Moins de pouvoirs que l'on croit pour les médias, mais certains sont sous influence

-- Media et Internet --

Compte rendu
Par Christian Rogel

Publié le 27/11/12 1:44 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Érik Neveu, professeur-chercheur à l'École des sciences politiques de Rennes, qui est amené à former des journalistes, était le conférencier de ce mois pour les rencontres organisées par «La liberté de l'esprit» à Quimper. (voir le site)

Sur le thème «Quels pouvoirs ont les médias», il fit donc un exposé à la mode des sciences politiques, c'est-à-dire en deux parties.

Il fit d'abord défiler les reproches qui sont souvent faits aux médias et aux professionnels qui les confectionnent, les rédacteurs.

Parler des médias en général et des journalistes a peu de sens, puisque tous les médias ne fournissent pas de l'information générale et il n'y a pas que des journalistes, car « 20 à 25% des rédacteurs ont un statut précaire de pigiste ».

La presse est de plus en plus centrée sur son État et réduit la place des nouvelles internationales : c'est une tendance mondiale pour limiter les dépenses.

On voit une focalisation sur les relations personnelles entre puissants, au lieu d'expliquer ce qui les sépare du point de vue des idées, et, pourtant, on laisse de côté les problèmes réels de beaucoup de gens ordinaires vivant une vie difficile (« les invisibles »).

Ceux-ci apparaissent par des biais comme l'insécurité dans leur cadre de vie, thème « souvent rabâché », et non pas pour parler d'eux.

Ce sont les cadrages choisis par les journalistes qui l'effet le plus fort, pourtant Érik Neveu précise bien que « la formation a été améliorée et que c'est l'un des tout derniers métiers à vocation ».

Les mêmes gens présentés comme des experts et dont les prévisions sont régulièrement démenties sont indéfiniment consultés, sans que l'on aille vérifier ce qu'ils avaient dit.

Il y a, chez les journalistes, « un instinct grégaire » qui les fait s'observer mutuellement, s'influencer entre eux et ne pas éviter de traiter le même sujet que le voisin, de peur d'être accusés d'être à la traîne.

Érik Neveu montre que la situation est plus complexe qu'un pouvoir sans limite des médias et des journalistes face au pauvre public victime.

Le public est composé d'individus qui ont une « histoire personnelle », une éducation et des préoccupations, tout en vivant dans des micro-sociétés différentes.

Une même information ou film n'est pas comprise de la même manière par tous et partout , même si, collectivement, les médias semblent imposer leur hiérarchie des informations.

« Plus, c'est loin, plus on fait confiance aux médias », mais avec beaucoup de nuances.

Ainsi, la fracture sociale et le problème des sans-logis ont pu « s'imposer comme des lectures obligatoires de l'actualité ».

Pourtant, aucun organe de presse n'a su prévoir que De Gaulle pouvait être mis en ballotage par le « peu connu » Mitterrand en 1965. Même chose pour le « non » à la Constitution européenne non prévu par les médias en 2005.

« Les médias ont parfois un pouvoir d'influence, mais surtout un pouvoir d'anesthésie », car « ils nous disent à quoi il faut penser ».

Le pouvoir des médias est affaibli par les conditions de plus en plus mauvaises de la production des informations par les journalistes souvent contraints de faire de la réécriture pour le site du journal.

Les propriétaires de journaux sont souvent liés à des sociétés vivant de commandes de l'État et imposent des pratiques de délocalisation du travail.

Les journalistes sont concurrencés sur Internet par de nombreux intervenants avec le danger que l'information devienne de plus en plus du recyclage d'autres informations pas toutes vérifiées.

C'est une question qui intéresse particulièrement à l'Agence Bretagne Presse, dont le modèle, initié avec de non-professionnels tendant à la rigueur journalistique, devrait évoluer vers plus de mixité avec les professionnels.

Les journaux sauront-ils trouver de nouvelles idées ou de nouvelles manières de faire ? Érik Neveu cite l'exemple de la revue de reportages et de littérature « XXI » ( (voir le site) qui a eu l'idée de n'être diffusée qu'en librairie et sur Internet et qui a trouvé son public.

Érik Neveu a effleuré certains problèmes graves qui touchent les médias français et les empêchent d'être réellement respectés à l'étranger et, peut-être même par leurs lecteurs.

Il pointe le fait que «l'élite politique française a fréquenté les mêmes écoles et agit dans des réseaux » plus ou moins « ouverts aux luttes politiques et sociales » extérieures.

Érik Neveu montre qu'il y a « le don et le contre-don » , car le journaliste qui a reçu des informations « en off » sera amené à « faire plus tard un papier complaisant ».

Il y a aussi l'omniprésence de la communication, les « images formatées pour la télévision » , si bien que les journalistes doivent « faire face à un déferlement ou même une submersion ».

Il regrette que pour un journaliste aussi, « il n'y a de belle carrière possible qu'à Paris ».

Il donne, aussi, en exemple le fait que « des sommes énormes pour les aides sociales ne sont pas réclamées pour ceux qui y ont droit » et que « c'est le genre d'information qui devrait être donnée par les médias », en particulier la télévision, car ces populations lisent peu de presse écrite.

Cette conférence a, dans l'ensemble, satisfait le public, même si bien d'autres anomalies, impensables dans les autres pays démocratiques, auraient pu être mentionnées.

A l'Agence Bretagne Presse, nous estimons que la centralisation des médias sur Paris est un facteur de perte de qualité : coûts prohibitifs, relations consanguines avec la classe politique, stérilisation des talents et manque de qualité en province.

On peut se demander si la presse écrite parisienne ne vit pas ses derniers beaux jours et risque de s'effondrer quand l'État cessera de la perfuser en lui donnant 900 millions d'euros sous prétexte de modernisation et d'extension du portage.

Qui sait que le directeur de l'Agence France Pressse est nommé par l'État et que les abonnements forcés pour les administrations gouvernementales constituent une subvention déguisée de plus de 100 millions d'euros dissimulée dans le budget du Ministère de la Culture ?

La liberté de la presse en France, selon les classements mondiaux de Reporters sans Frontières y est en chute libre, puisque de 11ème en 2002, elle a chuté à la 44ème place et la loi de surveillance Hadopi y a moins contribué qu'on peut croire, car la grande glissade a eu lieu en 2004.

Une fois que la classe politique se sera réformée, de gré ou de force (fin du cumul des mandats, dévolutions de pouvoirs de l'État propres à dynamiser le pays), on peut entrevoir un vrai déploiement de l'intelligence journalistique autours de médias locaux réellement pluralistes et échappant aux clans politiques.

En savoir plus sur Érik Neveu : (voir le site)

Note :

Certains de ces sujets ont été traités sur l'ABP

L'appétit de la presse écrite pour l'argent public à été mentionné (voir notre article)

Une presse régionale pas au niveau des attentes (voir notre article)

Voir aussi :
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