La source
La source © ABP

Partant d'une consigne d'atelier d'écriture en ligne, plusieurs femmes brestoises de tous horizons (une retraitée, une poétesse, une enseignante, une éducatrice spécialisée, une artisane, une céramiste...) écrivent de courts textes de fiction et se les envoient. Je partagerai désormais mes propositions de réponse avec vous ici. Aujourd'hui la consigne est la suivante : " À partir d'une photo et des mots "franges, limites, océan, reflets, mouvance, mélancolie,...

Brest, 2012, au franges du polder se dresse un palais de briques rouges, c'est le fond d'une impasse, un camion bleu arrive là qui ne fait pas demi-tour. Il fait jour, mais le crépuscule ne saurait tarder. Au milieu d'un grand jardin : ce palais. Autour : des limites, des clôtures de bois. L’herbe a poussé et les arbres n'ont pas été taillés depuis longtemps. Des animaux, des cervidés, pas une seule présence humaine. Une source s'écoule paisiblement dans le bassin de pierre, le ciel bleuit et la porte du camion s'ouvre côté conducteur. L’ homme qui en descend - on le voit de dos - jette un regard au palais, aux bêtes, tente de forcer le loquet d’un portail, mais celui-ci résiste, il fait le tour du camion, ouvre la porte latérale.

Cette histoire raconte l'errance de l'homme au volant du camion bleu dans Brest désolée, vidée de tout habitant. La mélancolie qui se dégage de la photographie doit imprégner chaque scène, l'homme dirige son camion vers l’océan, dort dans le camion, ou - mieux - sous le camion, car il fait chaud cet été-là : une canicule sévit sur toute l’Europe. Quand le soir vient et que la nuit tombe sur Brest, seule une lampe est allumée à une des fenêtres du camion aménagé, à l’arrière, côté lit. Pas de voilage, ni de rideau : on voit tout un meuble orné de tissus décoratifs, de dessins, de guirlandes et d'images pieuses. Est-il gitan celui-là ?

L’ homme ouvre la latérale, s’assied, fume dans le noir. Peu de lumière. De nombreuses cheminées industrielles strient le champ de l'image dans sa verticalité. Au bout de trente minutes de ce manège, changement de décor, le camion bleu tombe en panne et l'homme passe ses journées à faire de la mécanique en silence. C'est alors que la bande-son devient très naturellement une musique issue des percussions métalliques nées des divers boulons, écrous et jantes, outils qui s'entrechoquent ou chutent sur le coaltar d'un parking.

Le film s'ouvre sur la deuxième partie qui sera davantage la transcription vidéo d'une chorégraphie de la silhouette, plaquée sur l'horizon, danse de l'homme, mouvance du corps et des outils comme reflets, autant de reflets d'une humanité disparue, trente-cinq minutes de danse au son des outils. Métal et corps, paysages et couleurs, lumière qui s'allume et s'éteint au gré des jours qui défilent sur Brest. Camion en panne, monde à l'arrêt percussions ou musique industrielle et c’est l'homme qui danse. On filme non pas l'anticipation, mais la désaffection orchestrée de la ville. Petit à petit, le plus naturellement possible, jour et nuit, ombres et lumières, noir et bleu, se relaient. Mais jamais en silence. On se trouve devant l'abstraction la plus pure, l'écran fait le noir, le bleu, le clic, le clac, le clap… de fin.

logo Albertine Dalloway est une chroniqueuse qui rédige des articles sur la culture en général, et sur la scène musicale indépendante en particulier. Basée à Brest, elle écoute les sorties récentes et écrit ses chroniques tout autant qu\\\'elle évoque à la radio ses coups de coeur musicaux.