La Gauche socialiste pétrifiée devant les Bonnets rouges, la droite s'imagine pouvoir en profiter

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Chronique
Par Christian Rogel

Publié le 2/02/14 23:17 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Le mouvement des Bonnets rouges n'est pas réductible à une émotion passagère qui aurait soulevé quelques milliers de Bretons, dont certains seraient des inconscients ou des amateurs de liaisons sociales dangereuses, ou, pire, des agitateurs plus ou moins autonomistes.

Étant implanté dans toute la Bretagne, grâce à des comités locaux qui s'activent pour recueillir les doléances bretonnes et faire des actions d'éclats, il mérite mieux que le dédain ou une bénédiction en termes vagues et intéressés.

Les socialistes font profil bas

En début de février 2014, la gauche socialiste bretonne n'a toujours rien à dire de consistant sur les Bonnets rouges et se contente de soutenir, mollement, la proposition de François Hollande de modifier le poids des régions, laquelle est, probablement, une réponse indirecte aux Bonnets rouges (conférence de presse présidentielle du 14 janvier 2014).

La gauche (socialistes et Verts) et la majorité de la presse parisienne n'ont pas voulu essayer de comprendre ce qui se jouait en Bretagne en octobre et novembre (voir notre article), mais, ils ont classé l'affaire comme une jacquerie sans lendemain, un mouvement de colère des petits enfants qui se laissent manipuler par des forces forcément obscures.

Les poids-lourds socialistes du Finistère, Marylise Le Branchu (ministre de la Réforme de l'Etat), Pierre Maille (président du Conseil général), François Cuillandre (maire de Brest), Bernard Poignant (maire de Quimper), ne sont guère allé au-delà d'une explication de type complotiste : un mouvement hétéroclite manipulé par le patronat et les agriculteurs productivistes.

Marylise Le Branchu, interrogée par Michel Urvoy, le 12/11/13, sur le canal Internet de Ouest-France explique que, dans le mouvement des Bonnets rouges, « ...on a  une conjonction de manifestants «...»Ils ont été eux-mêmes dépassés par leur mouvement...C'est un mouvement qui n'est pas très lisible politiquement ...Je pense qu'il faut passer à autre chose. Cette conjonction de gens ne tient plus » ». La « conjonction » a pourtant tenu jusqu'à une manifestation encore plus importante, 18 jours plus tard et elle persiste dans une organisation nouvelle, à la fois dirigée et délocalisée (voir notre article).

Pierre Maille, dont la parole est rare, répond, le 27 janvier, à Ouest-France sur la décentralisation, en prenant soin de ne pas dépasser la température de l'eau tiède.

Sur l'Assemblée de Bretagne (fusion des conseils généraux et de la Région Bretagne) : « Je ne comprends pas comment ça marche, je dois en discuter avec (Jean-Yves Le Drian) ».

Sur la question des financements multiples, il balance entre « il n'y a pas de raison que la Région intervienne sur (un) dossier crèche » et Marylise Lebranchu propose qu' « au sein de la Conférence régionale », ... « sur chaque sujet, on sait qui est chef de file », admetttant donc, sans le dire, les financements multiples et évitant de se prononcer sur la spécialisation des niveaux locaux.

Finalement, pour lui « décider en Bretagne » semble se réduire à ce que l'État apprenne à déléguer, car , «il faut finir par s'habituer à l'dée que si on délègue, on délègue. Ce n'est pas pour faire une double instruction ». Les Bonnets rouges l'ont, sans doute, aidé à poser cette question, mais, définir ce qui doit être délégué et savoir si on peut « relocaliser les décisions en Bretagne », sera, peut-être, pour une autre fois.

La gauche de gouvernement se contente de renvoyer au « Pacte d'avenir pour la Bretagne », qui sera détaillé en mars et, en affectant de n'apercevoir, ni le fond des revendications, ni la solidification du mouvement, pourtant rapide, dans la cinquantaine de comités locaux des Bonnets rouges qui couvrent toute la Bretagne et rassemblent des milliers de gens.

Des francs-tireurs de droite affichent une appréciation positive

Les élus bretons de droite n'ont pas beaucoup mieux compris le mouvement des Bonnets rouges, ne retenant qu'une partie des revendications (suppression de l'écotaxe et des contraintes administratives) et critiquant « les arbitrages hâtifs dans les cabinets parisiens » (voir le site) même si Marc Le Fur, député UMP de Loudéac-Lamballe, y étant le seul de son niveau de responsabilité, s'est coiffé d'un bonnet rouge, aux deux rassemblements historiques de Quimper et de Carhaix.

Il proclame qu'« Il faut entendre le pays réel : trop de taxes, trop de contraintes », veut libérer les initiatives et annonce sa participation aux États-Généraux de la Bretagne, à Morlaix, le 8 mars.

Le 18 janvier 2014, lors d'une émission très intéressante sur Tébéo, la télévision locale brestoise (voir le site) Jacques Baguenard, professeur de sciences politiques à l'Université de Brest, explique que le mouvement des Bonnets rouges signifie que les choses sont en train de bouger en Bretagne et qu'il a réussi à fédérer toute une somme de mécontentements, les structures partisanes et syndicales n'ayant plus rien à nous apprendre, et, d'ailleurs, les partis politiques ne nous apprennent plus rien, non plus, d'autant qu'à gauche, ils manquent de gens de caractère. Comment on transforme cette forme de colère pour un avenir commun?, s'interroge-t'il. Il ajoute qu'il faut accepter que chaque région,... ait un tempo qui lui soit propre et qu' on (leur) permette... de décider elles-mêmes des compétences à expérimenter.

Comme il l'avait expliqué dans le premier livre consacré aux Bonnets rouges (voir notre article), Jacques Baguenard voit le mouvement des Bonnets rouges comme centré sur la Bretagne Ouest et traduisant le mal-être du Finistère, écartelé entre un Nord et un Sud dissociés, Brest regardant vers Rennes et Quimper vers Nantes.

En fin d'émission, Jacques Baguenard, qui, dans ses nombreux livres, se fait le chantre du rôle indispensable de l'État et, simultanément, de la décentralisation (voir notre article), annonce qu'il s'est engagé auprès de Bernadette Malgorn, qui est partie à l'assaut de la mairie socialiste de Brest, en espérant le soutien de l'UMP. Celle-là n'est pas, non plus, en manque de formules qui sonnent bien : « On ne pourra pas étouffer la révolte des Bretons » (Ouest-France, 6 décembre 2013). Mis à part ces francs-tireurs de la droite institutionnelle, c'est plutôt un silence gêné qui domine dans celle-ci.

Les Bonnets rouges sont hors du champ politique classique, mais pas forcément marginaux

La Charte des Bonnets rouges, dont le contenu a été annoncé, par Thierry Merret, syndicaliste agricole et membre du Collectif Vivre, décider et travailler en Bretagne, dès le 30 novembre, à Carhaix, comporte des revendications qui peuvent réunir beaucoup de gens (suppression de l'écotaxe, allègement des contraintes administratives, lutte contre le dumping social et libération des énergies), mais deux autres points sont généralement occultés, car, ils suscitent une forme de répulsion chez les élus et dans les instances politiques.

Outre le maintien de l'emploi, classé prioritaire, est donné comme objectif « l'aménagement et l'équilibre du territoire breton, en intelligence avec les populations concernées » et, comme revendication, Relocaliser les décisions nous concernant. Elles ont été confisquées par une machine bureaucratique qui ne fonctionne plus que pour elle-même.

Prises à la lettre, cela signifie que l'actuel système de gouvernement que le PS et l'UMP ne veulent réformer qu'à la marge (voir l'enlisement de la réforme de Marylise Lebranchu et la recentralisation sarkozienne) est contesté de manière radicale.

C'est cela qui inquiète les élus des partis dits de gouvernement. Les Bonnets rouges, s'ils persistent et prennent du poids dans le débat public en Bretagne, ne peuvent que bousculer leur système bien huilé et sensible à l'avis des « cabinets parisiens ». Ils ont lancé un objet politique non identifié qui pourrait même ringardiser l'engagement dans les partis classiques, voire autonomistes. Face aux partis de gouvernement, qui sont aussi des alliances sociales hétéroclites, les Bonnets rouges sont aussi légitimes, bien qu'ils ne veuillent pas entrer dans l'arène de manière ordinaire, se plaçant en amont et en surplomb et voulant faire émerger une parole issue de la société civile bretonne (voir notre article).

Une première réponse sur sa capacité à le faire sera donnée le 8 mars 2014, à Morlaix, lors des États Généraux de la Bretagne (voir notre article).

Note : Les Bonnets rouges ont un passé plus ancien qu'il n'y paraît, car, tout part de la manifestation de 2009 contre l'écotaxe, à La Gravelle (péage A 11 en Mayenne), l'alliance se recompose le 2 août 2013, à Guiclan (mise à bas d'un portique), prend son ascension en octobre 2013, à Pont-de-Buis (1000 personnes voulant abattre un portique) et éclate, en novembre 2013 à Quimper et à Carhaix (manifestations de masse), à la face des politiques qui seront solennellement interpellés à Morlaix, en mars prochain.

Christian Rogel

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