Satire mordante du capitalisme : Robinson Crusoé s’invite à l’Opéra de Rennes
Avec Robinson Crusoé, Jacques Offenbach signe en 1867 un opéra-comique qui déroute autant qu’il séduit. Loin de ses succès bouffes comme La Vie parisienne ou Orphée aux Enfers, cette partition plus ambitieuse explore un territoire hybride : une aventure exotique teintée de satire, où l’humour offenbachien se mêle à un lyrisme plus franc qu’à l’accoutumée.
L’œuvre, inspirée très librement du roman de Daniel Defoe, s’amuse à détourner le mythe du naufragé solitaire. Le livret d’Eugène Cormon et Hector Crémieux multiplie les situations cocasses : une famille anglaise engoncée dans ses principes, un héros rêveur et maladroit, des cannibales plus folkloriques que menaçants, et un Vendredi transformé en compagnon de scène irrésistible.
À sa création, l’opéra ne rencontre qu’un succès mitigé. Le public de l’Opéra-Comique, habitué aux intrigues sentimentales, se montre dérouté par ce mélange de genres. Pourtant, la critique reconnaît déjà la qualité de la musique et l’audace du propos.
Il faudra attendre la fin du XXᵉ siècle pour que Robinson Crusoé retrouve une place sur les scènes européennes.
La nouvelle production s’éloigne complètement de la version originale. Très contemporaine, elle assume une forte dimension politique, sans jamais perdre l’esprit de l’œuvre.
La mise en scène, signée Laurent Pelly, se distingue par son inventivité et son sens du rythme, tandis que la direction musicale de Guillaume Tourniaire apporte une énergie précise et nuancée à l’ensemble.
Projeté en plein air jeudi sur l’écran géant de la place de la Mairie, l’opéra a réuni environ trois mille spectateurs. Il sera de nouveau diffusé à l’international le 6 novembre aux Champs Libres.
Cette nouvelle production devient un miroir déformant — mais terriblement reconnaissable — des fractures sociales et idéologiques qui traversent les États-Unis.
Une maison parfaite qui craque : critique de l’illusion bourgeoise
Le premier décor, une maison-témoin pastel digne d’un catalogue des Trente Glorieuses, expose une vision idéalisée de la classe moyenne occidentale. Tout y est trop propre, trop ordonné, trop heureux. Pelly semble y pointer une mythologie conservatrice : celle d’une famille modèle, d’un confort figé, d’un monde où rien ne dépasse.
La fuite de Robinson (Pierre Derhet) hors de ce cocon prend alors une dimension politique : quitter la perfection factice pour affronter la réalité. Le personnage de Sir William Crusoé, incarné par Frédéric Caton, devient presque une caricature de notable paternaliste, gardien d’un ordre social immobile.
Des tentes de sans-abri aux gratte-ciels : l’Amérique des inégalités
Le basculement vers le deuxième décor est brutal : tentes de SDF, silhouettes errantes, tours de verre. La transition évoque les contrastes extrêmes de nombreuses métropoles américaines, où la prospérité côtoie la précarité.
Cette vision n’est pas neutre : elle renvoie à des débats bien réels sur le logement, la pauvreté urbaine, et les politiques publiques qui peinent à y répondre. Le spectacle ne prend pas parti explicitement, mais il met en scène les conséquences sociales d’un modèle économique qui laisse beaucoup de monde au bord de la route.
L’arrivée de Mathilde Ortscheidt en Vendredi, qui vit elle aussi dans la rue, renforce cette nouvelle lecture. Le duo qu’elle forme avec Robinson, ponctué de passages en espagnol, ouvre une autre piste : celle de l’immigration latino-américaine, omniprésente dans le débat politique américain. Le spectacle ne formule pas de message direct, mais il suggère une réalité : la frontière, la fuite, la peur d’être retrouvé.
Capitalisme cannibale et armée de Trumps
Les « cannibales » deviennent des travailleurs d’une chaîne de production cannibale, néons clignotants, gilets fluo, lettres géantes « EAT ». Difficile de ne pas y voir une critique du capitalisme industriel, de la déshumanisation du travail, ou encore de la consommation comme logique dévorante.
Puis surgit une horde de mini‑Trumps, caricatures outrancières d’un personnage politique mondialement connu. Le spectacle ne vise pas une élection en particulier, mais utilise cette figure comme symbole d’un certain populisme, d’une rhétorique agressive, et d’une culture politique fondée sur l’image et la provocation.
Offenbach, maître de la parodie, trouve ici des héritiers inspirés
La satire n’est jamais gratuite : elle s’inscrit dans la tradition offenbachienne, celle qui se moque des travers humains, des illusions sociales, des certitudes trop confortables. Tourniaire dirige Orchestre National de Bretagne avec une énergie qui épouse parfaitement cette folie contrôlée : accélérations soudaines, ruptures comiques, contrastes assumés.
Un public conquis par l’audace et l’humour
Le public rennais rit, applaudit, se laisse surprendre. Le spectacle ose, détourne, exagère, mais toujours avec une intelligence scénique qui évite la facilité.
Dates des représentations: ( 2 dernières)
Lundi 22 juin à 20h
Mercredi 24 juin à 20h
Opéra chanté et surtitré en français.
Tarif: de 5 à 64 euros
Commentaires (1)
Fort intéressant