Commémoration du centenaire de l'infâme Traité de Trianon

-- Europe --

Interview
Par Philippe Argouarch

Publié le 18/04/20 8:26 -- mis à jour le 18/04/20 13:04

Tout le monde a entendu parler du Traité de Versailles qui mit fin à la Première guerre mondiale, un traité très dur pour l'Allemagne et ses alliés et qui fut en partie à l'origine de la 2nde guerre mondiale. Certains d'entre nous ont aussi entendu parler du Traité de Sèvres signé en 1920 par les alliés vainqueurs et la Turquie. On en a beaucoup parlé ces dernières années, car il divisa le territoire kurde sans le moindre scrupule pour la nation kurde. Une énorme erreur historique dont la France partage la responsabilité avec le Royaume-Uni et les autres alliés.

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Carte ethnographic présentée par les Hongrois durant les négociations du traité de Trianon. A-t-elle été consultée ?

Mais qui a entendu parler de l'infâme Traité de Trianon dont on commémore aussi cette année le centenaire ? Le Traité de Trianon signé le 4 juin 1920 au Palais du Grand Trianon de Versailles fit suite au traité de Versailles et officialisa la dislocation de l'empire austro-hongrois. Dans le Traité de Trianon, le « droit des peuples à disposer d'eux-mêmes » a été refusé à des millions de Magyars comme il avait été refusé aux Kurdes au traité de Sèvres. Cela a eu pour conséquence de faire passer 3,3 millions de Hongrois (soit plus de 30 % d'entre eux) sous domination étrangère. C'est un traumatisme historique pour la Hongrie qui n'en est certainement pas guérie, en particulier le peuple hongrois des Sicules (le Szeklerland) qui sont plus d'un million de personnes à vivre en plein coeur de la Roumanie !

Tous les ans a lieu le 10 mars «le jour de la liberté du Szeklerland». Cette année plusieurs centaines de milliers de personnes étaient attendues à Marosvásárhely au pays des Sicules en Roumanie, mais en raison de la pandémie du coronavirus, le rassemblement a dû être annulé. La Bretagne y avait prévu un représentant. Pour compenser, l'ABP a interviewé à ce sujet le politologue hongrois Attila Dabis et Skol Uhel ar Vro a envoyé un message vidéo.

[ABP] Plus d’un million de Hongrois vivent aujourd’hui en Roumanie, une grande partie dans cette région historique appelée le pays des Sicules en plein milieu de la Roumanie. Comment cela est-il advenu ?

[A. Dabis] A cause du Traité de Trianon qui a conclu la première guerre mondiale pour la Hongrie le 4 juin 1920, le royaume hongrois a perdu deux tiers de son territoire et deux tiers de sa population (y compris plus de 3,5 millions de Hongrois qui se sont retrouvés à l’extérieur des nouvelles frontières). La Hongrie a aussi perdu de 80 à 100% de ses ressources en pétrole, gaz, or et argent, minerai de fer, sel et forêts. Ce traité hante toujours la mémoire collective des Hongrois. Alors que le Szeklerland (le pays des Sicules, ndlr) était une région à la frontière de la Hongrie et se retrouve aujourd'hui au beau milieu de la nouvelle Roumanie !

Malgré un siècle d’épreuves, les Sicules ont réussi à préserver leur culture et leur identité. Cette réussite est principalement due au fait que les Sicules sont une partie intégrante de la nation hongroise. Ils ont aussi leur identité régionale spécifique avec leurs propres drapeau, blason et hymne. Si vous visitez la région aujourd’hui, vous découvrirez des villages où 100% de la population parle hongrois et appartient la communauté des Sicules.

[ABP] Le Prix Nobel de la paix, le Breton Aristide Briand, avait déclaré au sujet du Traité de Trianon à l’Assemblée Nationale : «il suffit de jeter un coup d'œil sur la carte pour s'apercevoir que les frontières de la Hongrie ne consacrent pas la justice». Pouvez-vous commenter ?

[AD]Nous avons été obligés d’accepter cette injustice et de vivre sous un pouvoir étranger qui essaie de nous éliminer depuis une centaine d’années. Le fait que nous soyons toujours là mérite d’être célébré. C’est pourquoi nous avons décidé de célébrer «l’année du rassemblement» plutôt que de nous apitoyer et de sombrer dans la déprime au sujet de nos tribulations historiques. Cet état d’esprit, cette volonté de survivre, pourront j’espère inspirer d’autres communautés comme les Bretons par exemple. Le message étant qu'on ne peut pas se permettre le luxe de renoncer à soi-même, à son identité.

[ABP] La France applique-t-elle «Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes» selon ses propres intérêts géopolitiques du moment, comme on l’a vu avec les traités qui ont conclu la première guerre mondiale ?

[AD] La France applique le principe deux poids, deux mesures, depuis un certain temps. D’un côté elle applique avec énergie l’idéal jacobin d’un état-nation dans la France métropolitaine, un idéal qu’elle est désireuse d’exporter à d’autres parties du monde. En même temps, la France donne l’opportunité à certaines colonies d’outre-mer (DOM_TOM) de décider de leur propre structure politique en faisant référence à la charte des Nations-Unies et au Pacte International des droits civiques et politiques (ICCPR).

Si la France veut prendre au sérieux le principe que «tous les peuples ont le droit de déterminer librement leur statut politique et de poursuivre librement leur développement économique, social et culturel», alors le minimum serait d’engager un dialogue avec ses citoyens avant de faire une reforme territoriale telle que l’a faite François Hollande en 2014. Les Bretons ont été injustement privés de leur capitale historique, Naoned/Nantes depuis trop longtemps. Il est grand temps que les Bretons se fassent entendre à Paris afin de mettre en oeuvre une structure administrative et un pouvoir de décision décentralisés. N’oublions pas que les Bretons ont collecté plus de 100 000 signatures dans une pétition réclamant le retour de leur capitale historique. Il est temps de la leur rendre.

[ABP] En abolissant les frontières commerciales et en permettant la libre circulation des personnes et des biens, la Communauté Européenne n'a-t-elle pas apporté une sorte de solution au problème des régions nationales ? Pensez-vous qu’une occasion historique a été manquée ? Toutes ces questions de frontières injustes arbitraires n'auraient-elles pas pu être résolues une fois pour toutes ?

[AD] L’UE, et avec elle la CEE, est avant tout un projet de paix. Pour que le système marche, il a besoin d’un élément essentiel qui est la confiance. La construction de l’Union Européenne découle du fait essentiel que si les États sont intégrés dans une communauté économique qui offre à ses citoyens liberté, sécurité, et justice sans frontières internes, alors les avantages communs prendront le dessus sur les lacunes du système. Si les citoyens constatent que les principes fondamentaux ne sont pas appliqués, alors ils perdront confiance dans l’intégration européenne. La crise de l’immigration a accéléré la perte de confiance et des facteurs de risques tels que la pandémie du coronavirus incitent les Etats à se montrer réservés quant à une coopération européenne plus large et globale, avec pour conséquence qu'ils prennent chacun leurs propres mesures.

La crise migratoire comme la pandémie du coronavirus sont des symptômes de plus grands changements sur lesquels l’UE a très peu de prise et face auxquels elle est à la fois exposée et vulnérable. Si les dirigeants européens continuent à ne pas chercher et trouver à l’échelon européen des réponses communes viables à ces challenges, du moins à un certain niveau, alors de plus en plus d’Européens remettront en cause l’objectif de poursuivre une plus grande intégration. Si une masse critique de personnes perdent la foi dans la viabilité de la Communauté Européenne alors nous risquons de vivre bientôt une époque où nous aurons un sentiment de nostalgie pour l'Europe d'aujourd'hui.

[ABP] Merci

Voir aussi notre article sur les régions nationales .

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Philippe Argouarch est un reporter multi-média ABP pour la Cornouaille. Il a lancé ABP en octobre 2003. Auparavant il a été le webmaster de l'International Herald Tribune à Paris et avant ça, un des trois webmasters de la Wells Fargo Bank à San Francisco. Il a aussi travaillé dans des start-up et dans un laboratoire de recherche de l'université de Stanford.
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