Sur les pas de Tristan et Iseult

-- Histoire de Bretagne --


Publié le 21/02/16 17:25 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Concernant les premiers romans médiévaux, le linguiste et historien breton Joseph Loth dit ceci (1) : « Une théorie très répandue surtout parmi les romanistes, et qui a particulièrement cours au sujet de Tristan, c'est que si les épisodes dans les romans arthuriens sont celtiques, si la matière est bretonne, la mise en oeuvre ne l'est pas » . Ce n'est pas l'avis de Loth, qui, infirmant l'opinion d'un autre médiéviste d'origine bretonne, Joseph Bédier (2), affirme :« Owen et Lunet, Peredur, Gereint et Enid sont supérieurs aux romans français correspondants, aussi bien au point de vue de la composition qu'au point de vue narratif. » et « L'ancienne littérature d'Europe, au XIIe siècle, n'offre rien de comparable au Songe de Maxen et au Songe de Ronabwy, oeuvres sorties tout entières de l'imagination de conteurs gallois. ».

Après la conquête de l’Angleterre par Guillaume de Normandie, les Bretons, au contraire des Français, étaient fort nombreux parmi les nouveaux maîtres de la Grande Bretagne. Parlant français depuis Alain Fergent, ils furent en contact étroit avec leurs cousins de Galles et de Cornouailles. « Brient (8) (Le Roux, fils d'Eon de Penthièvre) devint le premier comte de Cornouailles ». Giraldus Cambrensis constate que « Les Bretons et les Cornouaillais du moyen âge, se comprenaient facilement». Un certain Juel de Totenes, était le plus riche propriétaire du Devon. Marie de France fait aborder son héros armoricain Eliduc à Totnes. Ces Bretons s'exprimant en trois langues (anglais, français et breton) permirent à ces récits oraux d'être traduits et diffusés dans tout l'occident. Cette « matière bretonne » n’était pas le fait seulement des jongleurs bretons, comme il est dit souvent d'une manière réductrice, mais par des Bardes et des lettrés qui œuvrèrent en Galles indépendante longtemps après que la Cornouailles fut conquise.

Dans Tristan et Yseult (3) de Béroul (12è siècle), la plupart des noms sont francisés. Trestan (de Drustano) est celui d'une famille importante de Cornouailles. Yseut viendrait de Essyllt et Loth note une curieuse analogie sur le fameux pilier d'Eliseg, trouvé près de l'abbaye de Valle Crucis à Llangollen (Galles), élevé à la mémoire d'un roi de Powys. En outre, il existe un Ryt Eselt ou gué d'Yseult dans la paroisse de saint Kevern.

Ce très beau roman d'amour évoque des pays et des villes parfois éloignées de la Cornouailles : Irlande, Écosse, Gales/Galles, Loenois/Léon/Lothian, Dureaume/Durham, Carduel/Carlisle, etc, mais d'une manière convaincante, Loth a retrouvé la plupart des noms de lieux employés par Béroul en explorant la carte des Cornouailles et en fouillant les archives.

Suivons les péripéties du roman de Béroul :

« Une chapel est sor un mont » … c 'est le saut de Tristan à Chapel point, au sud de Mevagissey ; le promontoire ressemble à un éperon barré. En 1487, à la suite de la défaite de Bosworth, Sir Henry Bodrugan renouvela le saut de Tristan car, sur le point d'être arrêté pour trahison, il sauta de la falaise sur la plage où l'attendait un navire qui l'emmena en France. L'endroit est encore appelé « Saut de Bodrugan » (4).

« Il y avait à Lancien, un lépreux » , ce qui est curieux c'est que Lantien, francisé en Lancien, appartenait autrefois aux Bodrugan ! Daphné du Maurier parle de ce personnage dans « La maison sur le rivage ». Le roi Marc et Yseut faisaient leurs dévotions dans l'église de Saint Samson et Lantien se trouve dans cette même paroisse, à Golant près de la rivière Fowey, à moins d'un kilomètre du château de Castledore, un oppidum de l'âge du fer. Il y a encore un bois de Lantyan près de saint Winnow (rivière de Fowey).

« En la forêt de Morrois sont », La forêt de Morois serait Moresk en saint Clément près de Truro, noté dans le Domesday Book. Moresk est encore un quartier de Truro.

« Devant le gué aventuros », ce gué boueux sur lequel on s'avance sur des planches, est le Malpas au sud de Truro, à la fourche entre les rivières de Truro et Tresillian.

« Marc a orelles de cheval », cette légende existe à l'identique dans la baie de Douarnenez où l'on trouve les toponymes Porzmarc'h et Lostmarc'h..

Tristan évoque souvent la Bretagne, « En Bretagne ou en Loénois », il s'agit ici de la Bretagne Armorique, ce qui signifie que le Loonois/Léon peut aussi s'y trouver, plutôt qu'en Écosse (Lothian). Parlant du sénéchal de Marc'h, Dinas de Lidan, il est curieux que Loth ne fasse pas le rapprochement avec Litau, Letavie, Llydaw (5), nom de l’Armorique dans l'antiquité.

« De Constantine à Rome », il existe deux Constantine en Cornouailles.

« A la croiz rouge anmi la lande », beaucoup de ces toponymes en Bretagne aussi, car sans doute en brique à l'époque gallo-romaine.

« La Blanchelande out traversée », un manoir important portait ce nom dans la paroisse de Kéa (Truro) en face du Malpas.

« Li hermite en vet au mont », c'est le Mont st Michel de Cornouailles où se tenaient des foires.

« par saint Tresmor de Caharès », ou saint Trémeur honoré à Carhaix, ville du prince Marcus Conomorus, prototype du roi Marc'h

« si ert venu a Cuerlion » (Kaer légion), on situe souvent cette ville en Galles, mais il y en plusieurs en Cornouailles, par exemple à l'est de Fowey. En Bretagne, les Kerléo (Ker légion) sont très courant.

Carduel serait la ville de Carlisle près de l’Écosse, la Cair Ligualid de Nennius. Elle est citée encore au 14è siècle par Froissart (6) narrant les aventures de Robert Bruce (en 1328). Il l'a situe d'ailleurs en Galles (Galloway). Notons qu'autrefois, les Bretons occupaient Dumbarton (Dun-breton, en Écosse aujourd'hui)

L'île où Tristan combat le Morholt serait Looe island, à l'embouchure de la rivière Looe, anciennement Île saint George. Or comme Tristan, saint George terrasse le dragon …

L'île Tristan (7) en Bretagne, s'appelait autrefois l'Insula Trestani tandis que l'église la nommait île de Tutuarn, le peuple utilisait le premier nom qui n'est pas d'origine française (Trestan).

Notes :

1. Joseph Loth, Contribution à l'étude des romans de la table ronde, Gallica

2. Joseph Bédier est l'auteur d'un remarquable Tristan et Iseult restitué à partir de plusieurs sources (Béroul, Thomas, etc)

3. Version de la Pléiade, autre version disponible sur Gallica

4. (voir le site)

5. Sur Letavie,lire « La Bretagne des saints et des rois … Chedeville/Guillotel, p26

6. Les chroniques de Jean Froissart. Tome 1, Froissart, Jean (1337?-1410?)

7. île Tristan : (voir le site)

8. Brian of Brittany dans en.wikipedia

9. Photo : Mort de Tristan et Iseut, enluminure de Tristan de Léonois, France, Ahun, XVe siècle, BNF


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Informaticien, marié, aime l'écriture (prose poétique, essais, traduction), la langue bretonne, l'histoire, de la Bretagne en particulier, etc
Vos 1 commentaires
TRUBLET Colette
2016-02-22 08:32:50
Excellent travail. Nous n'en avons pas fini de découvrir notre héritage celtique. La malédiction de la soumission à des Césars successifs a empêché l'esprit celtique de se manifester.Les Celtes voulaient se faire une place au soleil. Ils reconnaissaient à tous le droit d'en faire autant. Ils ont peuplé l'Europe et voilà que l'idée européenne est en panne faute du respect de frontières protectrices de petits pays chacun en charge à sa manière des héritages historiques culturels et géographiques sédimentés durant des millénaires.
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