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S'émanciper, un beau titre pour le projet de l'UDB (Intervention de Nil Caouissin à Plumelin)

Communiqué de presse de UDB (porte parole ) publié le 12/02/18 14:43

S'émanciper, un beau titre pour le projet de l'UDB, actualisé après deux années de travail avec nos militants et avec nos compagnons de route. Les partis défendant des peuples sans États parlent souvent de libération. Le concept d'émancipation reprend en partie cette idée, mais met en avant la nécessité d'un travail sur soi : une communauté humaine ne se libère pas dans l'affrontement mais dans la construction, dans la construction d'une société libérée des rapports de domination et d'oppression, qu'ils soient économiques, politiques ou culturels. A titre d'exemple : on peut, pour de bonnes raisons, faire de nombreux reproches à l’État français pour la politique linguistique intolérante et autoritaire qu'il mène toujours aujourd'hui, en témoigne l'exemple navrant et ridicule du refus par l'administration d'autoriser le tilde dans le nom d'un enfant, en 2017. On peut faire ce reproche et bien d'autres à l’État. Mais quand on entend les conseillers municipaux d'une commune du Kreiz-Breizh, Plouguernével pour ne pas la citer, rejeter l'ouverture d'une classe bilingue breton-français et proposer à la place l'ouverture d'une classe français-anglais, on mesure le chemin qu'il reste à parcourir au sein même de notre société. S'émanciper, c'est d'abord reprendre confiance dans notre histoire, dans notre culture, dans sa dignité, et affirmer notre droit à la faire à exister indépendamment des rapports de force géopolitiques et économiques du moment. Ce qui se cache derrière le choix de Plouguernével est un choix de société très profond : décider que nous sommes un espace interchangeable mis au service de la mondialisation telle qu'elle s'organise aujourd'hui, ou décider d'être une communauté humaine sur un territoire, ouverte bien sûr mais résolue à affirmer son existence dans un rapport d'égalité avec les peuples du monde. Le choix de l'UDB est bien sûr le deuxième. C'est pour cette raison que je commencerai la présentation de notre projet de société « vu de Bretagne » par le thème de la co-officialité de la langue bretonne.

 

« Nous pouvons instaurer une co-officialité de la langue bretonne par le fait »

 

Le problème de la diglossie n'est pas qu'une affaire de linguistes. La hiérarchie des langues est une évidence pour tous aujourd'hui en Bretagne : le français d'abord, le breton ensuite. On retrouve cette situation dans de nombreux territoires en France. Elle n'a pourtant rien de naturel, mais résulte d'un rapport de domination politique multiséculaire. En plus d'un appauvrissement culturel, elle engendre un effet extrêmement pervers : la diglossie institutionnalisée normalise dans la population l'idée qu'on peut hiérarchiser les langues et les cultures, donc, in fine, les peuples et les territoires qui les portent. Elle est la marque invisible et souvent inconsciente d'une organisation profondément inégalitaire de la République française. Aussi la lutte pour la reconnaissance pleine et entière des langues minorisées est indissociable de la lutte pour la démocratie et l'égalité en France. Morvan Lebesque n'a décidément rien perdu de sa pertinence, malgré les décennies écoulées !

 

La situation de la langue bretonne est à la fois encourageante et inquiétante. Encourageante car le revival est durable : la demande sociale pour l'enseignement, la création artistique, l'intérêt international même pour notre langue sont vigoureux. Inquiétante car l'offre publqiue n'est pas à la hauteur de cette demande sociale. Les filières bilingues et les centres de formation sont loin de compenser les décès de brittophones, et la présence bien trop timide du breton dans l'espace public n'aide pas les locuteurs à s'assumer, et à pratiquer la langue. La meilleure garantie pour développer un environnement favorable à l'épanouissement de la langue bretonne dans une société bilingue est bien entendu la co-officialité.

 

Bien sûr, une modification de la Constitution est nécessaire car elle ne donne aujourd'hui de valeur officielle qu'au français. L'UDB assume l'objectif politique d'une modification de la Constitution qui sortirait les langues dites régionales de leur assignation purement patrimoniale, pour permettre une mise sur un pied d'égalité avec la langue française dans tous les territoires qui en feraient la demande. Mais on ne peut pas se contenter d'attendre qu'un Président de bonne volonté accepte que la Constitution soit modifiée…

 

Comme Gilles Simeoni le propose en Corse, nous pouvons instaurer une co-officialité de fait. Des pouvoirs publics résolus peuvent mener une politique de co-officialité systématique et affronter pied-à-pied chaque obstacle juridique. La plupart des ingrédients d'une telle politique existent déjà et sont bien acceptés par la grande majorité des habitant-e-s de la Bretagne : classes bilingues ou immersives, panneaux de rue bilingues, annonces bilingues comme dans le téléphérique de Brest, recrutement de personnels brittophones par des collectivités, formations en breton pour les agents de la fonction publique… qui s'y oppose aujourd'hui ? Ce que nous proposons, c'est de systématiser toutes ces expériences positives et de construire en Bretagne une co-officialité que l’État devra bien finir par reconnaître. Le droit à l'expérimentation pourra aussi être un levier. Nous pourrions expérimenter l'enseignement immersif dans l'Education nationale… ou mettre en place un statut public régional pour Diwan, garantissant son financement sans remettre en cause son autonomie.

 

Pour faire accepter cette co-officialité, nous avons besoin d'aller aussi loin que possible chez nous, mais nous avons aussi besoin d'alliés. On voit bien aujourd'hui avec l'exemple corse qu'un territoire seul ne parvient pas à créer un rapport de force suffisant pour faire accepter des revendications qui heurtent la culture politique jacobine.

 

L'entraide est nécessaire, nous la faisons vivre avec Régions et peuples solidaires et souhaitons l'accentuer aujourd'hui. Nos alliés d'Unser Land, en Alsace, sont aujourd'hui noyés dans un Grand Est qui aurait bien nous être imposé également sous la forme d'un Grand Ouest. Leurs spécificités juridiques sont menacées. La meilleure manière de les aider consiste aussi à nous aider nous-mêmes : en reprenant ce qui, chez eux, marche mieux qu'ailleurs, pour le mettre en place chez nous.

 

« Un régime local d'assurance-maladie de Bretagne »

 

Je pense bien sûr en premier lieu au système alsacien et mosellan de sécurité sociale, qui est en fait une version améliorée du régime général. Pour la Bretagne comme d'ailleurs pour la France, le choix qui se pose aujourd'hui est celui d'une assurance-maladie solidaire ou assurancielle. Le modèle assurantiel, c'est celui des États-Unis, avec tous les défauts qu'on lui connaît et que Michael Moore a crûment exposé dans le documentaire « Sickoo » : arnaque des malades, coûts prohibitifs, inégalités insoutenables dans l'accès aux soins. Le modèle solidaire, c'est le modèle alsacien. Il est d'ailleurs améliorable ; les syndicats gestionnaires du Régime local ont ainsi estimé possible de passer à une sécurité sociale universelle.

 

Ce que l'UDB propose est très simple : expérimenter dans l'ensemble de la Bretagne, de Clisson à Ouessant, un régime local d'assurance-maladie de Bretagne, calqué sur l'exemple mosellan, et évaluer l'efficacité du dispositif au bout de quelques années. Elles ne sont pas si nombreuses, les propositions concrètes permettant de rendre la sécurité sociale plus généreuse tout en améliorant ses comptes !

 

Macron parle de droit à la différenciation et de renforcer le droit à l'expérimentation ? Chiche ! Nous saurions quoi en faire. Nous pourrons l'utiliser pour réparer les dégâts des politiques sociaux-économiques inégalitaires, et relancer le progrès social par la base. Monsieur Chesnais-Girard veut travailler à des propositions pour que la Bretagne soit en pointe sur le sujet. Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, l'UDB est prête à engager le dialogue pour que la région Bretagne porte une position ambitieuse. Mais pour que cette position soit forte il lui faudra le soutien de la société bretonne, soutien qui ne pourra s'acquérir que si un contenu est donné à cette différenciation. C'est pourquoi nous insistons sur des propositions précises. La co-officialité. La sécurité sociale élargie et renforcée. Et bien sûr la gestion de l'énergie.

 

« L'UDB propose la création d'une régie régionale de l'énergie »

 

Enjeu crucial s'il en est, l'énergie est au coeur de l'avenir de notre société. Apprendre à la produire de manière soutenable, et à la consommer avec parcimonie, conditionnera notre capacité à maintenir notre civilisation. Le moins qu'on puisse dire, c'est que les pilotes théoriques de la transition énergétique française, l’Etat et EDF, ne sont pas à la hauteur de l'enjeu.

 

La France a encore repoussé son objectif de réduction de la part du nucléaire dans la production d'électricité, et le rythme de progression des énergies renouvelables est trop faible pour répondre à temps aux enjeux du changement climatique et de la raréfaction des énergies fossiles. Nos voisins européens sont souvent plus ambitieux et efficaces en la matière : ils ont sur la France le gros avantage d'être décentralisés… et leurs gouvernements ne sont pas pieds et poings liés au lobby du nucléaire, bien incrusté dans les rouages de l’État français. Si ça ne bouge pas au centre, il faut agir chez nous.

 

Il y a notamment un gros enjeu dans les projets citoyens : quand un projet de développement d'énergies renouvelables est porté par des habitants du territoire, il génère beaucoup plus d'emploi local et est bien sûr plus facilement accepté.

 

Ce n'est pas une utopie : le financement citoyen est important dans les pays européens en pointe sur le développement des renouvelables. Ainsi 80 % des projets éoliens étaient portés par des coopératives locales au Danemark, en 2013. En Allemagne, 35 % des capacités de renouvelables sont détenues par des citoyens, 15 % par des acteurs institutionnels, et 14 % par des entreprises. Par ailleurs une étude a montré qu'en Allemagne la valeur ajoutée sur le territoire est multipliée par 8 quand le projet d'installation est entièrement piloté par des acteurs locaux. En Allemagne toujours, plus de 70 villes ont créé des régies locales de l'énergie, alors qu'en France la création de nouvelles entreprises publiques de production d'énergies est aujourd'hui interdite. Voilà bien un domaine où la Bretagne gagnerait à obtenir une différenciation législative !

 

L'UDB propose la création d'une régie régionale de l'énergie, dotée d'un budget propre et dont l'action serait facilitée par des adaptations règlementaires, pour investir directement dans la transition énergétique. L'échelle régionale est plus adaptée que l'échelle hexagonale pour soutenir ce type de projets. Ce n'est pas anecdotique. Le pouvoir régional, loin d'une réplique miniature du jacobinisme, doit être un accélérateur, amplificateur et fédérateur des dynamiques locales.

 

Ce principe d'autonomie doit permettre de participation de l'ensemble de la société aux politiques publiques, et ainsi multiplier leur efficacité. Un autre exemple allemand pourrait d'ailleurs inspirer la France : la place des salariés dans les entreprises.

 

« L'autonomie est un plus dans le fonctionnement même de l'économie »

 

En Allemagne, les représentants des salariés occupent la moitié des places dans les conseils d'administration des entreprises de plus de 2000 salariés, avec droit de vote et pas simplement voix consultative. Autant dire que leur avis ne peut être ignoré. En plus de mieux défendre leurs droits, ils peuvent ainsi améliorer la gestion de leurs entreprises, qu'il connaissent mieux que personne car ce sont eux qui les font tourner au quotidien.

 

Une telle mesure ferait un grand bien à la France, qui reproduit souvent dans le privé le management très vertical du secteur public. Tout le monde ou presque a vécu des absurdités sur son lieu de travail, venues de dirigeants qui ne connaissent pas le quotidien d'une entreprise ou d'un service. Avec parfois des pertes d'efficacité considérables… L'autonomie n'a pas seulement son intérêt sur le plan territorial. C'est aussi un plus dans le fonctionnement même de l'économie et de la société.

 

Comme l'explique bien Guillaume Duval dans « Made in Germany », la compétitivité allemande est due à bien d'autres facteurs que le coût du travail. Un de ces facteurs d'efficacité est justement la co-décision. Les gouvernements français qui prétendent s'inspirer du modèle allemand ne retiennent pourtant en réalité que les faiblesses du modèle, à savoir la précarité d'une partie des travailleurs.

 

« la France doit mener une révolution démocratique dans son économie comme dans ses institutions politiques »

 

Si la France veut réellement s'inspirer de l'Allemagne et garder le meilleur plutôt que le pire, alors elle doit rompre avec sa tradition jacobine et réhabiliter les corps intermédiaires, tous les groupes et institutions qui permettent à la société d'être autonome, réactive et souple : le rôle essentiel des syndicats et des représentants des salariés, l'importance des accords de branche, mais aussi le pouvoir des Länders, qui disposent d'une autonomie réelle et d'un droit de veto sur les décisions les concernant, via le Bundesrat. En d'autres termes, la France doit mener une révolution démocratique dans son économie comme dans ses institutions politiques, et laisser derrière elle le culte de l'autorité et de l'homme providentiel. La Bretagne a besoin, pour s'épanouir, que la France accepte de faire ce chemin, car elle ne sera jamais qu'une périphérie à la traîne dans une France centralisée et bureaucratique.

 

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