Le calendrier celtique de la table de Coligny aux traditions des pays de langue celtique

-- Patrimoine --

Papier de Donatien Laurent
Porte-parole: Loeiz Laurent

Publié le 1/11/07 23:11 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Le calendrier celtique de la table de Coligny aux traditions des pays de langue celtique

Nous savons, par les écrivains de l'Antiquité, grecs et surtout romains, que les Gaulois avaient une compétence reconnue en matière d'astronomie. César nous dit à propos des druides qu'ils “ se livrent à de nombreuses spéculations sur les astres et leurs mouvements, sur la grandeur du monde et de la terre ”. Il ajoute que “ c'est par le nombre des nuits et non des jours que les Gaulois comptent le temps. Ils placent les anniversaires, les commencements des mois et des années de telle façon que le jour fait suite à la nuit ” . De son côté, Pline l'Ancien indique que c'est par la lune que les Gaulois règlent leurs différentes unités de temps : c'est en effet, nous dit-il, au sixième jour de la lune – donc au premier quartier réalisé – qu'ils placent le début de leurs mois, de leurs années et de leurs siècles de trente ans . La découverte en 1897, sur le territoire des Gaulois Ambarri, voisins immédiats des Séquanes et des Eduens, d'un calendrier qui donne le déroulement, jour par jour et mois par mois, de cinq années consécutives, confirme de façon éclatante cette réputation.

Il faudra pourtant attendre 1986, près d'un siècle plus tard, pour disposer, grâce à Paul-Marie Duval et à Georges Pinault, d'une édition critique de ce texte de plus de 2 020 lignes, la plus longue inscription gauloise connue à ce jour et le seul témoin matériel que nous ayons de la science très ancienne des druides .

L'une des questions qui se pose à son propos est celle de son origine. Celtique par sa langue, ce calendrier l'est-il par sa conception ? Paul-Marie Duval pose ainsi le problème en conclusion de son ouvrage : “ N'a-t-il pas été, soit constitué au temps de la préhistoire en Occident et adopté, adapté et traduit par les Celtes, soit importé, rapporté, lors des invasions celtiques d'un pays méditerranéen ? S'il est celtique – ajoute-t-il –, il doit remonter à la période où les Celtes occupaient l'Allemagne moyenne, d'où ils ont pu l'apporter en Gaule . Peut-on donc penser qu'il s'agit du calendrier celtique, donc d'un bien commun à des populations dispersées à travers une grande partie de l'Europe centrale et occidentale et jusqu'aux lointains Galates d'Asie Mineure ? Lorsque saint Paul leur reproche de trop s'intéresser à l'observance des jours, mois, saisons et années , n'est-ce pas parce qu'en tant que Celtes, ils conduisent leur vie religieuse et leurs pratiques rituelles en fonction de préoccupations trop exclusivement calendaires ?

Depuis l'édition critique de 1986, un certain nombre de travaux ont paru, tant en France qu'à l'étranger, qu'il faudrait analyser et commenter . Je ne peux le faire dans le cadre de cette présentation. Cela m'entraînerait trop loin et, surtout, je crois plus urgent de revenir sur l'établissement du texte lui-même, qui a souvent été mal lu et, par suite, mal compris. Je m'en tiendrai, après un bref historique des recherches qui ont suivi la découverte des fragments de la plaque de bronze, à présenter l'état de la question, tel qu'il ressort de ce travail d'édition exemplaire et prudent, qui n'a éludé aucun des problèmes rencontrés et qui fournit désormais la seule transcription valable de l'inscription calendaire de Coligny. Ensuite, j'essaierai, à la lumière des cultures celtiques insulaires (galloise et gaélique d'Irlande et d'Ecosse) et continentale (bretonne), d'éclairer quelques points essentiels pour la compréhension du fonctionnement du calendrier.

L'apport de l'archéologie

La découverte du calendrier de Coligny et son déchiffrement (1897-1986)

En novembre 1897 un cultivateur du hameau de Charmoux en Coligny, dans l'Ain, découvre près de la voie romaine de Lyon à Besançon, enfouis à environ 30 cm du sol, les restes d'une grande statue divine de Mars mêlés aux débris d'une grande plaque de bronze : environ 150 fragments gravés. Il s'agit sans aucun doute, du point de vue astronomique et simplement scientifique, de l'une des réalisations les plus remarquables de l'Antiquité dans le domaine de la mesure du temps : une grande table calendaire de bronze d'environ 1,50 m sur 0,90 m, malheureusement brisée en nombreux fragments et incomplète d'un bon tiers, datant de la fin de l'époque gallo-romaine et entièrement rédigée en gaulois. Le musée de Lyon, dont le conservateur, Paul Dissard, a reconnu qu'il s'agissait d'un calendrier lunaire, s'en porte immédiatement acquéreur.

Dès la fin février 1898, trois mois seulement après la découverte, un jeune élève de rhétorique supérieure au lycée Henri IV, Seymour de Ricci, reconstitue en partie le puzzle, établit l'ordre des mois et l'existence d'un mois intercalaire et livre dans la Revue Celtique (XIX, 1898, p. 213-223) les résultats de ses observations. Quelques mois plus tard, le capitaine Emile Espérandieu propose, avec l'aide de Paul Dissard, une reconstitution presque complète des cinq années du calendrier .

Jusqu'alors, on s'était surtout préoccupé d'assembler les morceaux épars et d'établir le texte : 2 020 lignes environ, réparties sur seize colonnes et malheureusement très lacunaires, où figure une soixantaine de mots gaulois différents, parfois abrégés. Les études ultérieures vont s'efforcer de comprendre le fonctionnement complexe du système calendaire. Les progrès les plus décisifs viendront de deux celtisants, gallois et irlandais, Sir John Rhys et Eóin Mac Neill. Le premier, qui est allé à Lyon examiner l'original, publie en 1905-1906, puis en 1910 et 1911 dans les Proceedings of the British Academy, quatre articles importants portant sur le déchiffrement et la signification du texte : il a désormais compris l'essentiel de la composition du calendrier. Le second, qui s'appuie sur le texte de Rhys, met en évidence dès 1924 le système original et très élaboré de correspondances entre les jours des différents mois et entre les mois normaux et les jours des deux mois intercalaires . En 1926, Seymour de Ricci, qui ignore le travail de Mac Neill mais a repris et révisé la mise en place des fragments au musée de Lyon, publie dans le Journal des Savants un fac-similé du texte, désormais quasi définitif, du calendrier. En 1943, enfin, dans la Zeitschrift für Celtische Philologie (23, 1943, p. 249-284), C. Lainé-Kerjean reprend en l'améliorant le travail d'Eóin Mac Neill et montre que les deux mois intercalaires, qui découpent le temps en séquences de trente mois, récapitulent les notations issues des trente mois précédents, au lieu, comme on le pensait, d'anticiper sur les trente mois à venir.

Une nouvelle étape, décisive tant pour l'établissement du texte du calendrier que pour la compréhension de son fonctionnement, sera franchie à partir de 1961 grâce aux conférences hebdomadaires données pendant huit années par Paul-Marie Duval, directeur d'études d'Antiquités de la Gaule romaine à la IVe section de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes. Il n'est pas un fragment du calendrier qui n'ait été, à cette occasion, repris, vérifié, comparé, photographié, dessiné…, après un nettoyage qui a permis de découvrir un certain nombre de lettres nouvelles. Publié en 1986, l'ouvrage de Paul-Marie Duval et Georges Pinault représente la somme des connaissances acquises à l'époque et reste le point de départ obligé de toute étude du texte du calendrier de Coligny. Résumons-en les acquis tels que les présentent les auteurs du volume.

Un calendrier luni-solaire d'une grande complexité

Comme l'avaient très vite reconnu ses premiers commentateurs, il s'agit d'un calendrier luni-solaire, composé de cinq années (un lustre) de douze mois lunaires de 29 et 30 jours alternés, qu'un système de mois intercalaires (deux mois de trente jours, placés l'un au début et l'autre au milieu de la suite des cinq années), remettait régulièrement en accord avec le soleil . Soit, donc, soixante-deux mois (5x12+2). Les mois de trente jours sont qualifiés de MAT, terme dont le sens premier est “ bon, faste ” dans toutes les langues celtiques, et ceux de 29 jours d'ANMAT, où le préfixe négatif an- indique le sens opposé : “ mauvais, néfaste ”, sans que l'on sache bien s'il s'agit d'une connotation religieuse défavorable ou seulement d'une opposition “ complet / incomplet, défectif ”. Il y a cependant une exception : le neuvième (equos), bien qu'indiqué ANMAT, compte 30 jours aux trois années où il apparaît sur la table (les deux autres sont lacunaires). On verra plus loin ce que l'on peut en déduire. Contentons-nous de souligner avec les auteurs de l'édition de 1986 la “ stupéfiante complication à laquelle aboutissait le perfectionnement acharné d'un calendrier lunaire progressivement adapté, par l'intercalation, à l'année solaire (…) ” .

Le mois, l'année et le lustre

La structure du mois, immuable, montre qu'il est partagé en deux quinzaines dont les jours sont numérotés de 1 à 15 pour la première puis, sous le mot ATENOUX inscrit en grandes capitales au milieu du mois, à nouveau de 1 à 14 ou 15 pour la seconde, selon qu'il s'agit de mois de 29 ou 30 jours. On se rappelle que Pline indiquait que, pour les Gaulois, le mois commence au premier quartier de la lune. Il en résulte que les deux quinzaines sont successivement centrées sur la pleine lune puis sur la nouvelle lune (7ème, 8ème et 9ème jour de chaque quinzaine), de part et d'autre du dernier quartier qui, dans ce système, marque le milieu du mois et le basculement de l'une à l'autre des deux phases majeures de la lune.

Comme le mois avec ses deux quinzaines, l'année gauloise paraît formée de deux semestres au fonctionnement différent : le premier, de samon- à cutios, en trois paires de mois distinctes et le second, de giamoni- à cantlos, en deux triades . Le fait, d'ailleurs, que le deuxième mois intercalaire intervienne au milieu de la troisième année, séparant le sixième mois, cutios, du septième, giamoni-, rend vraisemblable une telle disposition. On a d'autre part depuis longtemps remarqué que l'opposition sam- / giam- des deux mois qui ouvrent les semestres se retrouve dans toutes les langues celtiques entre les noms de l'été (v. irl. sam, v. br. et v. gall. ham) et de l'hiver (v. irl. gaim, v. br. guiam, v. gall. gaem), ce qui a conduit à identifier ces semestres à de grandes saisons.

Le lustre, à son tour, paraît lui aussi constitué de deux ensembles de trente mois (cinq semestres) de mouvements opposés : le premier comportant trois semestres sam- pour deux giam- et le second, à l'inverse, trois semestres giam- pour deux sam-. S'y ajoutent les deux mois intercalaires de 30 jours qui introduisent chacun des deux ensembles.

L'ajustement avec la lune et le soleil

Le compte des jours de l'année et du lustre est essentiel pour apprécier la façon dont le calendrier réussit à maintenir l'accord, tant avec le cours de la lune – pour lui, primordial – qu'avec celui du soleil. Si l'on s'en tient aux indications MAT et ANMAT portées en tête de chaque mois, on aurait une année lunaire de 354 jours (six MAT de 30 et six ANMAT de 29) – un peu faible, donc, par rapport à la durée moyenne de douze lunaisons vraies (354,366) – et un lustre de 1830 jours, quand 62 lunaisons en font près de 1831. Mais, comme on l'a vu, le neuvième mois – equos – qui est ANMAT, a pourtant trente jours aux trois années où on possède sa transcription. S'il en était de même aux deux autres années – où ce neuvième mois manque dans l'état actuel de la table –, cela porterait l'année à 355 jours et le lustre à 1835 jours, ce qui est cette fois beaucoup trop fort. Eóin Mac Neill a proposé dès 1924 une hypothèse séduisante : si, un peu comme pour notre mois de février, on comptait 28 jours pour equos les deuxième et quatrième années, en alternance avec les 30 jours des trois autres années, on aurait un lustre de 1831 jours, très proche des 1830,891 jours que comptent en moyenne ses 62 lunaisons L'accord avec le soleil, par contre, ne peut être qu'approximatif dans la mesure où cinq années solaires vraies ne font qu'environ 1826 jours (365,2422 x 5 = 1826,211), soit une dérive de plus de quatre jours sur cinq ans par rapport à la lune et de cinq jours par rapport au lustre de Mac Neill. C'est là qu'intervient le “ siècle ” trentenaire évoqué par Pline. En effet, trente années solaires correspondent en durée à 371 lunaisons (365,2422 x 30 = 10.957,266 : 29,5305 = 371) alors que six lustres de 62 lunaisons en font 372. Il suffisait donc, tous les trente ans, de commencer le nouveau lustre directement, sans faire intervenir le mois intercalaire qui l'introduit habituellement, pour retrouver un accord bien meilleur avec le soleil (1,266 jour seulement de décalage) sans perdre pour autant l'ajustement essentiel avec la course de la lune qui, au bout de trente ans, est quasi parfait (0,152 jour par rapport au retour du premier quartier marquant le début du nouveau “ siècle ”).

Le cycle des saisons

Un certain nombre de points essentiels restent malgré tout à éclaircir. On ne s'étonnera pas, dans un calendrier si soucieux de suivre les phases de la lune, que ces points concernent en priorité la course du soleil. Alors que le cycle des lunaisons apparaît clairement, grâce aux indications de Pline l'Ancien qui en a noté le découpage original dans la conception gauloise, on ne sait quand interviennent les solstices et équinoxes, à supposer qu'ils y figurent. Faute de connaître l'identité réelle des mois et leur correspondance avec ceux de l'année solaire, on ignore à quel moment du cycle annuel se place le mois de samon- qui commençe l'année gauloise et comment s'organisent les saisons.

Eóin Mac Neill, s'appuyant sur l'opposition entre les noms des deux mois qui ouvrent chaque semestre – samon- (“ estival ”) et giamoni- (“ hivernal ”) – identifie le premier avec mai, le premier mois d'été dans la tradition celtique, et le second avec novembre, qui introduit la saison d'hiver. P.-M. Duval et G. Pinault, à l'inverse, tirant argument, après Françoise Le Roux, de la correspondance entre la notation trinox samoni sindiu (“ les trois nuits de Samon(ios) aujourd'hui ”), au début de la deuxième quinzaine du premier mois, et la fête irlandaise ancienne des “ trois nuits de Samain ” , en novembre, “ penchent pour ” un début de l'année en novembre plutôt qu'en mai, mais hésitent à prendre parti. Pour résoudre ce paradoxe apparent d'un mois hivernal qualifié d'estival, les auteurs se rangent finalement à l'avis de C. Lainé-Kerjean qui voit dans samon- la “ récapitulation de l'été ”, et dans giamoni celle de l'hiver. Novembre, premier mois du temps d'hiver, serait alors en quelque sorte l'enterrement de l'été, et mai, six mois plus tard, celui de l'hiver.

On touche ici aux limites inhérentes à l'objet archéologique, mort par définition et cette fois dans la pire des situations puisque, non content d'être un exemplaire unique , il a été “ tué ”, brisé en innombrables morceaux dont nous n'avons plus qu'une partie, et qu'il est en outre rédigé dans une langue morte très mal connue, sans littérature fixée, reniée par ses derniers locuteurs, comme la science millénaire dont il témoigne et qui a dû céder la place dans ses propres temples à une culture, à une science et à une religion nouvelle.

On peut pourtant sans doute aller plus loin. Si l'on reprend les textes des auteurs latins cités plus haut, on voit se dégager une sorte de modèle, de forme-type qui devrait nous permettre de trancher fermement en faveur de l'une des deux hypothèses proposées quant au début de l'année celtique. Lorsque César nous dit que, contrairement à l'usage romain, les Gaulois comptent le temps en nuits et non en jours, et qu'ils placent les anniversaires et le début des mois et des années de façon à ce que la nuit précède le jour ; ou lorsqu'il ajoute que ces mêmes Gaulois se disent tous fils de Dispater, le dieu de la nuit et de la mort, c'est bien que, pour eux, c'est la nuit qui est première, l'obscurité qui engendre la lumière. C'est encore la même idée que suggère Pline lorsqu'il dit que c'est par la lune que les Gaulois règlent leurs unités de temps : selon lui, c'est l'apparition, dans la nuit, du premier quartier de lune qui signale le début du mois, celui de l'année nouvelle au bout de douze mois lunaires et celui du “ siècle ” au bout de trente ans Reporté à l'année, c'est donc en toute logique l'hiver, la moitié sombre et froide où la nuit l'emporte sur le jour qui précède la moitié claire, l'été, et commence l'année. Samon- a donc toute chance d'être le mois lunaire correspondant à peu près à novembre et giamoni- celui qui équivaut à mai .

Les solstices et les équinoxes

Dans ce cadre calendaire où ce sont les phases de la lune qui sont fixes, les phénomènes solaires – solstices et équinoxes – sont mobiles et moins aisément repérables. Pourtant, on a quelque mal à imaginer qu'un calendrier aussi complexe, si attaché à maintenir l'accord avec le soleil grâce à son système efficace d'intercalations périodiques, puisse, dans le même temps, ne pas prendre en compte ses positions majeures.

Si l'on tient compte du réglage périodique qui réajuste régulièrement les deux cycles lunaire et solaire, on peut s'attendre à ce que ce soit autour des deuxième et huitième mois – dumann- (≅décembre) et simiuisonna- (≅ juin) – qu'auront lieu les solstices ; et autour des cinquième et onzième – ogronn- (≅ mars) et edrini- (≅ septembre) – qu'interviendront les équinoxes. Or, on remarque que chacun des ces quatre mois tombe au milieu de son trimestre . C'est donc que les concepteurs de ce système l'ont organisé de telle sorte que les points de basculement de l'année solaire se trouvent en milieu de trimestre et non à leur début. On retrouve ici une structure familière : celle d'un temps bipolaire dont les unités sont constituées par deux mouvements inversés où les deux forces antagonistes – ténèbres et lumière – s'organisent autour d'un point médian, et non, comme dans le calendrier julien, à partir d'un point d'amplitude minimum ou maximum : c'est, pour la journée, la nuit et le jour, dominés en leur milieu par la lune puis par le soleil ; les deux quinzaines, centrées sur la pleine lune puis sur la nouvelle lune, pour le mois ; ou encore, pour l'année, les deux grandes saisons de nature hybride où se succèdent solstice et équinoxe : la première, la moitié sombre, où l'hiver rude du temps solsticial génère l'explosion du printemps ; la seconde, la moitié claire, où l'été, après les ardeurs des mois de mai à Juillet, se flétrit, d'août à octobre, autour de l'équinoxe d'automne.

Les fêtes

La difficulté que nous avons à comprendre le texte même du calendrier et à percer le sens de certaines abréviations nous empêche d'y reconnaître plusieurs éléments importants du déroulement du cycle annuel. Son caractère même – civil ? religieux ? inséré dans une tranche de temps défini ? ou, au contraire, perpétuel, valable pour un temps illimité ? – est encore aujourd'hui source d'interrogation. C'est en se fondant sur la correspondance entre le nom du premier mois, samon-, et celui de samain (novembre), qui ouvrait l'année dans l'ancienne Irlande, que Joseph Loth a, dès 1904, proposé de voir dans la mention trinox samoni sindiu (les trois nuits de samon aujourd'hui) l'indication d'une fête analogue à celle des “ trois nuits de Samain ” des textes irlandais médiévaux. En recherchant, de la même façon, à la jointure de ce premier mois et du précédent, cantlos (≅ octobre), les traces éventuelles d'une fête de clôture et d'ouverture de l'année, on voit apparaître, à cheval sur les deux derniers jours de cantlos et les trois premiers de samon-, une mention énigmatique – iuos – dont on n'a pas encore éclairci le sens ni la fonction . On la retrouve dans cette même position, appliquée aux huit jours qui couvrent le passage de samon- à dumann- (≅ décembre), puis de riuros à anagantio- (≅ février), de cutios à giamoni- (≅ mai) et d'equos à elembiu- (≅ août), c'est-à-dire, outre l'entrée dans le mois du solstice d'hiver, aux quatre périodes critiques que sont les changements de saison, aux deux pôles d'entrée et de milieu d'année (novembre et mai) et aux deux mois intermédiaires (février et août).

Une autre fête qui mérite attention a été depuis longtemps signalée. Dans son article de 1943, C. Lainé-Kerjean a fait remarquer qu'une période de douze jours dans le mois hivernal de riuros (≅ janvier) paraissait correspondre au fameux “ cycle des douze jours ” qui, dans les traditions celtiques, germaniques et indiennes, pronostiquent le temps des douze mois à venir . Sa position fixe dans le mois lunaire de riuros, aux cinq années du lustre, pose cependant problème dans la mesure où le cycle des douze jours est en général lié à l'événement mobile qu'est, dans ce calendrier, le solstice d'hiver. Une solution simple serait d'y voir la période de douze jours commençant après la pleine lune qui suit ce solstice. Soit – si l'on retient l'hypothèse de C. Lainé-Kerjean et qu'on se reporte au texte du calendrier – les douze jours qui commencent juste avant le milieu du mois et s'achèvent juste après la nouvelle lune, dans la seconde quinzaine. En ce cas, ce serait la réplique exacte, à l'autre solstice, de la période où se pratique encore aujourd'hui à Locronan (Finistère) entre les deuxième et troisième dimanches de juillet le rituel de la troménie .

Autres témoignages archéologiques

Le calendrier de Coligny n'est pas le seul indice archéologique témoignant des pratiques calendaires des Celtes. Outre les fragments de Villards-d'Héria (cf. note 15), les tablettes zodiacales de style égyptien découvertes en 1968 à Grand montrent une disposition inattendue en deux semestres, l'un (taureau à balance) dédié au soleil, l'autre (scorpion à bélier) dédié à la lune (cf. fig. 1). Ce partage de l'année en moitiés commençant aux signes du zodiaque correspondant à mai et novembre témoigne à tout le moins de la force de résistance de la conception celtique de l'année dans ce grand sanctuaire de la Gaule romaine . Le monumental bassin “ omphalos ” mis à jour lors des fouilles de Bibracte en 1987 montre de son côté, dans un site choisi et orienté en fonction de la position du soleil aux solstices, une construction d'une facture exceptionnelle, réalisée suivant des règles géométriques sophistiquées basées sur l'utilisation de nombres symboliques . La figure géométrique qui en rend compte (cf. fig. 2a, b) comporte un grand cercle incluant une série de cinq cercles plus petits, pouvant rappeler un lustre de type Coligny.

Dans l'Irlande mégalithique du troisième millénaire avant notre ère, l'une des dalles gravées entourant la base du tumulus de Knowth, dans la vallée de la Boyne, près de Newgrange, comporte sur toute sa longueur un tracé dans lequel des travaux récents reconnaissent un mois lunaire constitué de 29 éléments : 22 croissants qui décrivent la base et les côtés d'une grande ellipse qui s'arrondit en 7 cercles dans la partie supérieure. Sous les 17 croissants formant la base aplatie de l'ellipse, une spirale à 5 tours, dont le sommet recouvre le bas des trois croissants médians, représenterait les trois jours de la nouvelle lune. A l'intérieur de cette ellipse, une sinusoïde à 15 périodes courant d'une extrémité à l'autre pourrait figurer l'alternance de la nuit et du jour au cours de chaque quinzaine (cf. fig. 3). On y reconnaît donc déjà plusieurs des caractères propres au calendrier qui sera celui des Celtes : la situation des deux phases majeures de la lune, nouvelle lune et pleine lune, au milieu de la dalle – l'une en bas, l'autre en haut, les trois jours de la nouvelle lune, l'alternance 29/30 jours de la lunaison, les deux quinzaines…

L'objet archéologique essentiel demeure le calendrier de Coligny. Jusqu'alors, nous n'avons interrogé et examiné ce monument de la science druidique qu'en lui-même, en confrontant entre elles et avec les témoignages des écrivains de l'Antiquité les données qu'il nous livre. Nous pouvons maintenant nous demander si les conceptions du temps dont il témoigne sont mortes avec lui, ou s'il en subsiste quelque chose dans les traditions des peuples qui ont continué jusqu'à nos jours à parler des langues celtiques : après l'objet archéologique, interrogeons la tradition de ces pays.

L'apport de la tradition

Hiver et été dans les traditions celtiques

Les textes gaéliques anciens qui nous renseignent sur l'Irlande païenne nous présentent une année répartie en deux grandes saisons, l'hiver (gaim, gam) et l'été (sam) qui commencent respectivement le 1er novembre – c'est la grande fête de Samain, dont le rituel s'étendait sur sept jours, trois avant et trois après le jour même – et le 1er mai, fête de Beltaine. Notons que les noms de ces deux fêtes désignent toujours aujourd'hui en Irlande les mois de novembre et de mai (samhain et bealtaine). La première ferme le temps d'été, la seconde ferme le temps d'hiver. Une troisième célébration, le 1er août, au milieu du semestre estival, sépare l'été solsticial de l'automne; elle a pour nom Lugnasad et est dédiée au dieu Lug, le Mercure celte .Une quatrième fête, Imbolc, moins marquée, partage en deux la saison froide et annonce, au 1er février, l'arrivée du printemps. Fête de lustration et de fécondité, elle a été mise très tôt sous le patronage de la grande sainte irlandaise du sixième siècle, Brigid, abbesse de Kildare, honorée le 1er février et dont la vie latine, du septième siècle, écrite par Cogitosus, est déjà riche en motifs qui masquent à peine la déesse du même nom dont elle a selon toute apparence, pris la suite .

On remarque que ces quatre fêtes – les quatre “ quarter-days ” bien connus de la tradition celtique insulaire qui marquent les changements de saisons – s'inscrivent à des dates qui sont pour nous celles de l'année solaire ordinaire. Lorsque les Celtes romanisés, puis christianisés, sont passés de douze mois lunaires à douze mois indépendants des lunaisons mais couvrant totalement l'année solaire, ils ont conservé en les transposant les fêtes de début de mois jadis définies par l'apparition du premier quartier de lune.

Les témoignages ultérieurs qui se succèdent du Moyen Âge à nos jours et valent pour l'ensemble du monde celtique soulignent eux aussi l'importance rituelle de ces fêtes. Faute de pouvoir, dans le cadre de cet exposé, les examiner tous, je me contenterai de présenter quelques éléments d'information qui montrent la permanence des croyances liées aux deux pôles de l'année celtique, le 1er novembre et le 1er mai.

Samain, la fête des calendes d'hiver

Les populations de langue celtique ont, de cette fête, une représentation mentale commune qui frappe par sa permanence dans le temps comme dans l'espace. C'est par ailleurs la seule de nos quatre célébrations qui tombe le même jour qu'une grande fête du calendrier chrétien, et il va de soi que cette coïncidence (si coïncidence il y a) a beaucoup pesé sur son évolution.

Tous les témoignages s'accordent à voir dans la nuit du 31 octobre, veille de la Toussaint, une rupture du temps. C'est la nuit où les morts et les esprits de l'Autre Monde envahissent les routes, les champs, et leurs anciennes demeures. Anatole Le Braz (1859-1926) a consigné dans La légende de la mort chez les Bretons armoricains (1893, 1922) les récits recueillis lors de ses enquêtes dans la partie bretonnante des trois départements du Finistère, des Côtes-du-Nord et du Morbihan et a souligné leur étonnante similitude avec les traditions celtiques insulaires d'Irlande, Ecosse, Ile de Man, Pays de Galles et Cornwall. Feux de Samain et d'Halloween au rituel bien ordonné ; nuit où l'on surveille les variations météorologiques, car elles pronostiquent celles de l'année entière, temps des contrats, du paiement des gages et des loyers… Dans les pays celtiques de la branche brittonique – Pays de Galles et Bretagne, où le partage de l'année en deux grandes saisons, l'une sombre et l'autre claire, est souligné par les expressions jumelles de Calan gaeaf et Calan haf ou Calan mai pour les Gallois / Kalan goañv et Kalan hañv ou Kalan mae (calendes d'hiver et d'été) qui en désignent les deux fêtes d'ouverture, au 1er novembre et au 1er mai, on garde le souvenir des feux de Toussaint dans lesquels on plaçait des pierres pour que les morts viennent se chauffer après le départ des vivants, et des jeux de divination au cours des longues veillées près des feux.

Beltaine, ou les calendes d'été

L'évêque irlandais Cormac, au début du dixième siècle, indique que, le jour du feu de Bel (Beltaine), on fait passer les troupeaux entre deux feux pour les protéger des épidémies De multiples témoignages attestent la pérennité de cette coutume dans tous les pays de langue celtique. Comme son homologue Samain, cette fête est, en Irlande, l'occasion d'une rupture du temps ; c'est aussi une nuit où les puissances de l'Autre Monde se manifestent ; il faut se préserver contre les voleurs de lait et de beurre qui rendent sèches les vaches laitières. Le chiffre neuf joue un rôle privilégié : la soupe que l'on prépare ce soir-là est faite de neuf légumes, le gâteau de neuf ingrédients, le feu de neuf essences d'arbres. C'est le jour de la foire de louage des domestiques ou du paiement des gages.

Au Pays de Galles et en Bretagne, ou cueillait autrefois à cette occasion des fleurs à vertus thérapeutiques que l'on appelait en gallois llysiau haf, en breton louzou hañv, c'est-à-dire “ plantes d'été ”. Au Pays de Galles, on allait de porte en porte “ chanter l'été ” (canu haf). De même, en Bretagne ,on chantait Erru eo miz mae, erru eo an hañv : “ Le mois de mai est arrivé, l'été est arrivé ”. A Locronan, dans la Cornouaille bretonne, où les rituels calendaires ont – comme on va le voir – une résonance particulière, on dresse, le premier dimanche de mai, un arbre sur la place de l'église, pour le brûler à la Saint-Jean.

Les rites et les coutumes de Beltaine, comme ceux de Samain (feux de Toussaint et de mai…) ont une aire de répartition dépassant largement les pays de culture proprement celtique. En fait, c'est tout le système des quarter-days, situant les débuts des quatre saisons à l'entrée dans les mois de novembre, février, mai et août, qui est largement répandu. C'était celui de l'ancien calendrier romain populaire mais aussi, si l'on en juge par le nom des solstices, celui qu'avaient choisi les Germains . Sans doute faut-il y voir un fait indo-européen, sinon même d'une strate encore plus profonde. Il est vrai que sous nos climats tempérés, les changements dans la nature épousent mieux ce découpage que celui qui aujourd'hui assigne aux saisons un point de départ aux solstices et aux équinoxes. Faire commencer les saisons un mois et demi avant que le soleil n'atteigne ses positions moyennes et extrêmes en les centrant sur ces événements permet, sous nos latitudes, de suivre au plus près la réalité des changements saisonniers. Dans l'Europe celtique comme dans d'autres civilisations anciennes, ce sont donc huit dates remarquables, incluant quarter-days, solstices et équinoxes, qui rythment ainsi l'écoulement annuel du temps.

La grande troménie de Locronan

Ces huit dates remarquables semblent jalonner le parcours rituel de la “ grande troménie ” de Locronan dans le Finistère. Ce circuit quadrangulaire, long de plus de dix kilomètres et parcouru tous les six ans par les pèlerins de saint Ronan, un évêque irlandais du 7e siècle, pourrait bien s'appuyer sur un double système de correspondances lié au calendrier celtique .

Situé dans le cycle annuel entre les deux dimanches du milieu du mois de juillet (v. supra note 22), la troménie inscrit ses douze stations sur un circuit qui, comme l'année avec ses deux versants hivernal et estival, met en relation deux types de paysages fortement contrastés : une vallée humide au nord et une colline au sud-est. Or la façon dont le chemin sacré utilise ces données topographiques s'accorde exactement, d'une part avec les représentations qui sont celles du calendrier celtique (avec ses deux axes transversaux 1er novembre-1er mai et 1er février-1er août), de l'autre avec les principes d'orientation dans l'espace attestés dans toutes les langues celtiques (le nord à gauche et en bas, le sud à droite et en haut). Si l'on imagine que les douze stations représentent les douze mois d'une année celtique, on constate qu'à la fois la situation topographique, l'orientation et la dédicace de ces stations confirment en tous points cette hypothèse : départ de la première station, symbolisant le 1er novembre, au sortir de l'église ; longue descente vers le nord jusqu'à la 4ème station (1er février) dédiée à Sainte Anne, près d'une fontaine, au point le plus bas du circuit ; puis remontée vers l'est jusqu'à la 7ème station (1er mai) dédiée à Saint Jean l'évangéliste ; enfin, après une longue ascension de la montagne sacrée par sa face sud, arrivée au sommet à la 10ème station (1er août) sous le patronage de saint Ronan, l'évêque irlandais fondateur du circuit ; de là, le chemin redescend vers l'ouest et, après avoir passé et contourné une énorme pierre au relief tourmenté appelée la “ jument de pierre ” (ar gazeg vaen), rejoint l'église et le tombeau du saint.

Sur ce premier système qui ressort de l'ordre de succession des stations, de leur situation topographique et leur dédicace, se superpose un deuxième système qui, lui, ne se révèle qu'en mettant cette fois en parallèle la topographie et la distance parcourue sur le chemin de la troménie avec la course annuelle du soleil. On s'aperçoit alors que les deux angles droits où le chemin change de direction et passe du nord à l'est au fond de la vallée, puis du sud vers l'ouest au sommet de la montagne, sont situés en deux endroits où, d'après l'équivalence des trajets et des lunaisons, on se trouve aux deux solstices d'hiver et d'été.

D'autres arguments pourraient être avancés à l'appui de ce qui paraît être une sorte de vocation calendaire de Locronan. Ainsi, ce rentier du cartulaire de l'abbaye Sainte-Croix de Quimperlé où, sur les cinq listes de redevances annuelles, seule celle qui concerne les terres de Locronan comporte l'indication d'échéances calendaires : Noël et Pâques (solstice d'hiver et équinoxe de printemps) avec, pour la moitié d'entre elles, don d'un guastell (gâteau) au 1er août.

Parmi toutes les entreprises de l'humanité dans son enfance, celle qui consiste à établir un calendrier mérite sans doute un intérêt particulier. Au delà de la bonne gestion des travaux et des fêtes scandant l'année et cimentant le groupe, la confection du calendrier fut un des premiers défis intellectuels posés en termes scientifiques à l'humanité. Pour les penseurs celtes comme pour les penseurs grecs, chinois ou indiens, l'intelligibilité de l'univers passe par la mise en évidence de nombres simples et de cycles régulièrement emboîtés. Pour tous, la difficulté vient de la non-concordance des cycles lunaire et solaire. A cette difficulté, le calendrier celtique tel qu'il apparaît à travers la table de Coligny, apporte une réponse d'une grande ingéniosité.

Une structure identique, une valorisation des points médians et une série d'emboîtements lient entre elles les différentes unités de temps et facilitent la mémorisation de leurs relations, qualité essentielle pour une civilisation qui, pour des raisons religieuses et pédagogiques, a longtemps refusé l'écrit. De multiples régularités apparaissent. Ainsi, avec sa face sombre précédant sa face claire, le jour est à l'image du mois, de l'année, et du lustre. Afin de maintenir l'accord avec le soleil, trente jours viennent s'intercaler tous les trente mois, sauf tous les trente ans. Le cycle des éclipses – le saros – est, en comptage Coligny, de trois lustres et trois ans (223 lunaisons) tandis que le double saros fait très exactement un siècle, un lustre et un an et le triple saros, qui fait revenir les éclipses dans la même région de la terre, neuf lustres et neuf ans.

P.-M. Duval et G. Pinault signalent des interférences possibles avec d'autres calendriers antiques : celui de l'Inde, notamment, où l'année est constituée de deux semestres, l'un “ clair ”, l'autre “ obscur ” (les ailes de l'année), comme l'est le mois avec ses deux quinzaines, la “ claire ” et “ l'obscure ”, et le jour avec ses deux faces diurne et nocturne . Il existe dans ce calendrier indien toute une série d'emboîtements à base 5, 12 et 60 qui rappellent ceux que pratique le calendrier celtique, et que prolongent les formulettes chiffrées des traditions populaires des pays celtiques et en particulier de Bretagne . Mais le plus étonnant est le calendrier de la Chine ancienne qui a, lui aussi, un système de cycles quinquennaux et d'intercalations régulières d'un mois les troisième et cinquième années, c'est-à-dire aux mêmes intervalles que celui de Coligny. L'utilisation qu'il fait des deux notions complémentaires et alternées de yin et de yang, dont on fait remonter la conception aux premiers astronomes chinois, pourrait tout aussi bien appartenir à ceux qui ont élaboré le calendrier celtique . Comme en Europe et dans l'Antiquité indienne, grecque et celtique, ce calendrier chinois accorde aux douze premiers jours de l'année entourant le solstice d'hiver une “ sorte d'existence séparée ”. Ils sont, dit encore Marcel Granet, une “ sorte de temps concentré équivalent à la durée entière de l'année ” et préfigurent les douze mois de l'année à venir.

Pour prendre la juste mesure de la table calendaire de Coligny, on a vu qu'il faut faire appel aux différentes ressources de l'archéologie, de l'histoire, de l'astronomie, de la philologie, de l'ethnologie…, et en combiner les approches.

Avant tout il faut établir le texte du calendrier. Ce n'est qu'à partir du compte précis des jours inscrits sur la table de bronze que l'on pourra comprendre le fonctionnement du système calendaire. La solution proposée dès 1924 par l'Irlandais Eóin Mac Neill, qui donne 1831 jours aux cinq années du lustre, apparaît comme le plus probable. C'est celle que retiennent Paul-Marie Duval et Georges Pinault dans leur édition magistrale de 1986 en apportant de nouveaux arguments convergents à l'appui de cette proposition : des années de 12 mois lunaires de 29 et 30 jours, regroupées par cinq (un lustre) et accordées au cycle solaire par l'intercalation régulière, tous les deux ans et demi (30 mois), d'un mois intercalaire de 30 jours dont chaque jour récapitule l'un des 30 mois écoulés. Chaque mois est constitué de deux quinzaines centrées successivement sur la pleine lune puis sur la nouvelle lune. Ces lustres sont à leur tour regroupés par six pour constituer une nouvelle unité, le siècle de 30 ans, qui permet un réglage encore plus précis avec le soleil tout en maintenant l'accord avec la lune (0,152 jour de décalage avec la lune au bout de 30 ans et 1,266 jour par rapport au soleil).

Le second problème est celui de l'identité des mois lunaires et de leur correspondance avec les mois solaires. Les indications fournies par les écrivains antiques – César et Pline notamment – rapprochées de celles que donnent les textes médiévaux, littéraires et juridiques, et les traditions des pays de langue celtique, suggèrent un point de départ du cycle annuel en novembre, qui correspondrait donc au mois de samon-, premier mois du semestre hivernal. Six mois plus tard, ce serait le mois de giamon-, aux alentours du mois de mai, qui ouvrirait le semestre estival. L'étymologie des noms des autres mois gaulois renforce d'ailleurs cette interprétation. A ces deux fêtes d'ouverture des semestres, en novembre et en mai, toujours bien présentes dans la conscience linguistique et dans le folklore des pays de langue celtique, viennent s'ajouter deux fêtes intermédiaires au milieu de chaque semestre, l'une féminine au milieu de la saison hivernale, au 1er février, l'autre masculine au milieu de la saison estivale, le 1er août. Ces quatre ouvertures de saison d'hiver, de printemps, d'été et d'automne sont bien les quarter-days de la tradition celtique insulaire et nous les avons repérés dans le calendrier de Coligny avec les notations iuos qui marquent le passage à ces quatre mois de novembre, février, mai et août.

La situation particulière du neuvième mois du calendrier – equos – mérite attention. La proposition d'Eóin Mac Neill que nous avons retenue après Paul-Marie Duval et Georges Pinault, lui donne, à l'intérieur du lustre, 28 jours les deux années paires et 30 les trois autres, c'est-à-dire qu'il palpite comme le cœur de l'année, ou se contracte comme s'il se préparait à donner naissance à la lune d'août et à la grande fête masculine qui en marque la venue. On se rappellera que le grand pèlerinage sexennal de Locronan, au milieu de ce mois de juillet (l'equos de Coligny) était réputé donner la fécondité aux lignages princiers de Cornouaille et que c'est encore la fonction qu'exerce dans les croyances populaires toujours vivaces la grande roche appelée “ jument de pierre ” qui gît sur la lande entre la dernière station et l'église de Locronan.

Notons encore cette séquence de douze jours dans le mois hivernal de riuros qui semble bien correspondre au “ cycle des douze jours ” des traditions anciennes de l'Inde, de la Grèce antique, des Celtes, des Germains et de l'ancienne Chine. Ils marquent, autour du solstice d'hiver, le début de l'année et en préfigurent les douze mois. On a vu que leur inscription fixe dans les cinq lunaisons de riuros indiquait vraisemblablement une période correspondant au décours de la lune qui suit le solstice, autrement dit l'exacte transposition, à l'autre solstice, de la période où a lieu l'étonnant rituel de circumambulation de la “ troménie ” de Locronan que nous venons d'évoquer. On notera le parallélisme et l'opposition des situations : d'un côté douze jours où l'on scrute, immobile, le ciel d'hiver pour y lire le temps des douze mois à venir, de l'autre, entre le 8 et le 21 juillet, ses deux bornes calendaires, une longue marche sur un circuit quadrangulaire jalonné de douze stations qui reproduit, par l'utilisation de la topographie et des distances parcourues, la course du soleil pendant une année complète, du début novembre à la fin octobre.

La troménie de Locronan, avec sa périodicité sexennale qui est comme la réduction, à l'échelle d'un an par lustre, du siècle trentenaire des Gaulois, témoigne de la façon dont les concepteurs du calendrier celtique ont su appréhender dans une vision conjointe l'espace et le temps. Plus qu'un simple instrument de mesure du temps, c'est l'ordonnancement même de l'univers qui trouve son explication à partir de ce système calendaire et des équivalences et associations qui s'y rattachent Et d'abord les grandes oppositions fondatrices : ténèbres et lumière, féminin et masculin, gauche et droite, froid et chaud… C'est finalement toutes les réalités naturelles et universelles qui sont faites de ces oppositions et de ces alternances. En matière de séquences temporelles, elles se neutralisent et se résolvent en leur milieu. On a vu combien le calendrier celtique était attentif à marquer les points médians : pleine et nouvelle lune au milieu de chaque quinzaine, basculement de l'atenoux au milieu du mois, solstice et équinoxe au matin de chaque saison, célébration des divinités féminine et masculine au milieu de chaque semestre…

La figure qui illustre le mieux cette conception est celle, vulgarisée par l'art chinois, du yin-yang. C'est aussi celle qui rend le mieux compte de l'opposition et de l'alternance des saisons dans le calendrier celtique et on a vu que le motif des deux feuilles tête-bêche inscrites dans un cercle existe dans l'art celtique plus de quinze siècles avant son apparition dans l'art chinois. Cela ne suffit pas pour décider de l'antériorité des représentations symboliques dans l'une ou l'autre des deux civilisations ni de la valeur qui leur était attachée. La question de la genèse du calendrier de Coligny que posait Paul-Marie Duval en conclusion de son édition mérite d'être reprise. De nombreux travaux ont depuis longtemps établi l'importance des orientations mégalithiques, tant solaires que lunaires, et mis en évidence – pour ce qui concerne les première – l'existence, dans le cas de la Bretagne, de trois types d'orientations en fonction des levers et couchers solsticiaux d'été et d'hiver, des levers et couchers équinoxiaux et des levers et couchers à des dates intermédiaires entre solstices et équinoxes,

Donatien Laurent

UBO – CRBC Brest

[ publié dans la revue OPALA nu 25 (voir le site) ]

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