Projet Bretagne ou quand la Bretagne vaut mieux qu'un TGV

-- Economie --

Enquete
Par Philippe Argouarch

Publié le 26/02/10 9:46 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Dans son nouveau livre Projet Bretagne, édité par les éditions Apogée, le géographe et président du think tank Bretagne Prospective, Jean Ollivro, essaye de rester optimiste et présente un projet qui tombe au bon moment puisque toutes les listes inscrites pour les régionales semblent vouloir proposer un projet.

La désindustrialisation de la Bretagne

Un livre solide, la première partie est une description chiffrée de la réalité bretonne couplée d'une projection avec des chiffres clés du genre «en 2050, 50 % des Bretons auront plus de 50 ans». On apprend qu'en un an seulement en 2006, le secteur automobile breton a perdu la moitié de ses salariés, une autre moitié aurait été perdue depuis la crise. Les Chantiers de l'Atlantique ont perdu 50 % de leurs salariés en 10 ans. En 2002/2006, l'électronique, surtout autour de Lannion, avait perdu 18 % de ses emplois et la chute a continué. Bigre. On ne sait plus qui est l'idiot du village qui, il n'y a que quelques années, parlait de 'tigre celtique' breton et de «La Bretagne, le Japon de l'Europe»... On en est loin et s'en éloigne à la vitesse TGV.

L'agriculture ne va pas mieux. 10 000 hectares de terres agricoles sont perdues tous les ans. Les producteurs laitiers ont demandé à avoir le droit de toucher le RSA. Le nombre d'exploitations diminue régulièrement à raison de 3,5 % par an.

Le désastre du TGV

Ollivro met en garde les politiques : Le TGV ne va qu'accentuer les problèmes actuels, il ne les résoudra pas. Lancé par l'ancien président de région Josselin de Rohan, le TGV Le Mans - Rennes, suivi d'extensions jusqu'à Quimper et Brest, a été le mantra du président sortant et à nouveau candidat, Jean-Yves Le Drian. Dans les premières années de son mandat il n'est pas un discours du président de région qui ne mentionnait le TGV... Beaucoup y voient de la poudre aux yeux alors que la Bretagne se désindustrialise et se résidentialise.

Jean Ollivro voit dans le projet TGV au moins trois conséquences néfastes pour la Bretagne, l'accentuation de la résidentialisation (appelée aussi balnéarisation), l'accentuation du déséquilibre décisionnel (des entreprises de Rennes et de Nantes iront implanter leur siège à Montparnasse) et finalement l'endettement massif de la région puisque le TGV Bretagne devra être financé à 60 % par la région.

L'égalité devant la loi ? Certainement pas pour les régions

« En somme on dit qu'il n'y a plus rien dans les caisses et on vient de trouver 33 milliards pour le grand Paris» nous rappelle Jean Ollivro. On pourrait aussi se demander pourquoi toute la France subventionne le métro parisien (si vous avez acheté un billet de métro à Londres, vous savez quel est le coût réel). Les Bretons payent pour subventionner le métro parisien et les employés de la RATP sont des employés d'État, pas des employés franciliens. Par contre les Franciliens ne payeront pas pour construire le TGV qui les amènera en week-end à Saint-Malo ou en vacances dans leur résidence du Golfe du Morbihan.

Le coût total estimé (mais ça augmente toujours) pour la région Bretagne est de 690 millions ( seulement 94 millions pour les PDL). Le budget annuel de la région est seulement de un milliard.

Beaucoup pensent que le TGV arrivera à Nantes et Rennes, mais n'ira jamais à Brest et Quimper. Avec la suppression de la Taxe Professionnelle on se demande où la région peut aller chercher ce financement sans saigner son budget à blanc, couper toutes les subventions aux associations et s'endetter. Augmenter les impôts ? Mais lesquels ? Avec la recentralisation de la fiscalité locale, on se demande comment.

Si ce TGV était finalement construit jusqu'à Brest, on est en droit de se demander si le TGV Bretagne n'est pas l'équivalent du Southern Pacific Railway qui sonna le glas des Indiens des plaines. On est dans la phase finale de la Pax romana, la colonisation finale, celle des populations. Après 400 ans de colonisation administrative, exportant ses ressources et ses hommes comme le faisait une colonie sous la IIIe République, la Bretagne irait vers la «solution finale», c'est-à-dire un apport massif de Franciliens sur son littoral, retraités ou saisonniers, et d'Anglais en Argoat, dans le centre Bretagne. En bref, les jeunes Bretons diplômés vont de plus en plus aller travailler à Paris, à Londres, à New York, à Shangai et à Palo-Alto. La population reste stable, mais dans 50 ans elle aura changé avec toutes les conséquences que l'on devine y compris la disparition complète de notion de nation bretonne ou pour ceux qui n'aiment pas le terme de nation, la disparition totale de l'identité bretonne sauf pour quelques déguisements costumés entretenus au son du biniou et subventionnés par le comité régional du tourisme.

De tous les chiffres donnés par Ollivro, un seul manque : quel est et quel sera dans 50 ans, le pourcentage d'habitants non nés en Bretagne ? Ce chiffre n'existe pas, il semble tabou. Le Gallois Ned Thomas, invité par l'UDB pour une série de conférences, avait lui compris la signification de ce chiffre pour le futur du Pays de Galles et de sa langue galloise. S'il est de 25 % au Pays de Galles, il semblerait bien plus élevé en Bretagne. Un sondage récent fait à la sortie des Champs Libres à Rennes indiquait que 50 % des Rennais interrogés n'étaient pas nés en Bretagne. Il est évident qu'au dessus de 50 % il y a un point de non retour en ce qui concerne la culture locale ou régionale et les droits fondamentaux des Bretons.

La 3e partie du livre s'intitule : Pour une Bretagne belle, prospère, solidaire et ouverte sur le monde. Soit. Mais, parler d'ouverture sur le monde a-t-il un sens quand on est victime d'une colonisation culturelle et humaine d'une telle magnitude ?

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Philippe Argouarch

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Philippe Argouarch est un reporter multi-média ABP pour la Cornouaille. Il a lancé ABP en octobre 2003. Auparavant il a été le webmaster de l'International Herald Tribune à Paris et avant ça, un des trois webmasters de la Wells Fargo Bank à San Francisco. Il a aussi travaillé dans des start-up et dans un laboratoire de recherche de l'université de Stanford.

Vos commentaires :

Jean pierre LE MAT
Mardi 31 août 2010

J'ai lu le livre de Jean Ollivro. Il m'est apparu beaucoup plus optimiste et plus mobilisateur que l'article de l'ABP ne le présente. Le temps de slogans déprimants et revendicatifs comme "Bretagne = colonie" est révolu. Le mot d'ordre "Une Bretagne belle, prospère, solidaire et ouverte sur le monde" est un slogan d'aujourd'hui, qui s'adresse aux Bretons et non à des oppresseurs externes.Parce que notre avenir dépend de nous.

Marcel Texier
Mardi 31 août 2010

Je ne trouve pas du tout "déprimant" et pessimiste ou démobiliateur l'article de Philippe Argouarc'h, Jean-Pierre. Je le trouve, au contraire, excellent, à tous points de vue. La référence au "Southern Pacific Railway" qui a "sonné le glas des Indiens des Plaines" aux Etats-Unis est tout à fait pertinente. Ce genre d'infrastructure est véritablement "structurant". En l'occurrence, il vise à annuler un élément, naturel celui-là et profondément structurant aussi, qui est la péninsularité de la Bretagne. Une Bretagne libre, c'est un des grands carrefours maritimes du monde. Une Bretagne assujettie au pouvoir parisien, c'est un cul-de-sac. Dans le même ordre d'idées, les Danois, au XIXième siècle, ont dû résister à des pressions énormes de la part de leurs voisins du Sud pour que leur réseau de chemins de fer ne soit pas construit en fonction des besoins de ces voisins, mais en fonction des besoins internes du pays. Ils ont gagné parce qu'ils étaient indépendants. Un diplomate danois m'a dit un jour : "le Danemark est une Bretagne qui a eu de la chance !" C'est clair que nous n'avons pas cette chance, mais voir la réalité en face, comme le fait ici Philippe Argouarc'h, loin d'inciter au défaitisme, stimule au contraire les énergies des Bretons lucides. Ils ne se voilent pas la face ; ils ne se disent pas "Tout va très bien, Madame la Marquise", mais ils serrent les dents et réfléchissent aux moyens de contrer le danger. Et il y en a ! Il faut d'abord, impérativement, réunifier la Bretagne. Dans le cadre français, c'est impossible: nos voisins de l'Est trouveront toujours des magouilles, des référendums-bidon, des commissions, des arguties à n'en plus finir. Mais, si nous en faisons une affaire européenne, ce qu'elle est en réalité, tout devient différent. Oui, c'est bien une affaire européenne, en ce sens que la question bretonne est un révélateur du manque de volonté française de jouer sérieusement le jeu européen. Elle croit pouvoir faire cavalier seul et tirer son épingle du jeu dans le monde du XXIième siècle. C'est une folie suicidaire, et pas seulement pour elle. Si tu n'es pas convaincu de l'urgence qu'il y a à construire une Europe forte, ce qui implique l'abandon par la France de son centralisme et des ses rêves d'hégémonie, cours vite acheter le dernier numéro de "Time". Tu y liras, en page 20, un article d'un certain Kishore Mahbubani qui fait frémir. Il est intitulé "Europe's errors". "Le monde est en train de changer rapidement", dit-il. "L'Europe, elle, continue d'aller à la dérive. "Je n'exagère pas lorsque je dis que l'obsession de l'Europe à s'occuper de son organisation interne ressemble à s'occuper de la disposition des transats sur le pont du Titanic". Bien sûr, quand je parle de Bretagne libre, j'entends Bretagne libre dans le cadre européen. Le problème breton est un faux problème, qui n'existerait pas si la France respectait les directives européennes concernant la configuration des régions, le respect des langues de moindre diffusion, la répartition des pouvoirs entre centre et périphérie. Ce faisant, elle affaiblit l'Europe, car elle nuit à sa cohésion et elle accélère son propre déclin. Notre survie, finalement, dépend de l'existence d'une Bretagne forte dans une Europe souveraine. C'est un combat pas facile: nous n'avons pas fini "d'en baver". Mais, nous le gagnerons.

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