Que signifie l'échec d'Ar C'hannad pour les médias bretons ?

-- Media et Internet --

Interview
Par Philippe Argouarch

Publié le 4/09/17 15:25 -- mis à jour le 00/00/00 00:00
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Lancé en septembre 2013, le webmedia breton Ar C'hannad (Le messager) a cessé de publier des articles au printemps 2017. Bien que pas forcément définitif, cet arrêt de production de contenus relance le débat à propos de la survie de médias bretons indépendants. Il y a t-il une place en Bretagne pour un média embrassant l'intégralité du territoire breton et capable de critiquer, sans aucune auto-censure, les institutions et le fonctionnement, voire l'idéologie de la Ve république tout en donnant la parole aux régionalistes voire aux nationalistes ?

Ce n'était pourtant pas l'expérience qui manquait à l'équipe de départ puisque les deux fondateurs, le journaliste Erwann Lucas-Salouhi et un photographe travaillent tous les deux pour l'AFP. Alors que s'est il passé ?

Ar C'hannad avait décidé de jouer la carte des abonnements payants. Ils attendaient en fin de première année 3000 abonnés à 75 € par an (ou 45 € pour les étudiants et les chômeurs). Les abonnements n'ont tout simplement pas été au rendez-vous, pas suffisamment pour payer les journalistes décemment. Dix fois moins d'abonnements que prévus même nous a confié Erwann ! Sur la fin le webmedia était même devenu entièrement libre d'accès. Erwann Lucas-Salouhi a répondu à nos questions.

[ABP] Vous avez animé Ar C'hannad, un webmedia breton, avec deux ou trois autres journalistes pendant 4 ans, de septembre 2013 jusqu'en juin de cette année. Que retirez-vous de cette expérience ?

L'expérience a été très intéressante. J'ai énormément appris tant sur mon métier que sur les aspects adjacents à la tenue d'un site d'actualité. Cela m'a permis également de mieux connaître la région, les problématiques inhérentes, des choses dont je n'aurais même pas soupçonné l'existence à l'origine et de prendre ainsi encore plus conscience de la diversité et de la richesse de la Bretagne. Cela m'a également donné l'occasion de valider ce que j'envisageais en lançant Ar C'hannad, assez paradoxalement si on tient compte de l'issue. L'approche que nous avons souhaité avoir était intéressante, je pense, et collait aux possibilités offertes par un territoire avec une telle richesse. Au final, ce sont beaucoup d'enseignements et un épanouissement personnel certain.

[ABP]Le modèle payant pour un webmedia breton ne semble pas marcher. Quels seraient les autres modèles économiques ?

Je ne pense pas que le modèle payant ne soit pas adapté en Bretagne. Il fonctionne dans d'autres régions, sur des territoires souvent plus petits, avec un bassin potentiel de lecteurs moins large. Nous avions pris le parti du modèle payant afin de garantir une indépendance d'une part et de pouvoir compter sur l'implication des lecteurs de l'autre. Mais pour y parvenir, il aurait été nécessaire de plus et mieux communiquer. Les conditions ne nous l'ont pas permis et c'est avant tout la raison de l'échec de l'expérience. Mais cela a également permis d'apprendre beaucoup, de pouvoir réfléchir sur ce qui fonctionne ou pas et d'envisager les choses autrement à l'avenir. Dans tous les cas, je continue de penser que le modèle payant reste la seule solution possible pour la presse en ligne, pour la presse tout court d'ailleurs, pour une simple raison : produire de l'information coûte de l'argent et mobilise des compétences, ça ne tombe pas du ciel et les lecteurs doivent en avoir conscience. Il est difficile de demander à la fois une information de qualité, variée et indépendante tout en espérant pouvoir en bénéficier gratuitement.

[ABP] La presse française est financée soit par l'État via des subventions, soit par des grands groupes industriels, il y a t-il de la place en France pour des médias indépendants ?

Je le pense. Au niveau national, des exemples comme Mediapart ou @rrêt sur Image le démontrent. Fakir, Reporterre, Orient XXI et beaucoup d'autres le prouvent également. Au niveau des territoires, les expériences de médias indépendant ne manquent pas. C'est donc possible mais ce n'est pas facile. Plus que les subventions, la problématique de la concentration des médias est un problème évident et pose question. Elle concerne d'ailleurs les médias en ligne également : Rue89, Atlantico, Huffington Post ou récemment Slate en ont tous fait les frais ces dernières années. Elle rend également l'existence de médias indépendants plus difficile pour une raison simple : même si les citoyens sont de plus en plus méfiants à l'égard des grands médias, ils continuent à leur faire confiance et ont le réflexe de les lire ou regarder lors d'événements importants. Le contexte n'est globalement pas facile pour les médias indépendants tant pour des questions économiques que de construction d'une réputation, qui prend forcément énormément de temps. Mais il y a des possibilités.

[ABP] En ce qui concerne les aides de l'Etat à la presse, peut-on parler de concurrence déloyale ?

L'aide à la presse par l'Etat peut en partie être vue comme une concurrence déloyale. Elle a surtout échoué en définitive : elle n'a pas permis de garantir cette indépendance totale que l'on aurait pu espérer et l'on peut se demander si elle reste pertinente pour des titres qui appartiennent aujourd'hui à des grands groupes. Le problème étant qu'aujourd'hui, sans ces aides, de nombreux titres ne survivraient tout simplement pas. Le Point, L'Express, L'Obs notamment en touchent énormément et cela assure leur survie. Assez paradoxal d'ailleurs de la part de titres qui font régulièrement leur couverture sur les «profiteurs du système» et autres. Face à ces gros titres, qui disposent déjà de grosses rédactions, de beaucoup de moyens, d'une réputation ancienne et en plus de ces aides, il est évident que les médias indépendants partent avec beaucoup d'obstacles à surmonter. Ce n'est pas sans raison si aujourd'hui en Bretagne, l'immense majorité de la presse est rattachée d'une manière ou d'une autre au Télégramme ou à Ouest France. C'est la loi du marché qui s'applique.

[ABP] : Quelles seraient les conditions pour créer un mediapart breton avec suffisamment de moyens pour faire des reportages d'investigation ?

Une des solutions passerait par un «argentier», avec le risque bien entendu que cela implique sur l'indépendance. L'autre solution est de savoir convaincre rapidement et de réussir à atteindre un équilibre minimal d'abonnés assez vite. C'est l'approche que l'on a eu pour Ar C'hannad mais nous avons fait des erreurs et les circonstances personnelles des uns et des autres n'ont pas aidé. Mediapart a pu démarrer parce que ses fondateurs disposaient de moyens, à titre personnel, et de contacts, cela les a aidés. Mais s'ils s'étaient trompés sur l'affaire Cahuzac, Mediapart n'aurait pas survécu. A l'inverse, le fait d'avoir «eu la tête» de l'ancien ministre du Budget leur a donné la notoriété nécessaire, avec une hausse significative des abonnements à la clé. La question du financement de départ est la question essentielle pour le lancement d'un Mediapart breton. Car faire de l'investigation implique de pouvoir payer des journalistes à plein temps pour qu'ils puissent le faire, cela demande des moyens. A titre personnel, c'est un sujet sur lequel je réfléchis toujours, je pense qu'il y a la place pour un Mediapart breton.

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Philippe Argouarch est un reporter multi-média ABP pour la Cornouaille. Il a lancé ABP en octobre 2003. Auparavant il a été le webmaster de l'International Herald Tribune à Paris et avant ça, un des trois webmasters de la Wells Fargo Bank à San Francisco. Il a aussi travaillé dans des start-up et dans un laboratoire de recherche de l'université de Stanford.

Vos commentaires :

Milena Krebs
Lundi 4 septembre 2017

À quand un média qui regroupe les principaux acteurs de l'information libre et désobéissante ? Objective et intuitive ? Qui fait rire, sourire, avec des dessinateurs, des photos, des citoyens qui prennent la caméra, qui osent critiquer les festivals, l'agroalimentaire, les choix bretons quels qu'ils soient ? Si seulement on pouvait (et on peut, tout est à portée de main avec Internet, c'est si facile, la technique n'est plus un obstacle, les compétences sont nombreuses, les vidéastes font des choses de plus en plus belles) montrer la créativité bretonne, l'impertinence et la réactivité de gens qui ne se laissent pas faire par le pouvoir central, qui s'amusent tout en batissant des projets d'avenir, une énergie partagée, une décentralisation effective... ? Et si on y arrivait, dans pas trop longtemps ?

Reun Allain
Mardi 5 septembre 2017

@ Milena Krebs, vous dites: "...qui osent critiquer les festivals, l'agroalimentaire, les choix bretons quels qu'ils soient ..." . C'est évident qu'un média libre breton doit être libre de critiquer les points que vous mentionnez mais les médias français le font déjà très bien. Pas certain que c'est par ce genre de ciblage sélectif sur le ton "donneur de leçons" qu'un média breton trouvera des abonnés payants. Il suffit de lire des commentaires en ligne de lecteurs en mal de défoulement de la presse parisienne ainsi que sur OF ou le Tgm pour être servis gratuitement.

ronan Prat
Mardi 5 septembre 2017

Je ne connaissais pas le webmédia "ar c'hannad". C'est dommage pour ce site.

Stuart Lesvier
Mardi 5 septembre 2017

Pour vous répondre Milena Krebs, il existe déjà ce type de média, Le Peuple Breton en ai un. Un journal se voulant d'une ligne directrice progressiste, autonomiste et de gauche. Il traite de l'actualité politique et sociale en Bretagne et à l'internationale, d'histoire, de culture, etc. Alors certes, il n'est pas parfait et si on reste sectaire sur certains point de vu on peut être braqué par certains articles mais c'est un journal qui dure depuis 50 ans grâce notamment aux bénévoles. Un journal non subventionné par l'Etat. Au lieu de vouloir créer de nouveau journaux, il faut déjà connaître ceux qui existent déjà. Ceci éviterait de voir des journaux disparaître comme Ar C'hannad... A bon entendeur !

JP. Touzalin
Mardi 5 septembre 2017

Qu' en pensent les milliardaires ... bretons ?

kris braz
Mercredi 6 septembre 2017

Ce média existait depuis 4 ans !!! Jamais entendu parler.

spered dieub
Mercredi 6 septembre 2017

Je suppose que je suis hors sujet !!! dans mon dernier commentaire ???avec deux m !!

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