-- Littérature --

"Proella", l'événement littéraire breton de l'année. Rencontre avec l'auteur : Yvon Ollivier

couverture de Proella, le chant des âmes perdues, éd. Yoran Embanner, 2016
Yvon Ollibvier, auteur de Proella, le chant des âmes perdues, éd Yoran Embanner, 2016

Quand la légende arturéenne, avec le roi Artur soi-même, et le rituel ouessantin du Proella se rencontrent, la plume devenue très agréable et limpide de Yvon Ollivier nous enchante. Son dernier opus, Proella, le chant des âmes perdues, nous a secoué. Les théories contre l'uniformisation et le softpower sont bien entendu présentes en permanence, en filigrane.

Nous sommes au milieu des années soixante, les acteurs de la guerre d'Algérie : les barbouzes à la solde d'un pouvoir jacobin uniformisateur sont au sommet de leur art. Ce pouvoir jacobin ne comprend pas. Il ne peut comprendre les spécificités bretonnes, sûrement exacerbées à Ouessant.

Un pouvoir central qui ne peut comprendre

Et quand le pouvoir jacobin ne peut comprendre, quand son cartésianisme ne peut pénétrer l'idée qu'au delà d'un corps, les hommes ont une âme, quand il ne peut comprendre que l'âme d'un marin disparu hante Yourc'h Kozh (la roche en baie de Lambaol), jusqu'à ce que Proella le délivre des pattes de Satan, quand il ne peut comprendre qu'à la pointe de Pern, il y a le passage avec l'Au-delà, quand il ne peut comprendre que sur une île comme Ouessant, il y a une vraie communauté, unie par cette île, sous le vent, et entourée de cette mer, violente, quand il ne peut comprendre, alors, ce pouvoir central frappe.

Des rouages et des chinchards...

Les rouages de l’État jacobin sont bien présents, l'avocat général, le gendarme (pas celui du cru, non non, on le remplace par un vrai, qui ne pense pas), les services secrets. Et il y a les chinchards, les Parisiens, niais, suffisants, arrogants, qui viennent à Ouessant comme un seigneur vient visiter sa domesticité. Ces Parisiens qui auront l'heur de se faire bêtement trucider. Bêtement - comprendre sauvagement. La tête à chaque fois fracassée. Car Satan était en eux. Ces Parisiens étaient tous les trois porteurs du « softpower », les « représentations françaises » : l'unicité française, l'argent roi, et la coupure avec l'Ailleurs.

L'heure de délivrer ce message

Jo Cueff, menuisier de l'île, porteur du Message du roi Artur, observe. C'est la voix off du livre, c'est le Sage aussi. Il a compris. Selon lui, l'heure est arrivée de délivrer le Message, car « les conditions prévues par la prophétie du roi Artur sont accomplies », mais le roi Artur soi-même viendra lui dire d'attendre. Est-ce Artur qui s'est présenté à deux reprises à Jo, ou un simple messager ? Peu importe, c'est la parole d'Artur qu'Ollivier nous présente. Avant ces rencontres, la première étant dans un château que seuls les initiés peuvent voir, il remua ciel et terre pour savoir que faire du Message, le délivrer ou pas. De l'abbaye de Landevenneg - où il rencontra l'abbé Jean, ainsi qu'un autre personnage très mystérieux, mais discret - au sommet du Mene Bre, pour un hallucinant concile regroupant tous les porteurs du Message venus des quatre coins de la Celtie, et où l'on pense rencontrer Dahut. Jo Cueff passera aussi dans les geôles des services secrets, vers Roscanvel, dans un bunker abandonné. Car ce Message, ainsi que l'apparition du roi Artur, semble défier le pouvoir en place.

Proella, un vrai régal littéraire

Ce livre nous renvoie au plus profond de nous-mêmes, nous renvoie dans notre culture celte qui tend à disparaître, tant elle est écrasée par l'uniformisation et le softpower, à travers les Ouessantins, qui ont encore en eux la connaissance de l'Au-delà. Il est toutefois extrêmement accessible, car de l'humour est distillé par le biais de bons mots omniprésents (par exemple : au sujet d'un Parisien instituteur, laïc forcément « A chaque fois qu'il voyait un calvaire, il voyait le sien » ou encore, parlant de l'avocat général « J'ai appris ensuite qu'il n'était pas certain d'obtenir l'avancement qu'appelait son talent ».

Ce roman, car le livre a pris la forme d'un roman policier, est un vrai régal littéraire. Tous les personnages sont de fiction. Des caricatures de personnage, avec toujours un fond de vérité. Mais le Message porté par Cueff, est-ce vraiment de la fiction ? Ne sera-t-il pas réellement délivré le moment venu ? Quel est le contenu de ce Message ? Et le moment venu, c'est quand ? Donnons la parole à Yvon Ollivier.

Une interview exclusive

Agence Bretagne Presse. Vous dites, à la fin de ouvrage « encore un peu d'effort et on s'y croirait presque». Yvon Ollivier, sommes-nous réellement face à un roman ?

Yvon Ollivier. Mais j'écris ensuite, en conclusion « Asseyez-vous [...] face au Youc'h Kozh, notre grande roche [...], vous entendrez les âmes chanter...» . Il n'y a pas de conditionnel. Vous pouvez fort bien être convaincu que nous ne sommes pas dans un roman. En revanche, les Parisiens qui se font assassiner, oui, c'est du roman. J'aime bien tirer sur la ficelle.

ABP. Parlez-nous de Ouessant

YO. Tout le coeur de mon roman est breton. Les comportements, les ressentis sont bretons, mais ceux-ci sont exacerbés à Ouessant. L’île, c’est un univers et un caractère.

Prenez comme exemple l'épisode de « la guerre d'Ouessant ». En 1981, Gaston Defferre, ministre de l'Intérieur, avait décidé unilatéralement d'assigner à résidence deux Basques. Les Îliens ont rejeté cette idée, en bloquant la piste de l'aéroport, le Gouvernement avait alors reculé.

Le rite de Proella

Ouesssant, c'est une île. Mais c'est l'enfer. Le vent. Tout le temps. Le vent qui rend fou. La mer, omniprésente, qui enlève les hommes... J'écris « Aucune famille n'est épargnée par la mer nourricière qui prélève équitablement son terrible écot» . Ceci renforce la communauté des Ouessantins, soudée, unie. La solidarité îlienne existe. Je l'ai rencontrée. Je connais Ouessant. J'ai beaucoup parlé avec les gens. Et à Ouessant, il y a le rite de Proella. C'est leur rite à eux. Celui qui les soude - ou celui qui soudait, car ce rite ne se pratique plus - ceux qui vivent avec la mer, avec la mort autour d'eux. Ce rite permet de faire revenir les âmes des marins morts en mer, en les arrachant des mains de Satan. Elles viennent chanter - crier - autour de Yourc'h Kozh, jusqu'à ce que la prieuse, entourée des femmes de l'île , réalise le rite.

La prière citée est authentique :

« Ne glevit ket, va breur, klemmoù er re varv,

O sevel ket, dibaouez eus kreiz an tan garv ?

Hag e c'hellfes atav, chom pell hep ober van

Ouzh klemmoù an Anaon, o sevel eu tan ? »

N'entends-tu pas, mon frère, les plaintes des morts qui s'élèvent sans cesse du milieu du feu cruel ? Sans faire cas des plaintes qui s'élèvent du feu ?

ABP. Avez-vous participé à un rite de Proella ?

YO. A ma connaissance, le dernier Proella aurait eu lieu dans les années 60. Il remonte sans doute à des temps antérieurs à la Chrétienté. Il y a toujours eu des morts en mer. Savez-vous que pendant la révolution américaine, dans la fin des années 1770, une centaine de Ouessantins de la Royale sont morts en mer ?

Ce rite aurait également été effectué à Molène.

Donc non, je n'en ai pas vu. Mais oui, dans mes rencontres, j'ai parlé avec des personnes y ayant participé.

ABP. En quoi les comportements français vont à l'encontre de la culture ouessantine ou bretonne ?

YO Ce qui soude les Ouessantins, c'est le Proella. C'est le lien à la terre, à la communauté, et le lien avec l'Au-delà. Toutes les représentations françaises mettent cette culture en l'air. Les représentations françaises, c'est l'unicité, l'argent roi, avec l'appropriation des terres, la coupure avec l'Ailleurs. C'est ce que l'on pourrait appeler le softpower français (les Américains ont le leur aussi). Il existe une guerre des représentations. S'il n'y a plus le lien à la terre, à la communauté, à l'Au-delà, plus rien ne nous retient ensemble. En France, c'est aujourd'hui le cas, avec l'unicité à marche forcée. On vit hors sol en quelque sorte…

ABP. La gendarmesque en prend pour son grade, et les services secrets aussi

YO. Là encore je tire sur la ficelle pour faire apparaître certaines fractures que l’on ne voit plus. L'arrivée du colonel de gendarmerie De Gélis, et de ses troupes, correspond bien à la logique colonisatrice française. L'habitat dispersé d'Ouessant s'y prêtait. Des gens comme le colonel De Gélis, j'en ai connus. La considération de l'autre sous l'angle unique de la suspicion, c'est réel. Quand j'écris « qu'y a-t-il de pire qu'une autorité éloignée de l'essence des choses », je suis dans le réel. Souvent, ces gens ne se rendent pas compte du rapport à l’autre délétère qu’ils reproduisent..

Le roman se déroule dans les années soixante. Le comportement des autorités de police, par exemple lors des gardes à vue, pouvait être de ce style. Quant à nos services secrets, les barbouzards étaient expérimentés et disponibles. Le souci de la France indivisible était fortement ancré, pour eux, comme pour l'autorité qu'ils incarnaient. Je trouve amusant de voir confronter deux mondes que tout oppose, celui de l’État nation et de la matière de Bretagne avec le Message et le retour du roi Artur.

Le pouvoir n’aime pas lorsque quelque chose lui échappe...

ABP. Vous titillez aussi l'avocat général, plus préoccupé de sa carrière que de justice. Vous en avez connu des ainsi ?

YO C’est un travers humain… Les juges sont des hommes comme les autres. Ils ont juste cette tâche particulière consistant à devoir juger leurs semblables. Même s’ils doivent réunir certaines compétences et savoirs, les qualités humaines ne s’apprennent pas sur le banc des écoles. Les juges sont des gens imparfaits comme les autres… La justice aussi est un lieu de pouvoir.

ABP. La religion catholique et les religieux sont fortement présents dans votre roman

YO. Oui. Pourrait-il en être autrement en Bretagne ? Nous avons baigné dans cette culture religieuse et dans cette chaleur communautaire, parce que la religion est une chaleur qui nous aide à vivre, surtout lorsque la vie est dure. Comme l’alcool d’ailleurs. En Bretagne, depuis la loi de 1905, nous sommes en présence d'une sorte de paix armée, entre la religion catholique et l'État laïc. La religion catholique romaine s'était fort bien implantée en Bretagne, et elle est omniprésente. L'Église représente toujours un pouvoir, même si celui-ci est en forte baisse. Elle protège son autorité. Il y a une alliance historique entre la France et l’Église romaine depuis Pépin le Bref...

D'ailleurs, on ne peut pas dire que l'Église romaine ait beaucoup œuvré pour la défense du peuple breton et des fondamentaux de notre culture, comme la langue, par exemple. En Pologne ou en Irlande, ce n’a pas été le cas. Pourquoi ?

ABP. In fine, ce Message, que pouvez-vous nous en dire ?

YO. Le message fut délivré par Artur, et les Bretons doivent se le transmettre de générations en générations jusqu’au moment où « le messager verra les ténèbres ». Il ne peut être écrit et est en lien avec le retour du roi Artur.

En Bretagne tout est magie, prophétie. Il faut juste savoir regarder derrière les choses… Ce Message fut aussi la réponse d’Artur au problème fondamental du Pouvoir des hommes et à ce terrible paradoxe consistant à toujours faire le mal au nom du bien.

Jo Cueff est un type comme les autres, mais lorsqu’il a un travail à faire, il entend le faire jusqu’au bout, mais il ne sait pas trop comment s’y prendre avec ce foutu message. Il l’a déjà transmis à son successeur, Gweltaz, celui par qui tout arrive…

Quant au retour du roi Artur, je vous invite à lire la suite de Proella.

L'homme qu'a vu Lom

Yvon Ollivier est juriste, membre de l'Institut culturel de Bretagne. Il n'en n'est pas à son premier essai.

En attendant la suite de Proella, le chant des âmes perdues, Yvon Ollivier travaille actuellement sur une fiction politique.

Yvon Ollivier sera présent au prochain festival du livre insulaire, à Ouessant, du 17 au 20 août 2016 : (voir le site)

Bibliographie de Yvon Ollivier :

- La désunion française. Essai sur l'altérité au sein de la République,L'Harmattan, 2012

voir aussi «Actualité d’Yvon Ollivier pour son livre « La Désunion française ». Dédicaces à Nantes, Gouesnou, Vannes, conférences à Brest et Paris» (voir notre article)

- La France comme si... ou l'improbable réforme du système jacobin, éd Le temps, 2015

voir aussi La France comme si... ou l'improbable réforme du système jacobin (voir notre article)

et La France comme si...Interview avec Yvon Ollivier (voir notre article)

- Gueule cassée - Lom ar Geol, éd. Yoran Embanner, 2015,

voir aussi Yvon Ollivier, Lom ar Geol et la Bretagne : l'Homme doit-il se plier à la Loi, ou la Loi s'adapter à l'Homme ? (voir notre article)

Et ne pas manquer d'autres critiques sur ABP :

- Proella Le chant des âmes perdues d'Yvon Ollivier (voir notre article)

- Proella, Le chant des âmes perdues, un roman policier d'Yvon Ollivier (voir notre article)

Voir aussi :

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