Une autobiographie intéressante pour l'Histoire contemporaine : la Bretagne au coeur et le coeur à Gauche, par Y. Quénéhervé

-- Politique --

Presentation de livre
Par Christian Rogel

Publié le 15/07/14 15:02 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Cette autobiographie, sous-titrée « souvenirs d'un leader ouvrier à la SBFM » est un document important, constitué de trois parties successives qui en disent beaucoup sur la Bretagne du XXème siècle et sur son actualité politique. L'auteur, Yannick Quénéhervé, un ouvrier, a été un pilier du syndicat CGT de la Société bretonne de fonderie et de mécanique (aujourd'hui, Fonderie de Bretagne), un responsable politique important de l'Union démocratique bretonne (UDB) et un élu dans des coalitions municipales dirigées par le Parti communiste, à Lanester, près de Lorient.

Inspiré par un frère qui s'est fait historien de la Résistance à Rosporden et a relaté les actions héroïques de leur oncle, Louis, engagé dans l'action clandestine à 17 ans. La généalogie familiale inclut tous les éléments communs à la Bretagne occidentale : les grands-pères combattants de la Grande Guerre, les tués au front, les ouvriers agricoles et les petits commerçants et les militaires. Le propre père de l'auteur, engagé dans la Marine, passe par Vichy pendant la guerre, y prend femme, puis, est le héros discret et non reconnu d'un combat imprévu contre les troupes allemandes en déroute. C'est donc un premier livre qui dresse le portrait d'une famille prise dans les remous des deux guerres. L'auteur, né à Crozon, est élevé dans une famille nombreuse à Cherbourg, puis à Lanester, et est orienté vers un enseignement professionnel, tout en rêvant d'une carrière sportive dans le javelot ou le disque. C'est là que commence un deuxième livre qui est un des rares témoignages documentés sur la vie d'une grande entreprise et de sa section syndicale ultra-majoritaire, d'une part, et, sur un engagement politique au long cours pour la Bretagne, d'autre part. Yannick Quénéhervé se fera connaître bien au-delà de son entreprise comme un leader syndical engagé à la CGT, puis, comme un sage, conseillant ses camarades de travail et toujours prêt à animer, micro en main, les manifestations. Cela ne va pas sans avaler quelques couleuvres, car la hiérarchie du syndicat n'est pas toujours à la hauteur, tout en favorisant le PCF et en détournant quelques moyens du comité d'entreprise.

C'est le grand intérêt du témoignage, car, notre syndicaliste, tout en évitant de créer de dissensions, garde un regard distancié sur son syndicat, sachant sauver la mise de quelque va-t'en-guerre ou celle d'un cadre imprudent. Cette distance, il la doit, à sa capacité à décrypter les rapports de force, et aussi au fait qu'il milite dans un petit parti de gauche, l'Union démocratique bretonne, souvent méprisé par les apparatchiks des « grands » partis, le Parti socialiste et le Parti communiste. C'est l'occasion d'entrevoir les débuts d'un Jean-Yves Le Drian, qui devient maire de Lorient et de sa soeur, Thérèse Thiéry (qui n'est pas au PS), maire de Lanester, sur l'autre rive du Scorff. On aperçoit aussi Pierre Le Ménahès, qui, responsable CGT de la Fonderie de Bretagne, se fait remarquer, en 2010, dans un débat télévisé avec Nicolas Sarkozy, puis, jeune retraité, prend la tête de liste dans le Grand Ouest pour le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) aux élections européennes 2014.

L'auteur s'épanouit dans l'action municipale, surtout comme maire-adjoint de Lanester, chargé de l'Enfance et de la Jeunesse, tout autant qu'il participe à toutes les réunions, campagnes électorales et fêtes de son parti. C'est l'occasion d'un rare coup de projecteur sur les thèmes de l'Union démocratique bretonne, ses petits succès électoraux (parfois plus de 6%), mais, on ne fait que deviner ses évolutions politiques, dont celle de 1990 qui l'amène à se rapprocher des Verts et à s'éloigner de la dialectique marxiste (voir notre article). Dans les années 70, le Parti communiste, malgré la dictature interne, semble le modèle du vrai parti de gauche face à un Parti socialiste qui se cherche et qui déçoit vite le petit peuple après sa victoire aux élections en 1981. Pourtant, dans les années 90, le PS de Bretagne prend son essor en conquérant plusieurs villes, tient ses alliés en laisse et met à l'écart les régionalistes rocardiens, comme Le Pensec.

Yannick Quénéhervé plaide pour son parti, dont il vante la liberté d'expression à l'intérieur et les analyses politiques, dont, à ses yeux, la pertinence ne se retrouve pas « sur le terrain frustrant des joutes électorales ». Il voit les Bretons retrouver, peu à peu, leur fierté en brandissant des drapeaux dans des manifestations de tout genre, et pas seulement récréatives, dans la signalisation bilingue, dans la promotion des produits locaux par « Produit en Bretagne », le développement de l'enseignement en breton et de la culture bretonne (festivals, spectacles, parades).

Les freins à une Bretagne réunifiée, plus sûre et plus épanouie, viennent du PS et du PCF « dont la boussole politique reste fixée sur la capitale » et, « dont… les principaux dirigeants sont issus du microcosme parisien »... « Et ceci malgré la bonne volonté de socialistes décentralisateurs qui se font bouffer (sic) par la technostructure au pouvoir et par les barons départementaux de la rue de Solférino ». L'auteur plaide pour une participation à la gestion locale, plutôt qu'à une contestation non « constructive », et, regrette que l'UDB n'influence la société « qu'à doses homéopathiques ».

Retiré dans l'intérieur des terres, sans perdre son élan militant (défense de l'hôpital de Carhaix et actions environnementales, élection cantonale 2011), Yannick Quénéhervé a voulu « rendre hommage à (ses) compagnons de lutte », aux acteurs d'« un combat inégal, pour la défense de notre identité et de la planète ». Essai réussi du premier coup sur l'aire de lancer de javelot.

Yannick Quénéhervé a également co-signé « L'Union démocratique bretonne : 50 ans de luttes » (Yoran embanner, 2014) et s'est présenté aux élections cantonales pour Gourin en 2011 (4,57%).

Yannick Quénéhervé, La Bretagne au coeur & le coeur à gauche : souvenirs d'un leader ouvrier de la SBFM, Fouesnant, Yoran Embanner, 2014. ISBN 978-2-916579-66-5. 18 ¤.

Christian Rogel

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