Rome et ses mythes dans l'histoire de France

-- Histoire de Bretagne --

Chronique de Jean-Jacques Monnier
Porte-parole: Jean-Jacques Monnier

Publié le 5/01/20 10:42 -- mis à jour le 05/01/20 12:50

On a déjà évoqué la forte tendance chez beaucoup d'historiens à majorer et à positiver systématiquement l'influence de Rome et de la romanisation dans l'histoire de la France et surtout de l'État français. Les exemples sont nombreux et s'inscrivent dans l'histoire réécrite afin d'élaborer un « roman national » dont la justification politique est de renforcer le caractère centraliste et uniforme de l'Etat, en le faisant apparaître comme une caractéristique permanente. Le sujet mériterait un livre. On se limitera ici à cinq exemples pris dans des périodes différentes. Il ne s'agit que d'une ébauche de réflexion, sans autre prétention que d'exister.

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carte mundusbellicus.fr

Les atouts oubliés du monde pré-romain

-Le premier nous est fourni par le paléo-anthropologue Yves Coppens. Le savant nous rappelle qu'il a engagé sa première controverse scientifique à l'âge de 14 ans. Il avait mis au jour, lors de fouilles réalisées dans son Morbihan natal, de petits fours à augets - c'est-à-dire de petits godets de pierre cuite - servant à faire évaporer l'eau de mer de manière à en extraire le sel. Coppens précise : «pour moi, cette industrie était gauloise alors que pour mes aînés, elle était un apport romain», une telle technique n'ayant pu être maîtrisée par les malheureux indigènes... «J'ai tenu bon avec arrogance devant leur condescendance !» précise le chercheur («Yves Coppens se raconte», article dans Science et Avenir n°852, janvier 2018, p.52). Son père, physicien du même nom et bien connu des stagiaires des années 1950 de l'université d'été du mouvement bretonnant Ar Falz, les a départagés à partir d'une datation au carbone 14 : 377 avant Jésus-Christ, soit longtemps avant que César ne batte les Vénètes en 56 avant Jésus-Christ. «J'ai jubilé» ajoute le célèbre chercheur.

Les mêmes préjugés systématiquement favorables s'appliquent aux civilisations grecques et romaines. Les Grecs se voient attribuer la fondation de la ville de Marseille et l'introduction des villes en Gaule alors que l'archéologue Jean Chausserie-Laprée note l'existence, avant le VIe siècle avant notre ère, d'une vraie ville sur l'oppidum de Saint Blaise à l'embouchure du Rhône : une architecture en dur, des places, des rues, des habitations. Avec ces découvertes, c'est la fin du mythe fondateur de Marseille par les Grecs, démontrait l'émission Carbone 14 sur France Culture le 5 janvier 2020.

Eperons barrés (Brest, Le Yaudet, Alet…)

Le second exemple est presque contemporain du dernier événement évoqué dans le cas précédent. Le site du Yaudet, en Bretagne nord, est un des rares éperons rocheux barrés de l'époque celtique et atteste une présence humaine encore beaucoup plus ancienne. Des fouilles de longue durée y ont mis au jour de nombreux vestiges, dont un mur en maçonnerie romaine près de la porte Sud. Hormis la chapelle, les guides n'évoquent que cette installation bienfaitrice des Romains. Interrogé sur la période la plus prospère connue par la « ville » du Yaudet, l'archéologue britannique Barry Cunliffe qui a co-dirigé l'essentiel des fouilles, répond sans hésiter - documentaire «Le Yaudet , 8000 ans d'histoire», LTW-BCD, site Becedia- que c'était « le second âge de fer, juste avant la conquête romaine ». Et de pointer l'énorme fortification de terre et de pierre, de 6 à 8 mètres de hauteur, édifiée pour se protéger des menaces de conquête romaine. La prospérité était alors fondée sur un commerce maritime transmanche intense , que la présence romaine va faire péricliter, provoquant le dépeuplement des côtes.

Les Romains, des colons impitoyables ?

-Un troisième exemple concerne l'évocation timide de la brutalité de la conquête romaine elle-même. L'universitaire Jean-Paul Demoule apporte deux précisions, d'abord sur le contexte humain : « La notion d'une Gaule homogène précédant la France est donc un anachronisme du XIXe siècle, d'autant que la civilisation celtique s'étendait alors jusqu'à la Bohème ». Ensuite sur la violence : les 500 000 morts de la conquête et « autant de prisonniers réduits en esclavage » sur 10 millions d'habitants. « La romanisation a été une colonisation avec confiscation des terres au profit de colons romains. On estime l'immigration romaine à quelques centaines de milliers de personnes ». Par contre ce que l'on dramatise ensuite sous le nom connoté d'invasions barbares apparaît plus désormais comme un lent métissage culturel, comme le montre le contenu des tombes (in Le Point, numéro spécial «L'Odyssée des Sapiens», dec.2019, p188-189).

Pax Romana

-Un quatrième exemple concerne les prétendues paix et sécurité apportées par les conquérants. Les Romains s'accordent alors le monopole du trafic avec l'île de Bretagne, l'interdisant de fait aux Curiosolites, aux Osismes et aux Vénètes, comme le montre un historien des Vikings , Les zones côtières vont se trouver désertées par ces peuples celtiques locaux, notamment armoricains, qui vont s'enfoncer vers l'intérieur et vers l'Est. Les Saxons, les Frisons, les Scots et surtout les Vikings vont alors multiplier les incursions, voire les installations, dans ces zones de prospérité maintenant désertées. Cela va obliger les Romains à y concentrer des troupes, parmi lesquelles des « fédérés » bretons et chrétiens, réputés pour leur efficacité militaire, venus avec leur famille de l'île de Bretagne dès avant le IIIe siècle de notre ère. Mais ce n'est plus la prospérité économique (cf Joel Supéry, La Saga des Vikings, Editions Autrement, 2018). La pax romana et ses bienfaits ne correspondent pas à une réalité pour l'Armorique.

Persistance gaulo-celtique et péril franc

Un cinquième exemple de romanomanie est de parler d'une romanisation rapide de la population dans son ensemble en Gaule et singulièrement en Armorique. Sans s'attarder ici sur les travaux montrant la persistance du gaulois en Gaule - comme le montrent Francis Favereau dans «Celticismes», Skol Vreizh, 2017 et aussi François Falc'hun dans sa thèse nettement plus ancienne- , le cas de Germain d'Auxerre, devenu saint après sa mort, illustre les liens religieux et politiques demeurant entre la Gaule et l'île de Bretagne peu avant la fin théorique de l'empire romain d'Occident. Germain se rend en Bretagne pour combattre l'hérésie pélagienne. Il s'adresse aux foules en langue du pays, c'est à dire en breton, sans doute en gaulois mais les deux langues brittoniques doivent être suffisamment proches pour qu'il y ait intercompréhension -voir notamment les pages 275-277 des «Origines de la Bretagne» de Léon Fleuriot (Payot, 1982)-, ce qui n'empêche pas Germain de s'exprimer aussi en latin et d'appartenir à la romanité. Le monolinguisme jacobin français du XXe siècle n'avait pas cours chez leurs ancêtres ( ?) gaulois ou celtes !

Les rapports entre Francs d'une part et Armoricains et Bretons de l'autre ne sont pas non plus empreints d'une amitié débordante. Les seconds s'appuient souvent sur les Vikings pour résister à l'envahisseur venu de l'Est. Mais lorsqu'en 911, les Francs cèdent la Normandie au chef viking Rollon, ils l'encouragent à envahir la Bretagne, à commencer par l'Avranchin, le Mont Saint-Michel et ces îles qu'on appellera plus tard « anglo-normandes », avant de piller et détruire en 913 l'abbaye de Landévennec.

Assimilation

Si ce recours constant à la romanité comme référence du progrès humain ne cesse jamais depuis le ralliement réciproque de Clovis au christianisme et du christianisme aux Francs, il s'amplifie à la Renaissance et encore plus lors de la Révolution française sous la forme d'une romanomanie rétroactive: « Le monde est vide depuis les Romains » soupirait le Robespierriste Louis Saint-Just alors qu'il demandait la mise en accusation d'une partie des révolutionnaires jugés « indulgents » et qu'avec ses amis politiques, il s'activait, tel un taliban moderne, à faire détruire toutes traces du Moyen Age religieux dont la célèbre abbaye de Cluny (voir son «Discours à l'assemblée nationale» du 31 mars 1794). Et gare à ceux qui n'approuvaient pas cette orientation d'exclusion et de mort !

Une politique comparable est déclenchée contre la diversité linguistique et culturelle des populations de l'hexagone, dont on n'approche pourtant des frontières actuelles que dans le 3e tiers du XVIIIe siècle. Le même Jean-Paul Demoule, cité plus haut, note : « Le royaume se construit par agglomération de communautés très diverses, de par leurs langues et leurs modes de vie : Flamands, Bretons, Basques, Occitans, Catalans, Corses, Alsaciens, Lorrains germanophones. En outre, les reines de France sont traditionnellement étrangères ». D'où le déclenchement d'une politique séculaire d'assimilation de la population par l'administration et les collèges, une partie des élites -sous peine de mort ou de bannissement, se trouvant entraînée encore plus vite dans l'intégration idéologique à la « Grande Nation ».

De la romanophilie commode à l'éloge de la force et de la colonisation

Au départ, il est bien commode de donner dans la romanophilie : les Romains sont les seuls à nous avoir laissé en abondance les textes et la construction en pierre. Voir l'histoire par leur prisme est bien plus confortable et gratifiant que la laborieuse recherche des techniques agricoles, de la philosophie non écrite et des vestiges de constructions en bois des victimes de leur colonisation.

Il ne s'agit pas pour l'historien de faire des Romains des monstres ou des génies du bien, mais de voir comment leur impérialisme a pu se traduire par certaines avancées pour les autochtones, mais aussi par beaucoup de reculs, comme toute colonisation. Et surtout comment leurs héritiers idéologiques et culturels, révolutionnaires, bonapartistes ou royalistes, et nationalistes français de droite et de gauche d'aujourd'hui leur ont emboîté le pas dans l'hostilité méprisante face à la diversité, aux cultures, aux langues et donc à tout pouvoir local, donc au peuple. Le système idéologique bâti sur le socle d'une romanité magnifiée aboutit à une négation constante et persistante de toute démocratie véritable, la grande absente de la révolution française, où une classe chasse l'autre et conserve le pouvoir en truquant les élections.

Jean-Jacques Monnier

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