Nous voulons la démocratie et pas forcément les valeurs républicaines

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Editorial
Par Philippe Argouarch

Publié le 12/02/11 16:56 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Il n'échappera à personne que le reste du monde libre et émancipé parle de valeurs de la démocratie alors que la classe politique française parle de valeurs de la république.

Pour les non-avertis, cela ne choque pas, d'autant plus que ces mots sont martelés tous les jours par les médias comme un immense tam-tam dont l'hexagone est la caisse de résonance. Il ne se passe pas un jour sans que chaque citoyen entende d'une façon ou d'une autre les mots «valeurs de la République». C 'est une république certe, mais est-ce une démocratie ? Un illustre inconnu a résumé le quiproquo en termes à peine exagérés « Il n'y a que les Français qui n'ont jamais quitté leur pays et les étrangers qui ne sont jamais venus en France, qui croient que la France est une démocratie ».

En réalité, les valeurs républicaines et les valeurs démocratiques, si elles coïncident sur quelques principes comme certains droits fondamentaux, ne sont pas les mêmes.

Quelles sont les valeurs de la République ?

• indivisibilité : cela veut dire que tous les Français forment LA nation et doivent respecter les mêmes lois. Par exemple, il n'existe pas de peuple corse ou breton, il y a un seul peuple, le peuple français.

• laïcité : cela veut dire que la République ne fait référence à aucune religion et, par conséquent, qu'il y a la séparation entre l'Église et l'État. Si l'État ne subventionne aucun culte (sauf en Alsace), la laïcité républicaine est fondamentalement anti-religieuse, dans ses écoles où l'histoire des religions est esquivée et aussi dans les restrictions de la liberté quand elle touche aux pratiques et aux signes ostentatoires. La laïcité républicaine c'est aussi le soutien financier et politique d'une seule culture : la culture franco-française républicaine.

• la langue française : elle est la seule officielle et encouragée.

• solidaire ou sociale : cela veut dire que la République aide les plus démunis en instaurant, par exemple, le samu social ou des aides gratuites.

En gros tout est là, même si certains y ajouteront quelques symboles comme le drapeau et la marseillaise et l'héritage de 1789 même teintés de 1793. Certains, comme le journaliste Eric Zeimour ou Dominique De Villepin intègrent même l'Empire dans leur valeurs républicaines -sans la moindre gène. On l'aura compris, les valeurs républicaines comprennent aussi le nationalisme français même si ce n'est écrit nullle part.

Quelles sont les valeurs démocratiques ?

• C'est d'abord la séparation des pouvoirs, des trois pouvoirs : exécutif, législatif et judiciaire. L'indépendance de la justice ? Elle n'est que théorique dans cette France, héritière d'un Robespierre qui commandait des têtes à Fouquier-Tinville. L'exécutif influe sur la justice via ses procureurs, son parquet qui dépend du garde des Sceaux et ses juges payés par le ministère de la Justice et mutés selon leur docilité. La plupart des magistrats sont placés par le garde des Sceaux et le président de la République, donc par l'exécutif. C'est une parodie de démocratie. Que la France, dont le système judiciaire a condamné Seznec et refuse de le réhabiliter, et dont le système s'est complètement discrédité avec l'affaire Outreau, se permette de critiquer la justice mexicaine dans l'affaire Cassez est pathétique.

Quant à la branche législative, l'agenda du parlement est décidé en grande partie par le gouvernement. L'exécutif commande au sein d'un système hyper-présidentiel. Les principes de base de la démocratie sont bafoués tous les jours.

• le fédéralisme : le fédéralisme est une valeur essentielle des valeurs démocratiques basé sur le principe fondamental de la subsidiarité et de la dévolution.

• La protection des minorités nationales ou religieuses doit être inscrite dans la constitution car comme l'a si bien écrit Albert Camus : «La démocratie n'est pas la loi de la majorité mais la protection de la minorité».

• le droit de pétition et de référendum d'initiative populaire, comme il existe en Suisse ou en Californie et en de nombreux États américains, est inexistant en France.

• Interdiction de cumuler des mandats. Seule la France l'autorise, créant ainsi une classe de politiciens à vie, vivant de leurs fonctions et oeuvrant non pas pour l'intérêt du peuple mais pour leur réélection. Les démocraties avancées interdisent aussi la répétition de mandats dans le temps, les limitant à 2 ou 3, obligeant le renouvellement des élus.

• Le droit de rappel : un droit qui existe dans certaines démocraties avancées, qui permet d'annuler par référendum, même localement, l'élection d'un élu qui s'écarterait clairement du programme pour lequel il a été élu ou qui renierait ses engagements vis à vis de ses électeurs.

• La proportionelle : L'assemblée nationale doit représenter la diversité des opinions politiques du pays. Que des partis qui représentent jusqu'a 20% de l'opinion publique n'aient pas de député est tout simplement scandaleux.

• Un senat des regions : Comme en Allemagne Féderale et comme aux États-Unis, le sénat doit représenter les régions et uniquement les régions, à raison de 5 senateurs par région.

L'État et ses médias

Les enjeux politiques véritables en France ne sont pas une pseudo alternative entre une gauche et une droite comme on nous le présente dans les médias mais bien un conflit entre deux visions du monde : celle des partisans de la république éternelle et celle des partisans de la démocratie. En gros, il y a les républicains et les démocrates (mais pas dans le sens des deux partis politiques américains bien qu'il existe des point communs). Le vrai débat est entre les conservateurs, partisans d'une république du passé, et les révolutionnaires, partisans d'une vraie démocratie.

Le problème est que très peu de partisans de la démocratie ont la parole. Bien souvent ils sont dispersés dans des partis différents, voire en lutte pour le pouvoir. Tout au contraire, des politiques comme Jean-Luc Mélenchon qui n'a pourtant fait que 5,9% aux régionales 2010 ou Jean-Pierre Chevènement, qui fait des scores ridicules aux élections, mais qui sont champions des valeurs républicaines sont invités régulièrement sur les plateaux de télévision. Chevènement était invité sur Itélé hier soir, pour commenter la révolution égyptienne [sic] -- une révolution démocratique, pas une révolution républicaine. Ceci est juste un exemple parmi tant d'autres...

Si la Une de la presse mondiale, ce 12 février 2011, est la victoire du peuple égyptien, les sites internet de Ouest France et du Télégramme cet après-midi ont à la Une un fait divers qui ne se passe ni en Bretagne, ni même dans le grand-ouest : la disparition en Corse des jumelles... La version papier du Télégramme de ce matin avait à la Une : Égypte : La rue chante victoire. On notera la condescendance connotée de «la rue». Ce n'est pas la victoire du peuple égyptien, mais la victoire de la rue qui rime avec «fille de rue», «je suis à la rue», «la loi de la rue» et toute la négativité de ces expressions...

L'État contrôlant l'Éducation Nationale, France Télévision, Radio France et, par subventions interposées, les principaux quotidiens, la France sera sans doute un des derniers pays au monde à accéder à un véritable système démocratique. Si les médias s'auto-censurent quand il s'agit de remettre en cause les institutions de la république, peut-on parler de liberté de la presse ?

Changer les institutions de fond en comble

Les Français sont tellement persuadés qu'en tant qu'héritiers de 1789, ils sont les champions de la démocratie, que beaucoup hésitent à regarder de plus près le fonctionnement de leurs institutions. Alors que les conflits comme l'âge de la retraite sont choisis par les forces syndicales ou d'opposition (entendez par opposition ceux qui veulent retrouver leur siège) et que le débat politique présenté aux citoyens se limite à qui sera président en 2012, tout le monde oublie l'essentiel : La réforme des institutions.

Et pourquoi la République et ses valeurs seraient-elles un sujet tabou ? Quels sont les intérêts financiers de ceux qui bloquent toute évolution ? Qui sont ceux qui ont amassé des fortunes en s'assurant l'impunité grâce à la paralysie du système judiciaire ? Voilà de vrais débats.

À la limite, on s'en moque d'avoir une monarchie ou une république. Il y a des monarchies comme le Royaume-Uni ou le Royaume de Suède qui sont bien plus démocratiques que la république française. Pour nous Bretons, un duché constitutionnel comme le duché du Luxembourg serait même cent fois plus juste et plus productif que le système jacobin désuet actuel.

Philippe Argouarch

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Philippe Argouarch est un reporter multi-média ABP pour la Cornouaille. Il a lancé ABP en octobre 2003. Auparavant il a été le webmaster de l'International Herald Tribune à Paris et avant ça, un des trois webmasters de la Wells Fargo Bank à San Francisco. Il a aussi travaillé dans des start-up et dans un laboratoire de recherche de l'université de Stanford.

Vos commentaires :

Claude Guillemain
Dimanche 13 février 2011

Excellent article, Philippe

La république n'est pas utile en tant que telle.

La région, en tant que siège d’une des parties constituantes de notre identité, n’est pas une invention des républicains mais tout au contraire une réalité ancestrale. L’enracinement local tient plus des Anciens que des Modernes. La région n’est pas le passé, mais ce qui ne passe pas.

La majorité des provinces existaient avant la république, et existeront peut-être après elle. D’ailleurs la France telle que nous la concevons aujourd’hui n’est-elle pas une province qui a su en agglomérer – ou conquérir – d’autres ?

On ne peut poser sur cette question uniquement un regard de politologue ou de spécialiste du Droit constitutionnel. Il est primordial de s’attacher à l’histoire et, en l’espèce, à l’histoire de France.

Et l’histoire nous montre que si la Région, issue de la « décentralisation », n’est jamais qu’un réformisme jacobin de plus, la patrie charnelle – qu’on la nomme région, province, pays – est loin d’être morte. D’ailleurs ce n’est pas un hasard si les conclusions les moins contestées de la Commission Balladur sont les réunifications de la Bretagne et de la Normandie. On se trouve là bien loin du charabia administratif, en rendant tout simplement à ces deux patries leur intégrité.

Reste à leur confier une part de souveraineté politique pour enfin rompre avec le centralisme étouffant…

Claude GUILLEMAIN

Paul Chérel
Dimanche 13 février 2011

C’est tristement vrai ! La France n’est pas une démocratie et risque bien de ne jamais l’être compte tenu de “l’intelligence politique” de sa population, vivant dans son petit vase clos. Les mots et expressions “République” et “Valeurs républicaines” ne sont que des petits hochets agités devant des yeux ébahis, employés par des gens qui, soit n’ont pas d’idées propres ni de vision d’avenir, soit n’ont pas de volonté ni courage pour oser dire qu’il faut changer d’optique. Les classements “gauche “ et “droite”auxquels les médias sont si attachés ne sont là que pour masquer une lamentable réalité d’incapacité des dirigeants à s’adapter à un monde qui évolue autour d’eux. En fait, dirigeants et dirigés sont tous des “conservateurs” acharnés. Un seul guide; le pouvoir pour le pouvoir avec tout ce qui l’entoure honneurs, argent, prébendes, etc. La démocratie ? On s’en fout ! Pourquoi confier le pouvoir au peuple ? Il ne sait même pas ce qu’il veut et ne vit que d’intérêts personnels opposant les uns aux autres. Paul Chérel

Yann Vleiz Ar C'hunff
Mardi 15 février 2011

La France républicaine centraliste et jacobine, dans son acharnement pathologique à nier ses composantes originelles multiculturelles (les fameuses nations qu'il a fallu détruire pour façonner la France...), creuse lentement et surement son tombeau. Le seul sursaut salvateur possible est l'avènement d' une France fédérale redonnant l'initiative, et donc vitalité et épanouissement , à l'ensemble de ses régions constituantes... Les ethnocides idéologiques doivent cesser! Malheureusement, l'oligarchie (mafieuse) au pouvoir depuis les coupeurs de tête, droite et gauche réunies, n'entend pas abandonner sa place au sommet de la pyramide, au profit d'une véritable démocratisation ... Incapable de se réformer à cause de la cupidité et de l'arrogance de quelques uns, la France est donc condamnée à l'étiolement puis à la disparition... Patience donc, et en attendant, transmettons aux jeunes générations tout ce quelles doivent savoir, pour pouvoir le moment venu relever nos étendards de la poussière!

P. Argouarch
Samedi 12 mars 2011

En relisant le discours d'Epinal, je viens de trouver la preuve que Sarkozy ne veut pas d'une véritable démocratie en France. Il ne veut pas du tout d'une justice indépendante (probablement car il ne veut pas que certaines affaires le rattrapent, lui et son clan)

Voici ce que prononcait Nicholas Sarkozy à Epinal en 2007 :

"Il y a une polémique récurrente sur l'indépendance de la justice. Il y a un débat pour savoir si la justice doit être une simple autorité ou un pouvoir au même titre que l'exécutif ou le législatif. Je ne suis pas favorable à une justice qui entrerait en concurrence avec les deux autres pouvoirs. Mais pourquoi ne pas ouvrir ce dossier et en parler une fois pour toutes ?

Il y a un paradoxe dans le fait que les citoyens français puissent contester les lois françaises devant les juridictions européennes mais ne puissent pas contester leur constitutionnalité devant les tribunaux français. Certains pensent que cette faculté devrait être reconnue aux citoyens de notre pays et que ce serait un progrès pour les libertés. Mais faut-il transformer le Conseil Constitutionnel en Cour Suprême ? Faut-il que la jurisprudence prenne le pas sur la loi ? Faut-il accroître l'insécurité juridique ? Je ne suis pas favorable à la judiciarisation de la société. Je ne suis pas favorable à ce que le juge prenne le pas sur le législateur. Ce serait une rupture profonde avec notre modèle républicain qui s'accomplirait. Mais pourquoi ne pas examiner les termes de ce débat puisqu'il existe ?"

__Nicholas Sarkozy , discours d'Epinal du 12 juillet 2007

Bien entendu le débat n'a jamais eu lieu. Quant à la judiciarisation de la société dont il a peur c'est justement ce qui fait que le médiator n'a jamais été autorisé aux USA et qu'aucune centrale nucléaire n' a été construite depuis 40 ans. Dans le cas ou General Electric ou Westinhouse ou PG&E veulent construire une centrale nucléraire. Les habitants du canton en question font un référendum et ca passe jamais. Les gens préfèrent payer plus cher l'electricité que de parier sur le futur de leurs enfants. Des procès bloquent tout développement de nouvelles centrales. La judiciarisation de la société, c'est aussi donner du pouvoir aux citoyens et cela Sarkozy n'en a jamais voulu.

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