

Mythos 2026 : dix jours où la scène rennaise explose de vie
Du 3 au 12 avril 2026, Rennes s’est transformée une nouvelle fois en capitale vibrante des arts de la parole. Le Festival Mythos, rendez‑vous incontournable du printemps breton est revenu avec une édition foisonnante mêlant théâtre, musique, récits, gastronomie et une constellation d’artistes venus de tous horizons.
Il y a quelque chose d’infiniment précieux dans un festival qui choisit, depuis près de trente ans, de célébrer la parole. En 2026, alors que nos vies sont saturées de notifications, de débats instantanés et d’opinions jetables, Mythos apparaît presque comme un acte de résistance.
Ce qui frappe, année après année, c’est la manière dont Mythos nous réapprend à écouter. Dans les salles du TNB, sous le chapiteau du Cabaret Botanique ou encore, au cœur du Thabor, on se surprend à redevenir attentif. À laisser un récit se déployer sans l’interrompre. À accepter qu’une histoire prenne des chemins inattendus. C’est un luxe rare et pourtant vital : celui de la lenteur, de la nuance, de la complexité.
Cette édition 2026 ne déroge pas à la règle. Entre les concerts de Jeanne Cherhal, Bertrand Belin,
Peter Doherty, Imany, Fatoumata Diawara, Thylacine ou Charlie Winston et les spectacles qui interrogent nos fragilités, nos colères, nos contradictions, Mythos propose une lecture sensible du monde.
Dans un paysage culturel où l’on confond parfois provocation et profondeur, Mythos choisit la voie la plus exigeante : celle de l’intelligence émotionnelle.
Le festival nous rappelle que la parole peut encore être un art. Un art fragile, humain, imparfait, mais nécessaire. Un art qui nous fait sortir de chez nous, qui nous fait rencontrer des inconnus, qui nous fait vibrer ensemble — ce qui, en 2026, n’a rien d’anodin.
Mythos n’est pas seulement un festival, c’est un espace où l’on réapprend à être présent. Et c’est précisément pour cela qu’il reste indispensable.
Parmi les spectacles percutants de cette édition, on a pu voir :
Quand on dort on n’a pas faim est la première création d’Anthony Martine, un artiste qui choisit de revisiter les codes du conte pour y inscrire des identités longtemps absentes des récits dominants. Le spectacle est un conte qui se déroule dans le temps médiéval, pour parler de racisme et homophobie. Il propose une traversée joyeuse, burlesque et profondément sensible vers une nouvelle mythologie intime.
Durant ses années de classe préparatoire, Anthony Martine prend conscience du décalage entre les figures qui ont nourri son imaginaire — héroïnes blanches, hétérosexuelles, issues des contes et entre la pop culture — et sa propre identité de jeune homme noir et gay. Ce constat d’un vide de représentations devient le point de départ d’un geste artistique fort : créer un récit où il puisse enfin se reconnaître.
Sur scène, l’artiste convoque les codes du conte pour mieux les transformer et incarne une galerie de personnages hauts en couleur. Le Bouffon du roi, maître de cérémonie, guide le public à travers cette quête initiatique. Parmi les figures marquantes, Paris Ardant. Cette version drag de Fanny Ardant est une bonne fée qui ouvre les portes à l’artiste dans ses premières fois et découvertes.
La pièce mêle théâtre, danse, chant, performance et archives personnelles pour construire un récit hybride, à la fois intime et universel. En réinventant les codes du merveilleux, Anthony Martine propose un espace où les identités minorées peuvent se déployer, se célébrer et se raconter autrement.
Quand on dort on n’a pas faim est une œuvre fondatrice, un acte de réparation symbolique, un geste de réappropriation, mais aussi une déclaration de joie. Une invitation à imaginer des récits nouveaux, inclusifs et lumineux, où chacun peut trouver sa place!
Avec Soprane, David Gauchard, Emmanuelle Hiron et Jeanne Crousaud signent un spectacle d’une rare délicatesse, qui lève le voile sur l’envers du décor lyrique. Loin des clichés de divas auréolées d’or et de lumière, la pièce donne à entendre — et à voir — la réalité intime, fragile et profondément humaine des chanteuses d’opéra. Un hommage vibrant, sans emphase, à celles dont la voix est un métier, un combat, un vertige.
Seule en scène, Jeanne Crousaud porte le spectacle avec une présence d’une grande justesse. Elle écoute en direct les témoignages de chanteuses — choristes, solistes, débutantes, stars, voix en devenir ou voix en fin de carrière — recueillis pendant deux ans par Emmanuelle Hiron. Puis elle les restitue, sans imitation, sans caricature, avec une sobriété bouleversante.
Ces femmes parlent de leurs doutes, de leurs joies, de leurs blessures, de leurs victoires minuscules. Crousaud ne cherche pas à incarner : elle transmet. Et dans cette transmission, une humanité commune surgit, forte, fragile, lumineuse.
La pièce est aussi un hommage au répertoire musical. Jeanne Crousaud nous présente a capella des fragments de mélodies apportés par quatre siècles d’opéra. Sa voix, décrite comme « nacrée », se déploie dans une palette de nuances impressionnante : du souffle ténu au cri contenu, du murmure au flamboyant.
L’un des moments les plus touchants survient lorsqu’elle ose quelques mesures d’un rôle qu’elle rêve de chanter — mais qui n’est pas dans sa tessiture. Le public, complice, complète mentalement les contre-fa de la Reine de la Nuit. Un instant suspendu, tendre et drôle, qui dit tout de la passion et des limites du métier.
Mais derrière l’humour, la pièce rappelle combien le chant est un art de funambule : justesse, fatigue, précarité, solitude, pression, extase.
Les airs célèbres ne racontent plus les émotions d’un personnage, mais celles de l’artiste elle-même. Le chant devient confession.
Jeanne Crousaud en offre une interprétation d’une finesse remarquable, portée par une mise en scène qui privilégie l’écoute, la nuance et la vérité.
Soprane n’est pas seulement un spectacle sur les chanteuses. C’est une œuvre sur la voix — la voix comme outil, comme fardeau, comme miracle. Un spectacle qui, derrière les miroirs et les tapis abstraits, nous rappelle que l’art lyrique est avant tout une affaire d’êtres humains.
Avec Monarques, Emmanuel Meirieu ambitionne de croiser deux trajectoires migratoires : celle, majestueuse et naturelle, des papillons monarques voyageant du Canada au Mexique, et celle, tragiquement humaine, des exilés d’Amérique centrale tentant de rejoindre les États-Unis. Sur le papier, l’idée d’un parallèle entre liberté animale et enfermement humain pourrait ouvrir un champ poétique et politique stimulant. Sur scène, pourtant, le dispositif peine à convaincre.
La reconstitution grandeur nature de la Bestia — ce train de marchandises que des milliers de migrants empruntent au péril de leur vie — constitue indéniablement le point fort du spectacle. Massif, rouillé, omniprésent, le convoi impose une esthétique brute qui pourrait suffire à porter un récit puissant. Mais cette force visuelle se heurte à une écriture qui peine à trouver sa cohérence.
Le spectacle juxtapose en effet des éléments disparates : d’un côté, un parapentiste suivant la migration des papillons ; de l’autre, des migrants épuisés, affamés, mutilés, représentés par deux acteurs entourés de mannequins censés figurer la foule des voyageurs clandestins. L’ensemble donne une impression de collage maladroit, où les fils narratifs ne se rejoignent jamais vraiment.
Le traitement des figures migrantes pose particulièrement problème. Les personnages semblent écrits pour susciter l’émotion immédiate plutôt que pour incarner une complexité humaine. Le migrant amputé, la femme enceinte, les silhouettes figées : tout semble conçu pour provoquer la compassion du spectateur, sans jamais dépasser le cliché ou la posture.
Cette approche misérabiliste, qui accumule souffrance, privation et gémissements, finit par produire l’effet inverse de celui recherché. Au lieu de donner chair à des destins invisibilisés, le spectacle les réduit à des symboles, voire à des images attendues.
L’ambition métaphorique — rapprocher la migration animale et la migration humaine — reste trop superficielle pour porter le spectacle. Le parallèle, martelé mais jamais interrogé, apparaît simpliste.
Le résultat est une fable qui se veut engagée mais qui, faute de nuances, glisse vers une forme de naïveté. Le spectateur peine à saisir le message réellement recherché, au-delà d’un constat déjà largement documenté : la violence du parcours migratoire.
Mais Mythos c’est surtout la musique, beaucoup, beaucoup de musique...
On a pu voir le concert de Thylacine au Liberté.
Il confirme ce que ses albums laissaient déjà pressentir : son électro n’est pas faite pour les clubs, mais pour les voyages. Sur scène, l’artiste angevin transforme la salle en territoire mouvant, où les paysages sonores se succèdent comme autant d’escales.
Dès les premières minutes, le dispositif visuel impose sa marque. Écrans panoramiques, lignes lumineuses, images captées lors de ses voyages en train ou en studio nomade : Thylacine soigne l’esthétique autant que le son. L’ensemble crée une atmosphère fidèle à son goût pour les musiques « géographiques », inspiré de lieux ou de trajets.
Cette dimension immersive fonctionne pleinement : le public est happé, porté par une narration visuelle qui accompagne chaque montée, chaque rupture, chaque pulsation.
Musicalement, Thylacine déroule un concert d’une grande maîtrise. Les transitions sont impeccables, les textures sonores ciselées, les rythmes organiques. Les morceaux phares — Train, Saksun, Anatolia, War Dance — déclenchent immédiatement l’adhésion. On retrouve ce mélange de techno douce, de mélodies aériennes et de samples ethniques qui fait sa singularité.
Invité phare du festival Mythos 2026, Peter Doherty a rempli le Cabaret Botanique d’une atmosphère suspendue, entre chaos maîtrisé et grâce inattendue. L’ex-Libertines, désormais installé dans une forme d’apaisement créatif, a offert un concert où la poésie brute le disputait à une sincérité désarmante.
Doherty arrive sur scène sans fracas, veste froissée, guitare en bandoulière, sourire timide. Rien d’un rockeur spectaculaire : plutôt un poète cabossé qui s’avance comme on entre dans un salon d’amis. Dès les premières notes, le public comprend qu’il assistera à un moment rare, où l’imprévu fait partie du charme. Quelques hésitations, des apartés murmurés, un accord repris deux fois : tout ce qui, chez d’autres, passerait pour un manque de rigueur devient chez lui une forme d’authenticité.
Le concert navigue entre titres solo, morceaux des Libertines et quelques pépites des Babyshambles. Les classiques sont là, dépouillés et joués avec une simplicité presque fragile. Sa voix, plus grave qu’autrefois, porte une émotion nue, sans artifice. Les arrangements minimalistes — guitare et parfois piano — laissent toute la place aux textes, à leur mélancolie élégante, à leur ironie tendre.
Doherty plaisante, improvise. Cette spontanéité crée une atmosphère de cabaret bohème, parfaitement en phase avec l’esprit de Mythos. Le public, conquis, accompagne les refrains, retient son souffle lors des ballades, rit des digressions inattendues. Il livra un concert lumineux, fragile et profondément humain.
Vivement la 30e édition du festival Mythos.
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