Rencontrer un poète : Yvon Le Men

-- Cultures --

Communiqué de presse de marc Patay Lejean

Publié le 9/09/13 21:38 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Dimanche 8 septembre, nous avons rencontré le poète Yvon Le Men à l'espace d'art de l'Ecole des filles, créé par Françoise Livinec. A Paris, sans doute aurions nous peiné à palper, à peine, le manteau de l'artiste, mais ici, à Huelgoat, dans ce bois élevé, qui vit autrefois, refluer les troupes vénètes battues par César, leur trésor emporté à l'abri des murailles du camps d'Artus, espérant le secours des tribus affidés en invoquant les mânes, nous eûmes le privilège de déjeuner en compagnie de l'artiste avant d'assister à la causerie ou l'auteur nous parla de sa vie et de son ½uvre.

Bien qu'issu d'une famille très pauvre, Yvon Le Men a fait le choix, très tôt, de la poésie. Choix courageux mais nécessaire aussi, pour lui, qui ne se voyait pas sur les bancs de l'université quand la vie l'appelait à toute force en dehors. Et la poésie, celle du 19è siècle, qu'il avait fuie, au moins délaissée, à cause de l'école, en même temps que l'école, il l'avait alors redécouverte avec Léo Ferré puis avec son premier éditeur auprès duquel il lut tous les auteurs contemporains. Militant à gauche, dans les années 70, il choisit sa vocation lors de la grève des Kaolins de Plemet en 1972, où il rencontra Gilles Servat. De cette époque d'engagement politique, Yvon Le Men a gardé le meilleur, la fraternité, tout en sachant l'intolérance des idéologies. Il eut aussi des maîtres en poésie. Eugène Guillevic, qui dit de lui, dans la revue « Bretagne », « il est bavard mais a un don ». Le haut fonctionnaire le prévint qui lui faudrait peut-être écrire pour vivre et non vivre pour écrire. Xavier Grall, qui l'encouragea, et dont il lut le poème « solo » sur radio-Armorique, le jour de l'Ascension, en 1981, quelques mois avant la mort de ce dernier,

« Seigneur me voici c'est moi

je viens de petite Bretagne

mon havresac est lourd de rimes

de chagrins et de larmes ... »,

Jean Malrieu, l'ami de Breton, « Chez Jean Malrieu, tous les noms étaient propres et montaient du corps au c½ur et du c½ur à la tête » ; l'instituteur lui parla du nécessaire « travail » du poète.

Yvon le Men est natif de Tréguier. Avant ses contemporains en poésie, trois Bretons de cette cité l'ont marqué, saint Yves, Renan et Anatole le Braz, l'auteur de la « Légende de la mort », le poète en prose.

En chacun de nous, il y a un poète qui sommeille, mais cependant, lui seul traduit en mots, qui volent ou s'inscrivent, les sentiments évanescents qui nous traversent, rapides et si prompts à s'évanouir et disparaître alors que nous nous apprêtions à les saisir, et lui seul, plus agile, les attrape avec cette intelligence inconnue et non répertoriée, son don et son travail.

Yvon le Men n'est pas un poète en chambre. Il va vers le monde, ouvert et bienveillant, puiser à la source des rêves et des heurts, en Chine, au Congo, au Monténégro, au Mali, en Israël, en Haïti ; puis il y retourne et nous délivre son message et ses rimes, comme le ferait un Barde d'autrefois, ou peut-être un Derviche d'Orient, cet avatar du Druide (derv = chêne en breton).

Le voyage inspire mais c'est aussi un grand flash de nouveauté et de lumière qui assèche temporairement. Le poème naît souvent au retour et non sur le moment. Car parfois c'est le déchirement et non l'harmonie que l'on découvre la-bas et il faut comprendre et dénouer tout cela. La poésie est un Espéranto qui relie les poètes de toutes nations mais parfois la politique, la guerre, le terrorisme déploient leurs lames acérées et la communication se tarit, l'écoute reste seulement et constitue un dernier lien, fragile. Pour lui, un poème traverse le temps, et console en délivrant, paré de sincérité, après la vétusté des siècles, des sentiments intacts ; et de citer « La ballade des pendus » de Villon : « frères humains qui après nous vivez ... », ou plus près de nous, Verlaine :

Ô triste, triste était mon âme

À cause, à cause d'une femme.

ou Eluard : « On a tué un homme,

un homme un ancien enfant ». La chanson, la peinture aussi, se rient du temps, le roman peut-être un peu moins, mais il est plus jeune, plus impliqué dans le réel, et s'accommode moins du fait religieux.

Illustrant l'ubiquité du poème, Yvon Le Men évoque aussi Ibn Arabi, mort à Damas au 13e siècle, dont il cite un poème, et Abd el Kader, le sultan d'Algérie, le lettré, le guerrier, opposé aux Français au 19e siècle, qui admirait ce poète et fit rechercher les manuscrits d'Ibn Arabi pour sa bibliothèque, lors de son dernier exil à Damas.

Dans l'espace public, la poésie existe, en marge, et ce n'est pas inéluctable. D'après Yvon Le Men, la Bretagne ne s'en sort pas trop mal ; il est d'ailleurs l'un des rares poètes en France qui vit de son art. Il est vrai qu'ici, il n'y a guère longtemps, le tradition orale était vive, et le peuple chantonnait en vers, dans les Gwerzioù et Sonioù, plaintes et complaintes, au cours des veillées, des pardons et des fêtes ; et encore aujourd'hui . C'est une poésie traditionnelle et de qualité, mais si l'on glissait plus souvent dans les spectacles et festivals si nombreux chez nous, de chants, de musiques et de théâtre, des lectures de poèmes, de toutes époques, de tous pays, le public serait certainement au rendez-vous, et cela donnerait de l'ouvrage à tous ces artisans et artistes en poésie ; car la société a tant besoin, au milieux des choses et des objets épars, d'un peu de rêve et d'un peu d'idéal.

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Informaticien, marié, aime l'écriture (prose poétique, essais, traduction), la langue bretonne, l'histoire, de la Bretagne en particulier, etc
Vos 1 commentaires
Larbi dit A.S AMAROUCHE
Lundi 24 janvier 2022
Bonjour !
Voilà comment se font donc les choses à bon escient dans les sociétés qui veulent transmettre des connaissances et des savoirs aux jeunes élèves des écoles primaires assoiffés des ouvertures de leurs esprits !
Du type né au Douar El-Maïn (Bibans)en 1946 et nulle part ailleurs en Algérie y compris biométriquement.
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