Les chevaliers bretons entre Plantagenêts et Capétiens

-- Histoire de Bretagne --

Presentation de livre
Par Christian Rogel

Publié le 18/10/14 15:20 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Il n'est pas facile de présenter l'important livre de Frédéric Morvan, l'un des rares historiens du Moyen-Âge breton qui nous restent. On doit saluer le courage de Coop Breizh de se lancer dans l'édition d'un ouvrage de haut niveau, car, c'est la première partie d'une thèse universitaire, la seconde partie a déjà été publiée aux PUR en 2009.

À quoi rêvent les féodaux du Moyen-Âge ?

Si un certain nombre de pages sont des notations un peu sèches et débitent les dons, les achats, les échanges (surtout de terres) ou remboursements, afin de montrer les alliances entre les princes et les seigneurs, cela est encadré par des explications claires sur le monde politique du 12ème et 13ème siècle, pendant lesquels la guerre fait rage, soit entre les féodaux batailleurs, soit, entre les rois d'Angleterre et de France, et même d'Écosse. Les « hommes d'armes » de tout rang passent d'une alliance à l'autre en fonction de leurs intérêts, dont le principal est de conserver et d'accroître la puissance, qui se mesure au nombre de manoirs, de châteaux-forts, et de vassaux armés que l'on détient. Il y a deux moyens principaux d'acquérir des terres et de l'argent : le mariage et la faveur d'un riche suzerain qui vous donne de l'argent ou des terres confisquées à ses ennemis. Si l'on craint la confiscation, il faut partir à la Croisade, car vos biens sont alors protégés de droit.

Un noble médiéval, petit ou grand, est fait pour faire la guerre et pour obtenir des terres

De tout temps, la Bretagne a été une terre d'hommes d'armes qui se sont employés à faire la guerre, dedans et dehors. L'une des plus grandes expéditions militaires bretonnes est méconnue, car, elle se fit en 1066, sous le commandement de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, à l'époque du duc de Bretagne, Conan II, dont les vassaux fournirent le tiers de l'armée d'invasion. Elle a eu des conséquences énormes, car, sans les Bretons, une part de l'Histoire de l'Angleterre n'aurait pas été écrite. Mais, la réciproque est vraie, car « de vastes intérêts étaient en jeu des deux côtés de la mer ».

Les rois d'Angleterre donnèrent d'immenses domaines à des seigneurs bretons et s'entourèrent de conseillers bretons. Ainsi, on relève au moins trois d'entre eux dans les signataires de la Magna Carta qui institua le début du parlementarisme, face à un roi d'Angleterre faible, Jean sans Terre. Frédéric Morvan nous apprend ainsi qu'un Breton, Alan FitzFlaad, a été l'ancêtre direct des Stuart d'Écosse (et donc des Windsor) et des ducs de Norfolk. Guillaume Le Maréchal, petit chevalier breton était un proche conseiller d'Henri II Plantagenet et il devint régent d'Angleterre (il fut soupçonné d'avoir été l'amant de la première femme d'Henri II).

Tous ces enchevêtrements, accrus par des mariages, ont provoqué des guerres, que les ducs de Bretagne, ainsi que les trois rois en présence (Angleterre, Écosse et France) ont tour à tour voulu tirer profit en organisant leur monde féodal pour en faire une machine de guerre de qualité. Frédéric Morvan a étudié comment l'armée du Duc de Bretagne est devenue une des plus efficaces en Europe et il montre dans ce livre que les bases en ont été créées par Henri II d'Angleterre, Geoffroy II de Bretagne et Philippe II Auguste et perfectionnées par les ducs, devenus très riches.

Le Grand Jeu occidental du Moyen-Âge

Tout au long du 19ème siècle, la Grande-Bretagne et la Russie se livrèrent au Grand Jeu, dans lequel l'Afghanistan tenait le rôle de la Bretagne, car le Tsar voulait accéder à l'Océan indien et l'Impératrice des Indes, Victoria, tenait au joyau de sa couronne. Comme précisé plus haut, le Grand Jeu commence avec la Conquête de l'Angleterre par la Normandie qui fait d'un vassal de l'encore modeste roi de France un souverain beaucoup plus puissant qui finit par se tailler un empire à son nez et à sa barbe, quand Louis VII casse son mariage avec Aliénor d'Aquitaine, laquelle se remarie avec Henri II d'Angleterre en 1152. Celui-ci se mêla d'une querelle de succession en Bretagne en s'imposant comme suzerain, ce qui lui permit de marier son fils, Geoffroy, à l'héritière du duché. L'empire Plantagenêt était à son plus haut et Henri II pouvait alors passer facilement en Poitou en ayant débarqué sur la côte de Saint-Malo.

C'est le contrôle de cet axe terrestre qui est l'objet principal du Grand Jeu, dont l'historiographie française n'a retenu qu'une petite période, la Guerre de Cent Ans. L'alliance entre les Français et les Écossais servait à prendre à revers les Anglais.

Frédéric Morvan décrit comment les chevaliers bretons, globalement fidèles à Henri II et à ses fils, Geoffroy et Richard Coeur de Lion, se sont retournés contre le troisième fils, Jean Sans Terre, qui aurait étranglé, lui-même, en 1203, son neveu, Arthur de Bretagne, qui avait la capacité d'être duc de Bretagne par sa mère et roi d'Angleterre par son père. Philippe II Auguste en profite pour mettre le duché dans sa poche et le confie à un de ses cousins, Pierre de Braine, devenu Pierre Ier de Bretagne. Mauvais calcul, car, celui-ci, un des meilleurs hommes de guerre de son temps, sème la zizanie, saisit des biens de l'Église, s'allie avec le roi d'Angleterre Henri III contre son petit-cousin mineur, Louis IX, et doit être contraint à l'abdication pour aller à la Croisade, d'où il revient mourant de ses blessures.

De la même manière, les siècles suivants verront les alliances, de part et d'autre de la Manche, se faire et se défaire, avec toujours un même but pour les Anglais : contrôler la côte qui leur fait face au Sud, avant tout celle de la Bretagne Nord.

La césure Nord-Sud de la Bretagne

Dans ses travaux, Frédéric Morvan met l'accent sur le fait peu connu que, dès le Moyen-Âge, l'organisation politique de la Bretagne ne tourne pas autour d'un axe Ouest-Est, qui recouperait la limite linguistique, mais d'un axe Nord-Sud, qui est, en partie, inscrit dans le relief (ligne de partage des eaux) et surtout dans le fait que, si les ducs ont pu garder et agrandir leurs fiefs ancestraux de Cornouaille, de Vannes et de Nantes, en gagnant même Ploërmel, ils ont souvent vu leur influence contrecarrée sur la bande Nord.

Sachant que Nantes dispute sérieusement Quimper à l'attraction de Brest et que les Côtes-d'Armor et le Morbihan se tournent le dos, il apparaît que césure Nord-Sud de la Bretagne est un invariant que l'influence excessive de Paris n'aide pas à corriger, puisque les routes et les voies ferrées l'ont renforcé, les liaisons Nord-Sud étant indigentes.

Ce livre n'est, sans doute, pas fait pour le grand public, mais, il doit être lu par tous ceux que la période du Moyen-Âge breton, riche d'enseignements, même pour notre temps, intéresse. Il est complété par 40 pages de généalogies des maisons nobles importantes de la période qui feront le bonheur de beaucoup d'historiens généalogistes. 5 cartes donnent des limites administratives et des localisations de fiefs.

Frédéric Morvan, Les chevaliers bretons : entre Plantagenêts et Capétiens, du milieu XIIème siècle au milieu XIIème siècle, Spézet, Coop Breizh, 359 p., 2014. ISBN978-2-84346-670-0. 24,90 euros.

La seconde partie de la thèse a été publiée sous le titre : La Chevalerie de Bretagne au Moyen-Âge, les hommes d'armes du duché de Bretagne : la formation d'une armée ducale. Presses universitaires de Rennes, 2009. ISBN 978-2-7535-0827. Nous l'avons déjà présentée (voir notre article)

Bibliographie et index très fournis.

Christian Rogel

Voir aussi :
Cet article a fait l'objet de 1750 lectures.
mailbox imprimer