Quel avenir pour l’algoculture en Bretagne ?

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Par Philippe Argouarch

Publié le 20/10/20 19:07 -- mis à jour le 24/10/20 21:19
L’Algoculture en Bretagne
La culture des algues off-shore expliquée par deux spécialistes de C-Weed Aquaculture. Découvrez en images toutes les étapes de la production de laminaires comme le Kombu royal ou le wakamé irlandais. Les cultures d'algues sont productrices d'oxygène, favorisent la biodiversité dans le cadre d'une aquaculture biologique, durable et renouvelable. Après récolte les algues sont séchées et commercialisées.(1229 vues)
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Algoculture sur filin dans la rance. Photo C-Weeds aquaculture.

Jeudi dernier à Quimper dans le cadre de l’assemblée générale des ambassadeurs de la marque  Tout commence en Finistère , s’est tenue une conférence sur le thème Développement Economique et Algues avec plusieurs intervenants dont Christine Le Tennier de GlobeXplore, Guy Potier de Nividic, Marie-Laure Le Goff de la Maison Le Goff et Marine Le Barbier.

Les goémoniers bretons, les principaux producteurs d’algues sauvages au monde

La production française de macroalgues a été de 80 000 tonnes en 2019 (1) et ce sont principalement des algues récoltées en mer en Bretagne et pas des algues d’élevages (algoculture). Ces algues qui sont récoltées par les goémoniers sont principalement des laminaires qui servent avant tout dans l’industrie alimentaire pour la fabrication des gélifiants que l’on retrouve partout jusque dans nos glaces. Ces algues entrent aussi dans les aliments pour le bétail et dans les engrais. A noter qu’au début du XXe siècle, on en était à 120 000 tonnes par an (2). La production a énormément baissé après 1950 et la profession de goémonier avait presque disparu ! Le goémon entrait autrefois dans la fabrication du verre, des explosifs puis de l’iode (la teinture d’iode). Dès le XVIe siècle, on construisait sur le littoral du Finistère des fours à soude pour fabriquer des pains de soude.

La ressource n’est pas en danger pour le moment. Selon Ifremer, il y aurait 350 000 tonnes de laminaires juste autour de l’île de Molène. A noter que la ressource française en laminaires ne se limite pas à la Bretagne puisque le kelp autour des îles Kerguelen atteint des hauteurs de 60 mètres. Le kelp est le nom anglais des laminaires géants qui poussent sur la côte pacifique de l’Amérique du nord. D’autres espèces avec des débouchés pharmaceutiques ou médicaux en particulier existent en Polynésie et l’algoculture peut s’y développer tout aussi bien que la culture perlière.

Plus de 700 espèces d’algues existent sur le littoral breton sans parler des milliers d’espèces de microalgues. Une vingtaine de ces espèces sont autorisées pour l’alimentation humaine, bien plus pour l’alimentation animale et encore plus pour la fertilisation des terres agricoles, la santé ou la cosmétique. La récolte de ces algues sauvages par les goémoniers fait de la Bretagne un des premiers producteurs mondiaux d’algues naturelles. A eux seuls les goémoniers bretons récolteraient 15% des algues sauvages récoltées dans le monde entier d’après un reportage de France 3

La Chine loin en tête pour l’algoculture

La production mondiale de macroalgues s’élevait à près de 30,4 millions de tonnes en 2019. 96 % de cette production proviennent de la culture d’algues des pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est, de la Chine, du Japon, de l’Indonésie, et le reste vient d’Amérique du Sud, d’Afrique, d’Europe et d’Océanie. Cette culture répond à la demande des consommateurs dont beaucoup ont des algues dans leur menu quotidien.

Le marché mondial des algues en 2020 est estimé à 782.9 Millions de dollars et devrait atteindre $1.2 milliard en 2027, avec un taux de croissance de 6,2% entre 2020 et 2027. Les sources .

L’offre et la demande

Si les bienfaits des algues comme fertilisant pour l’agriculture sont acquis depuis des siècles en Bretagne, voire depuis l’arrivée de l’agriculture dans la péninsule il y a des milliers d’années, les vertus des algues dans la fabrication des cosmétiques et comme additifs gélifiants dans l’industrie alimentaire sont aussi acquises depuis une trentaine d’années. La demande pour les coagulants, les solidifiants, les épaississants extraits des alginates pour l’industrie alimentaire est énorme et les goémoniers y répondent mais, qu’en est-il de la demande pour les algues alimentaires ?

Alors que 95% de la production en Asie est destinée à l’alimentaire, on en est très loin aujourd’hui en France. Bien sûr le facteur culturel est énorme puisque les Japonais, les Coréens, les Chinois, mangent des algues depuis des siècles, voire des millénaires et ils savent les cuisiner. Les Japonais mangent neuf kilos d’algues fraîches par an par personne, l’équivalent de la laitue pour un Européen. « Aujourd’hui la demande est là », affirme Christine le Tennier (3) qui se désole de devoir importer des algues du Japon. Les transformateurs bretons importent d’Asie, d’Israël et même d’autres pays européens.« La Bretagne n’arrive pas à fournir la demande des consommateurs pour ces quatre algues » (dans cet ordre) affirme-t-elle : la nori, le wakame, l’ulve et la dulce. Il y a bien sûr aussi une énorme demande pour la microalgue spiruline dont le très haut contenu en protéines sera déterminant pour nourrir la population mondiale au XXIe siècle.

On se demande d’ailleurs pourquoi les quelques algoculteurs bretons produisent du kombu royal ? Lors de la dernière marée, de coefficient 115, le week-end dernier, on marchait dessus avec seulement de l’eau jusqu’aux chevilles. Il y en a partout sur la côte du Finistère nord.

L’algoculture bretonne handicapée par la météo et les marées mais aussi par le manque d’investissements

Malgré cette richesse naturelle, l’algoculture bretonne a du mal à se développer sur ses 2470 kilomètres de côtes. Les côtes de la Chine et du Japon regorgent de baies propices à cette activité, ce qui n’est pas forcement le cas en Bretagne. La Bretagne est handicapée par sa météo, explique Christine Le Tennier. Les tempêtes d’automne et d’hiver rendent l’algoculture côtière à la merci des éléments. Il y a quelques exceptions sur la côte sud du pays bigouden comme à Lesconil avec l’entreprise Algolesko, dans la baie de Lampaul à Ouessant, avec l’entreprise Nividic qui fait des cosmétiques, autour de Molène et dans la Rance avec C-weed aquaculture. Cela ne représente même pas un millier de tonnes par an et ce ne sont pas forcement les bonnes algues alimentaires qui y sont cultivées. Mais qu’en est-il du golfe du Morbihan ? Voire des abers et les rias bretonnes ? L’amplitude des marées reste un handicap car l’échouage des filières où sont ancrées les algues à marée basse n’est pas recommandé.

Christine le Tennier recommande le développement de bassins de productions suffisamment près des côtes pour pouvoir y pomper l’eau de mer. On le fait déjà pour certains parcs à huîtres comme à l’Ile Tudy dans la rivière de Pont-L'abbé. Ce système permettrait de préserver la ressource, une meilleure traçabilité, un meilleur contrôle des pollutions éventuelles, permettrait le brassage des eaux et le contrôle de l’input des nutriments sans parler d’une semence et d’une récolte bien plus faciles qu’en haute mer. Il faudra investir et on parle de millions d’euros par unité de production.

Notes

(1) Chiffre AFP-Le Monde

(2) Les goémoniers de Pierre Arzel éditions de l'Estran le Chasse-Marée

(3) Christine Le Tennier est une pionnière de l’économie des algues. Elle a lancé son entreprise de produits alimentaires à base d’algue GlobeExport dès 1987 à son retour du Canada.

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Philippe Argouarch est un reporter multi-média ABP pour la Cornouaille. Il a lancé ABP en octobre 2003. Auparavant il a été le webmaster de l'International Herald Tribune à Paris et avant ça, un des trois webmasters de la Wells Fargo Bank à San Francisco. Il a aussi travaillé dans des start-up et dans un laboratoire de recherche de l'université de Stanford.

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