quant à la duchesse Anne, elle a été coupée en deux, son coeur allant à Nantes et le reste à Saint-Denis.

Mais où est la tombe d'Alain Le Grand ?

La tombe d'Alain le Grand, le dernier roi de Bretagne, se trouvait à Rieux, au Pays de Redon , mais on ne sait pas exactement où. Bernard Le Nail pensait que sa tombe se trouvait en l'église de Rieux, mais il n'en est rien, non seulement l'église fut détruite par les Allemands en 1945, mais l'ancien recteur, qui a connu l'église d'avant sa destruction, a certifié à ABP qu'aucune tombe d'Alain Le Grand ne s'y trouvait. Par contre il est fort probable qu'elle était dans ce qui reste de la motte féodale ou du couvent des Trinitaires au nord de Rieux, sur les bords de la Vilaine.

Une place forte qui verrouillait le royaume breton

De la route venant de Redon, on ne voit qu'une colline au milieu des anciens marais car ce lieu lourd d'histoire de Bretagne est quasi oublié, à peine un écriteau discret dans le virage en haut de la ville indiquant «Le Château». Ce pays de Redon est pourtant le centre historique de la Bretagne. C'est là, ou pas très loin, que se sont jouées toutes les batailles qui ont établi l'indépendance du royaume comme la bataille de Ballon en 845 près de Bains-sur-Oust, ou la bataille de Jengland qui vit la déroute de l'empereur Charles Le Chauve en 851. Une armée franque, commandée par Ebraker, fut d'ailleurs massacrée en essayant de passer la rivière au pied du château.

Au carrefour de deux anciennes voies romaines, celle qui allait de Nantes à Vannes et celle qui venait de Rennes, Rieux était la clé stratégique du royaume breton. Rieux contrôlait aussi le dernier gué franchissable à marée basse. Les Vénètes d'abord s'y sont installés, puis les Romains y fondèrent une ville importante duro ritum (qui voudrait dire le gué fortifié). La ville se serait étendue des deux côtés de la Vilaine et aurait compté plusieurs dizaines de milliers d'habitants.

Duro-ritum devint Dioretie, puis bretonnisé en Reus avant de devenir Rieux.. Au niveau économique, Rieux devint vite une clé de l'économie des ressources royales puis ducales. Les péages étaient doubles. Ceux qui empruntaient le pont, comme ceux qui passaient dessous, devaient payer une taxe.

Au Moyen-Âge, il était tout naturel que les Bretons fortifient ce lieu en y construisant une forteresse sur une motte entourée d'un coté de la Vilaine et de deux des trois autres côtés, d'une zone inondée aux grandes marées ou inondable durant les crues de la Vilaine. Du coté de la terre ferme il y avait une douve profonde captant l'eau de la vilaine et un pont-levis impressionnant que l'on peut encore voir aujourd'hui. Une forteresse imprenable ? presque... Surgissant du vaste plan d'eau qui existait entre Rieux et Redon, la forteresse devait ressembler à ces châteaux écossais comme celui d'Eilean Donan. Il a aussi dû faire partie du légendaire arthurien. Le décor en tout cas y était propice car la forêt de Brocéliande venait mourir sur les coteaux à l'ouest. Ce verrou stratégique bloquait les armées franques venant de Rennes ou de Nantes et les Vikings qui voulaient remonter la Vilaine. Redon ne prit l'importance qu'avait Rieux que bien plus tard à mesure que la ville se développait autour du monastère Saint-Sauveur. Ce n'est pas un hasard si Alain-le-Grand vint s'installer dans le château de Rieux. Le vainqueur des Vikings à Questembert comprenait que l'endroit était la clé de son système défensif et il semble bien que ce soit la chute de ce verrou, après la mort du grand roi breton, qui entraîna l'effondrement de la Bretagne tout entière. Après le départ des Vikings, la forteresse resta des siècles aux mains des descendants d'Alain Le Grand qui prirent le nom de Rieux. Une famille illustre qui donna un maréchal de Bretagne et deux maréchaux de France.

Le démantèlement de la forteresse

Il ne reste plus grand chose de la forteresse. Dévastée par les armées françaises en 1488, Anne de Bretagne donna bien 100 000 écus d'or pour en restaurer les défenses mais l'histoire tourna le destin de la duchesse autre part et l'annexion de la Bretagne par le royaume de France rendit obsolètes toutes ces défenses sur la Vilaine ou sur les marches. Démantelée par ordre du cardinal Richelieu, qui, on le sait, fut aussi gouverneur de Bretagne, les 17 communes réquisitionnées par le cardinal n'en arrivèrent pas à bout tant les murs étaient solides et épais. C'est un tremblement de terre qui fit tomber le donjon en 1799.

Le dernier descendant, Louis de Rieux, âgé de 20 ans, fut sauvagement assassiné à coup de croc de boucher, le 27 août 1795 par un garçon meunier désireux de lui voler sa veste brodée (1). Débarqué quelques jours plus tôt à Quiberon avec les émigrés, ils sont vaincus par l'armée du général Hoche avant même d'avoir pu quitter la presqu'île. Il se rendit avec ses compagnons au général Hoche contre une promesse de vie sauve, mais ils sont fusillés sur ordre de la convention. Les soldats du peloton d'exécution ne l'auraient blessé que légèrement. Profitant de la nuit, il aurait réussi à s'échapper pour se cacher dans les marais et y finir tragiquement 900 ans après son illustre aïeul Alain Le Grand.

Après la révolution, le terrain du château passa a des propriétaires privés qui en firent un jardin anglais. Ce n'est qu'en 1990, que les ruines furent délimitées, rendues accessibles, balisées par des panneaux historiques relativement convenables grâce en particulier au service archéologique de Nantes et à l'ancien maire de Rieux, Michel Maheas. Le site est ouverts aux touristes. Souvent des Britanniques qui font escales en été aux pieds du mur, où se trouve les quais d'un petit port fluvial aménagé par la ville de Rieux.

Il reste une partie des remparts et du donjon ensevelis sous une épaisse calotte végétale. L'ancien maire a déclaré a ABP « que la commune n'avait certainement pas les fonds pour déblayer 5 mètres de débris et que c'était aussi bien que ce sanctuaire restât dans un sarcophage, car tout ce qui s'y trouverait de valeur partirait au musée de Saint-Germain en-Laye en région parisienne". Il a sans doute raison et même écrire cet article pourrait avoir des conséquences néfastes pour ce sanctuaire. Seule une volonté politique bretonne pourra restaurer ce lieu convenablement.

La profanation des tombes

La crypte des Rieux, où se trouvaient les tombes de la famille, y compris probablement celle d'Alain Le Grand, se serait trouvé dans une chapelle aujourd'hui disparue qui faisait partie de l'ancien couvent des Trinitaire.

Au Moyen Âge, les Rieux avaient donné le terrain qui juxtaposait le château à l'ordre religieux des Trinitaires, un ordre initialement fondé en 1194 pour racheter les croisés malchanceux qui avaient été capturés par les Sarrasins. À la révolution la communauté des Trinitaires de Rieux, émigra au Canada et le monastère, saisi comme bien national, fut vendu.

L'avant dernier propriétaire des ruines du monastère fit raser la chapelle vers 1950 pour agrandir son poulailler. Les pierres auraient été utilisées pour faire de mur d'enceinte de la propriété. Aujourd'hui, il ne reste plus rien des bâtiments du monastère sauf une maison d'habitation. Même le cimetière des moines de l'autre côté du terrain a été profané et détruit. Un voisin, aujourd'hui décédé, Pierre Guéhenneux, a déclaré à ABP « avoir vu les crânes et les ossements dans la benne du bulldozer ». ABP est retourné sur les lieux et a pu photographier, avec la permission des propriétaires, des os de fémurs qui surgissent ça et là du mur d'enceinte (voir photo). La crypte qui existait dans la chapelle est peut-être toujours là sous les plants de tomates avec les restes du dernier roi de Bretagne.

Notes:

(1) Le pays de Rieux 2000 ans d'histoire. Abbé Henri Le Breton,1957; page 189.

Rieux, un demi siècle de mutation par Georges Le Cler. Éditions Communale, 1994.

Le cartulaire de Redon en ligne

©agence bretagne presse

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Philippe Argouarch est un reporter multi-média ABP pour la Cornouaille. Il a lancé ABP en octobre 2003. Auparavant il a été le webmaster de l'International Herald Tribune à Paris et avant ça, un des trois webmasters de la Wells Fargo Bank à San Francisco. Il a aussi travaillé dans des start-up et dans un laboratoire de recherche de l'université de Stanford. Voir le site et Voir le site

Vos commentaires :

françoise frétier
Jeudi 31 decembre 2015

article très intéressant

histoire effectivement méconnue

B Le Gras
Jeudi 31 decembre 2015

bonjour Philippe et merci de cet article; ne faudrait-il pas songer un jour à ce que plus qu' une Education Nationale ce soit une Education Régionale qui supervise les programmes en Bretagne à tout le moins pour ce qu'il s'agit de notre histoire nationale?

mais nos hommes politiques et ceux qui nous gouvernent nous reconnaissent-ils en tant que tel? Il est aujourd'hui permis plus jamais d'en douter quand à d'autres est refusé cette qualification!

Il me semble néanmoins que notre histoire devrait constituer une matière obligatoire dans l'enseignement des bretons de demain et même figurer à l'édification de ceux d'aujourd'hui.

Comme il est bon de rêver!

Armelle Tessi
Vendredi 1 janvier 2016

Article passionnant; Merci

Reun Allain
Vendredi 1 janvier 2016

Très instructif, chapitre très peu connu de notre Histoire de Bretagne. Il est vrai que nos institutions mais aussi chacun de nous, n'avons pas le réflexe de se poser la question des lieux de mémoire de nos anciens souverains et plus particulièrement quand on remonte au haut moyen âge. Cependant c'est bien sur cette longue période que la Bretagne s'est fondée mais qui sait que la Bretagne fut un royaume avant d'être un duché ?

Tristan
Lundi 4 janvier 2016

Je suis surement très loin dans vos connaissances sur l'histoire de notre belle Bzh. Je lis énormément de documents sur notre pays. Cependant, j'ai du mal à dissocier, voire comprendre, comment est on passé de Royaume à Duché? Et puisque nous avons été Duché, étions nous vassal du roi de France ou d'Angleterre (ou d'ailleurs) ?

Mersi bras,

Tristan

AFB-EKB
Samedi 9 janvier 2016

Article très intéressant. Dans la même veine on se doit de citer la destruction , après plusieurs décennies de dégradations souvent volontaires, du magnifique tombeau de Jean IV dans la cathédrale de Nantes.

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