Les États-Unis jamais invités au Festival Inter-celtique de Lorient
Point de vue de Philippe Argouarch

Publié le 11/08/15 18:35 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

On vient d'apprendre que l'invité d'honneur au Festival Inter-celtique de Lorient (FIL) pour 2016 est à nouveau l'Australie, qui avait déjà été invitée en 2006. Les États-Unis avec une énorme tradition de musique celtique, à l'origine du renouveau de la musique irlandaise dans les années 60 et même du renouveau de la musique bretonne dans les années soixante-dix, comme l'a souvent expliqué Alan Stivell, sont à nouveau ignorés.

La tradition musicale américaine est pourtant largement celtique après celle du jazz afro-américain : la musique folk, le blue grass et même la musique country qui reprend la tradition bardique des ballads --c'est-à-dire des chants racontant une histoire à la woody Guthrie et jusqu'à Bod Dylan-- ne sont que les aspects les plus connus de cette tradition musicale qui va des Appalaches à la Californie en passant par New-York ou les immigrants irlandais débarquaient avec fiddles et whistles. Aujourd'hui, des groupes de musique de tradition irlandaise comme Gaelic Storm, de Santa Monica en Californie, font partie des meilleurs au monde. D'autres courants musicaux contemporains comme la celtic fusion continuent cette tradition qui se caractérise par sa capacité d'évolution et de mixage comme l'intégration du banjo (d'origine africaine) et des percussions issues du jazz.

Alors que 30,5 millions d'Américains sont d'origine irlandaise, 4,9 millions d'origine écossaise et probablement plusieurs millions d'origine brittonique (Gallois, Cornouaillais et Bretons), le directeur du festival, Lisardo Lombardia et son équipe, continuent de dénier cet héritage. Lisardo Lombardia pense sans doute que la tradition des Asturies, dont il est originaire, et celle de la Galice voisine, sont plus "celtiques" alors que ces régions d'Espagne n'ont rien laissé de particulièrement celtique dans la tradition hispanique, pourtant très présente au sud des États-Unis de la Floride à la Californie ou même au Mexique. Il ne s'agit pas là de définir le degré de celticité (une évaluation ethnologique) ou le degré de celtitude (un sentiment d'appartenance) de tel ou tel pays ou région du globe, mais ignorer systématiquement l'héritage américain apparaît injuste et maladroit quand on sait qu'il existe dans ce pays pas moins de 125 celtic festivals (voir le site) qui liste ces festivals ou (voir le site) pour une carte interactive. Pour reprendre la déclaration d'un Breton-américain : "l'avenir du festival ne pourra se faire sans les USA !"

Les raisons de cette absence ne peuvent pas être uniquement financières car faire venir des pipe-bands ou des groupes australiens coûte encore plus cher qu'en faire venir des États-Unis. Par contre, le FIL entreprend chaque année des négociations avec le pays invité. Celui-ci participe aux frais à une hauteur qui varie selon les pays à l'honneur et les instances et quand on sait que le FIL perd de l'argent tous les ans (234 000 ¤ de déficit en 2014 selon le Télégramme du 08/08/2015 ) la manne du pays invité est critique et joue dans les choix du pays mis à l'honneur.

Toute cette logistique nécessite un réseau et celui du FIL n'est pas développé aux USA de toute évidence. Pour commencer, il serait indispensable d'avoir un site web en anglais si on veut que le festival inter-celtique de Lorient soit vraiment un festival international. Le FIL doit être aussi présent sur les réseaux sociaux anglophones, la langue anglaise étant la langue internationale et même inter-celtique qu'on le veuille ou non. Non seulement la grande majorité des Américains ou des Canadiens et même des Australiens n'ont jamais entendu parlé du festival inter-celtique de Lorient, mais la majorité des Irlandais et d'Ecossais ne savent même pas que ça existe. Le ministre de l'environnement de l'Irlande a déclaré récemment ne jamais avoir entendu parler du Festival inter-celtique de Lorient.

Contacté par ABP, Lisardo Lomabardia s'est contenté de déclarer que "Chaque année il y a des solistes de grande cornemuse des USA qui sont invités à venir, nous entretenons des excellentes relations avec des associations nord-américaines, en 2011 le bluegrass a été présent à l’Espace Marine avec de jeunes musiciens écossais et de Massachussetts et cette année Zachary Richard (acadien de La Louisiane) est un des grands noms de notre programme dans la salle principale (Espace Marine)."

Philippe Argouarch

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Philippe Argouarch est un reporter multi-média ABP pour la Cornouaille. Il a lancé ABP en octobre 2003. Auparavant, il a été le webmaster de l'International Herald Tribune à Paris et avant ça, un des trois webmasters de la Wells Fargo Bank à San Francisco. Il a aussi travaillé dans des start-up et dans un laboratoire de recherche de l'université de Stanford.
Vos 13 commentaires
Michel Treguer
2015-08-11 22:22:32
Tout à fait d'accord, Philippe. Dans le passé, nombre de Bretons ont aidé les Américains à conquérir leur indépendance. Pour ne rien dire des Irlandais ! Des bagadoù et des groupes de danses bretons défilent tous les ans sur la Vème Avenue à New York. Mais pas d'Amérique à Lorient. On dirait un réflexe « français vieille gauche ». Il faudrait que ça change.
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Madogan
2015-08-12 17:26:13
Voici l'exemple même de ce qui se fait en Ecosse :Transatlantic Sessions. Ces musiciens Americains sont bien entendus les invités réguliers du festival d'hiver "Celtic Connections" à Glasgow.
(voir le site)
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iffig cochevelou
2015-08-12 23:43:07
Pour compléter , on pourrait inviter pourquoi pas , les Auvergnats , les Piémontais,( pas plus , pas moins celte que certains), enfin une bonne partie de l'Europe de l'Ouest : on était bien tranquille quand la vision de la Celtie se limitait au 6 pays celtiques "c'hwec'h bro, un ene "
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Bertrand Hugo
2015-08-13 01:08:43
Il me parait encore plus important de mentionner Cap Breton au Canada, ou l'on parle encore le gaelique et ou nombreuses traditions écossaises y sont encore plus vivantes qu'en Ecosse.
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Madogan
2015-08-13 17:44:29
Oui, au Cape Breton en Nova Scotia la culture celtique est également très vivante mais tout comme en Ecosse des musiciens venant de divers coins du monde sont présents à son festival annuel d'automne : "Celtic Colours ". Les musiciens bretons y sont-ils invités?
Http:// www.celtic-colours.com
Concernant la formation de "Transatlantic Sessions ", où les musiciens Americains qui jouent et chantent du " blue grass ", se mélangent aux musiciens et chanteurs Écossais, Irlandais etc...pour créer et partager : c'est juste magnifique!
Allez donc faire un tour sur You tube " Transatlantic Sessions ".
Espérons qu'un jour viendra où l'on verra les musiciens bretons se mélanger ainsi avec des Americains, Canadiens etc... à Lorient ou ailleurs en Bretagne.
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Paul Chérel
2015-08-13 18:03:07
La réflexion de Michel Treguer est très juste. Il s'agit bien d'un réflexe français. Le vieux "US go home" est toujours dans les esprits. On peut lui ajouter les qualificatifs de vieille gauche mais c'est insuffisant ou restrictif. Le Français est viscéralement anti-américain depuis De Gaulle. Beaucoup de jalousie dans ce désamour latent avec un gros zeste de chauvinisme. Quant au Breton, sera-t-il un jour indépendant, au moins par l'esprit ? La déclaration de Lisardo Lomabardia est assez amusante. Il n'a pas dû bien comprendre la question. Paul Chérel
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MANSKER
2015-08-13 18:53:07
Il faudrait surtout inviter les Gallois d'Argentine qui on fêter cette année le 150 ème anniversaire de leur arrivée dans ce pays. Les traditions culturelles y sont restées très fortes, y compris la langue galloise qui est toujours enseignée.
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Jeannotin
2015-08-16 21:48:50
Les migrations bretonnes au États-Unis ou au Canada sont en effet des réalités sur lesquels ont n'insistent pas assez. On peut cependant encore trouver des témoignages de ces liens qui ne demandent qu'à être renoués :
(voir le site)
(voir le site)
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An Floc'h
2015-08-21 18:14:36
@Michel Treguer
@Paul Chérel
Faut arrêter de voir le mal partout. C'est usant.
Le réflexe anti-américain des Français au niveau musical, faut vraiment le chercher.
Faire des USA l'invité d'honneur n'a simplement pas le même intérêt culturel. L'industrie musicale américaine est un tel mastodonte que même des artistes celtisants n'ont pas le même besoin de promotion que dans d'autres pays pour, une, travailler (est-ce que les cachets américains ne sont pas plus élevés, d'ailleurs ? le coup du coût du voyage d'Australiens, c'est tordu, ce n'est pas le voyage qui coûte le plus cher), deux, se faire reconnaître du public du festival. C'est le but premier. Aider à la notoriété de professionnels et de terres surprenantes où la sonorité celtique a essaimé (les USA, beaucoup s'en doute).
Reste que dans un ordre d'idée essentiellement pour la renommée mondiale, c'est certain que ça serait une excellente idée.
Et effectivement, comme dit dans l'article avec l'exemple de Stivell, il y a certainement une demande américaine. Des journalistes spécialisés ricains se feraient certainement un plaisir d'écrire des papiers sur ce genre de festival. Ce qui serait diffusé dans le monde anglophone.
Alors oui, c'est tout de même idiot que ça n'ait jamais été le cas. Il faut inviter les USA !
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yanneutch
2015-08-23 16:24:08
Et si élargissait un peu plus pour ne pas tomber dans une reflexion binaire USA/FR, avec "les Amériques celtiques", du Canada aux malouines ? Les côtes fréquentées par les pêcheurs d'ici, de Normandie et du Pays basque avant-même Christophe Colomb ; Jacques Cartier ; les Irlandais, derniers esclaves européens dans les plantations ; le drapeau des patriotes du bas-Canada (révolte des Patriotes) consistait en un tricolore horizontal rouge-blanc-verts pour chaque nationalité constitutives (Anglais, Français et irlandais) ; sait-on que l'orangisme, transplanté en Amérique du Nord, a inspiré le KKK et la politique anti-catholique qu frappa francophones et Irlandais (incendies d'écoles en cadeau) ; la place des Irlandais dans l'histoire militaire des Amériques (Irlandais catholiques dans l'armée mexicaine pendant la guerre du Texas, Irlandais du Nord contre ceux du Sud dans la guerre civile, expédition militaire des Fenians contre le Canada ; descendants d'Irlandais dans l'armée argentine pendant la guerre des Malouines) ; le gaèlique au Canada (New-Brunswick, Québec, Cap Breton - qui d'ailleurs n'est plus depuis longtemps le paradis gaélique que l'on présente trop souvent ; la Rouêrie ; les Bretons de Gourin ; Kerouac et le Grand Youenn ; ...
Ca en fait un programme !
D'ailleurs, un commentateur suggérait d'inviter l'Angleterre... Pour sortir des arguties pro et anti colonialisme anglais, pourquoi pas parler de "Grande bretagne" tout simplement : Ecosse, galles, Cornouailles, mais aussi héritage celtique dans toute l'île (les fairies, les traditions rurales, le druidisme...).
Iffig : on peut regretter que le celtisme en vogue soit plus porté sur la musique et la cornemuse, "instrument celtique" et tout le blabla autour. C'est comme ça, Polig et Pichard en ont voulu ainsi. mais que veux tu ? Les deux structures celtiques à 6, le Congrès et la Ligue, sont confidentiels en Bretagne. Quand on parle d'interceltisme, la première - et seule chose qui vienne à l'esprit de nos compatriotes c'est Lorient. E_mod-se eman...
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SPERED DIEUB
2015-08-23 18:11:03
D'ailleurs, un commentateur suggérait d'inviter l'Angleterre
Oui et en plus le commentateur s'était trompé d'article !
Mais je précise bien l'Angleterre vu que les autres pays celtiques sont déjà invité en temps que tels
Historiquement la Bretagne a eu davantage de relations avec l'Angleterre qu'avec les pays gaéliques
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yanneutch
2015-09-01 11:32:41
"Historiquement la Bretagne a eu davantage de relations avec l'Angleterre qu'avec les pays gaélique"
Sauf que, précisément, l'Interceltique (que je n'apprécie pas plus que ça) n'est pas le "festival de la Bretagne"...
mais si vous tenez à inviter un pays avec qui la Bretagne a le plus de relations, il y en a un juste à l'est.
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Job LE GAC
2015-09-04 14:02:02
Bonne réflexion Philippe, seulement, la marche est haute !! . . .
Et les USA sont un complexe culturel (et je parlerai pas ici d'industrie musical), divers et varié, . .
Il serait sans doute agréable d'inviter des "entités" culturels comme cela est déjà fait par le biais de chanteurs et musiciens !
Il faudrait que l'état duquel vient le musicien subventionne la chose, alors que, pour l'instant, c'est le FIL qui le fait . .!! Triste dilemme !!
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