-- Littérature --

Nenn Jani, un beau roman de Roparz Hemon

Plan du vieux Brest
Plan du vieux Brest

Voici un roman simple et beau de Roparz Hemon, qui dément le portrait que l'on voudrait faire de lui, celui d'un romancier élitiste et snob. Tout au contraire, on découvre ici une tendre attention au menu peuple de Brest, qu'il a certainement connu. Car il ne nous parle pas de la caste des officiers de marine, ni de la haute bourgeoisie de Brest, mais d'une veuve sans enfants et cuisinière de son état, Nenn Jani, portant la coiffe « Chikolodenn » du Léon, d'une couturière, Emili, autre veuve, mère de cinq enfants, presque au seuil de la pauvreté. Lors d'une grève à l'arsenal, l'un des fils d'Emili, Ernest, blessé, est soigné par Nenn Jani, qui par ce biais, se lie d'amitié avec cette mère courageuse. Emili meurt, de fatigue pourrait-on dire et Nenn Jani, qui vivait jusqu'alors dans la routine et la solitude, s'ouvre au monde en décidant de prendre les orphelins sous son aile : Charles, matelot, envoie des cartes postales du Tonkin et Saïgon, Ernest travaille à l'Arsenal, Herri chez Mr Barruel, un armateur, Ivon, doué pour la musique, est commis chez un coiffeur, Lizig trouvera à s'employer chez deux sœurs qui confectionnent des chapeaux. La nièce de Janni, Malvina, institutrice, se marie à la mairie avec un syndicaliste, ouvrier et « rouge » ! au grand désespoir de sa mère commerçante qui lui souhaitait un meilleur parti et un mariage à l'église. Outre la mort d'Emili, pas de drame dans ce roman, ni fictions ni outrances, un parfum de vérité, le charme des vieilles rues de Brest, l’avènement de mœurs nouvelles, la chronique de la « vraie vie » des gens de Brest entre les deux guerres, celle du labeur, de la réussite, même modeste, des joies qui émaillent la vie : pardons, lancement d'un navire de guerre, meeting aérien au Polygone, avec mono-plan, biplans, hélicoptère … fête du 14 juillet … promenade dominicale à Sainte-Anne-du-Porzic ...

Voici la traduction du bel épilogue du roman  :

Paix à Nenn Jani, paix à celles et ceux que l'on verra vivre deux années autour d'elle ! Deux ans d'une vie, c'est peu de chose, néanmoins cela suffit pour faire leur connaissance, et du monde qui fut le leur.

Monde disparu, ébranlé déjà par la Grande Guerre, entièrement détruit par la seconde. Il n'en reste que des traces dans notre mémoire. Pour les jeunes qui marchent dans les rues reconstruites sur des ruines, le Brest d'autrefois ne leur paraît guère plus réel qu'un mythe, aussi étrange que ces gwerziou contés autrefois au coin de la cheminée, durant les longues nuits d'hiver.

Ce monde, qui fut celui de mon enfance, j'ai cherché à le figurer. J'ai l'espoir d'en avoir fait un fidèle tableau. Ces paysages et portraits que j'ai peints, je les ai vus de mes yeux. Certains pourraient penser qu'aussi bien, je pouvais narrer ma vie de ce temps là, celle de ma famille ou de mes amis. Je ne crois pas. Je ne suis pas historien. Les projets de l'historien me semblent risqués : collecter la vérité des archives, au risque de se tromper, avancer à tâtons dans le brouillard en trébuchant à chaque pas, emprunter des chemins qui s'avèrent sans issue. Le romancier, au contraire, est libre. Il sait tout. Les personnages de son roman sont des marionnettes soumises à son imaginaire. Les pensées et les émotions qu'il leur prête sont de sa seule fantaisie.

Comme les marionnettes sont nippées de morceaux de tissus, coton, soie ou velours, récupérés sur de vieux habits, portés par des gens de chair et de sang, le romancier s'attache à se remémorer des personnes et de faits qu'il a connu dans le passé.

Oui, j'ai rencontré des femmes très semblables à Nenn Jani, ou Emili, de jeunes institutrices comme Malvina, des garcons et des filles comme Charles, Ernest, Ivon, Lizig ou Herri. D'Herlemont, Lila et Zita ne sont pas sortis de rien. Sur ma route, j'ai rencontré des originaux comme eux. Cependant je n'ai pas cherché à en faire le portrait exact et cette oeuvre n'est pas un roman à clé.

Si je donne au lecteur un peu du plaisir que j'ai eu à faire ce roman, je n'en demande pas davantage.

Notes :

1. Nenn Jani, roman de Roparz Hemon, édité par Ar Liamm, 1974, traduction de l'épilogue par Marc Patay Lejean, Gant aotre hegarat «Eñvor Roparz Hemon», perc'henn war gwirioù Roparz Hemon © Eñvor Roparz Hemon / Avec l'aimable autorisation de «Eñvor Roparz Hemon», détenteur des droits sur l'oeuvre de Roparz Hemon © Eñvor Roparz Hemon

2. Plan du vieux Brest disponible sur le site : (voir le site)

©agence bretagne presse

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Informaticien, marié, aime l'écriture (prose poétique, essais, traduction), la langue bretonne, l'histoire, de la Bretagne en particulier, etc

Vos commentaires :

Michel Treguer
Vendredi 13 mai 2016

De mémoire, c'est très autobiographique, c'est en effet très juste et très touchant. Roparz Hemon (Louis Nemo) a bien habité pendant son enfance au bas de la rue de Siam, et sa famille grand-paternelle était bretonnante, du Bas-Léon.

spered dieub
Vendredi 13 mai 2016

Céline aussi était un génie littéraire .Il n'empêche que ,il n'a pas voulu voir ou menait certains voyages au bout de la nuit .....

kris braz
Vendredi 13 mai 2016

Rappel opportun pour ceux qui vitupèrent contre R Hemon sans avoir, pour beaucoup, lu une ligne de lui.

Il serait peut-être opportun de signaler que Nenn Jani existe en traduction française (2000, Coop Breizh) et aussi mentionner le nom de - l'humble - traducteur.

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