Manifestation à Nantes contre l'aéroport Notre-Dame des Landes. Chronique d'une émeute annoncée

-- Environnement --

Reportage
Par Didier Lefebvre

Publié le 24/02/14 0:56 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Nantes en état de choc après la manifestation du 22 février. Et si ce qui s'est déroulé était prévisible ? Et si tous les ingrédients pour que cette manifestation dégénère n'avaient pas été prémédités ?

33007_3.jpg
15 h 40. Carrefour 50 Otages (en face) Olivier de Clisson (derrière) et les allées le long du tram 1. Lance à eau et lacrymos. Manifestation anti-aéroport à Nantes le 22 février 2014.


Tous les media français insistent sur le centre de Nantes aux mains de casseurs, sur des affrontements en marge de la manifestation organisée par les opposants à la construction d'un aéroport à Notre-Dame des Landes, au nord de Nantes. Certes, ils ont raison, la place du Commerce est saccagée, la rue Kervegan mettra longtemps à retrouver son pavage, les différents bâtiments publics sont plus que tagués, les vitrines des commerçants ont bel est bien été brisées par dizaines. Une émeute, cela en fut une, comme Nantes n'en a pas connues durant la Ve République.

Mais pouvons-nous nous satisfaire de ce constat, qui a l'avantage pour la presse de plaire à son public (« Quand même, s'en prendre aux biens publics ! ») et de ne plus rappeler l'objet de cette manifestation qui fut une réussite ? C'est trop polémique de prendre position. Les lecteurs sont à l'image de la France, partagés.

Se poser les bonnes questions

En quoi la manifestation a-t-elle été une réussite ? Qui étaient les casseurs ? Le comportement des forces de l'ordre est-il exempt de tout reproche ? Les décisions initiales du préfet, bras armé du Gouvernement n'était-il pas en lui même semeur de troubles ?

Du monde dans les rues

Premier critère : le comptage. 20.000 selon la police, de 50.000 à 60.000 selon les organisateurs. Le rapport n'est que d'environ 2,5. Bien, monsieur le ministre de l'Intérieur, vous nous aviez habitués à des chiffres plus fantaisistes. Le fait est qu'il est impossible à ABP de chiffrer le nombre de manifestants. Notons juste, pour ceux qui connaissent Nantes, que le quai Turenne était noir de monde, de la station Hôtel Dieu jusque la Fnac, (englobant le square Daviais dont nous reparlerons), le cours Franklin Roosevelt de l'angle des 50 Otages à ce même square, et l'allée Duguay-Trouin, parallèle, et que le cours Olivier de Clisson, en même temps, l'était aussi. Environ 10.000 personnes étaient dans ce dernier. Les organisateurs sont sûrement dans le vrai. « Tout ce monde-là ne rentrerait pas à la Beaujoire » - l'emblématique stade de football du FC Nantes, contenant 38.000 personnes - calcule rapidement un manifestant manifestement amateur de foot.

Un succès populaire

Après les dernières manifestations contre ce nouvel aéroport, les observateurs avisés n'auraient pas manqué de postuler qu'à moins de 20.000 personnes, c'était un échec. Le décompte officiel lors de la manifestation de la chaîne humaine d'août 2013 notait 13.000 personnes - alors qu'il y avait 37.000 mètres de chaîne !!! Donc un succès quant au nombre de personnes, officiellement bien plus.

Beaucoup de gens sont venus en famille : « C'est l'avenir de nos enfants qui se joue ici », cite un couple avec une petite fille de trois ans.

Succès aussi quant au public présent. Des écolos, des branchés, des Bobos, des Bonnets Rouges - comme quoi on peut être Bonnets Rouges et avoir des préoccupations environnementales -, des agriculteurs - plus de 500 tracteurs. Et des Nantais, ou des personnes venues de plus loin (1). Des gens comme vous et moi.

Une fête qui continue à 100 mètres des heurts

Tous les ingrédients pour que cette manifestation soit un joyeux défilé carnavalesque étaient réunis : différents groupes de musique, plus bariolés les uns que les autres, des danses, des galettes et des crêpes, des costumes. Le soleil.

Beaucoup de slogans sont affichés, rappelant l'atmosphère festive de mai 68. « On s'marre dans l'isoloir » ou « Non au caca-rente » et encore « On va tous mourir sans vous nourrir », celui-là émanant sûrement d'un paysan désespéré, et le sublime « Il vaut mieux qu'il pleuve aujourd'hui plutôt qu'un jour où il fait beau ».

Il est paradoxal de noter que jusqu'au bout, square Daviais, des groupes ont continué à jouer et à danser, quand à 100 mètres de là fusaient les bombes lacrymogènes et assourdissantes. Alors, que s'est-il passé ? Et quand cela a-t-il commencé ?

La première provocation est le changement de parcours en dernière minute

La veille au soir de la manifestation, le Préfet de région fait savoir par voie de presse qu'il interdit le centre-ville à la manifestation. Que ne l'a-t-il fait plus tôt ? Cette manifestation est prévue de longue date, des réunions ont eu lieu entre organisateurs et les services de la Préfecture, alors pourquoi modifier au dernier moment ? Partant de devant la Préfecture, il était prévu initialement que le défilé y remonte par le cours des 50 Otages. Monsieur le préfet n'avait-il pas imaginé que cette décision était un risque qu'il faisait courir ? En effet, de toutes façons, la manifestation passe à l'intersection des 50 Otages et des allées. Il devait donc imaginer qu'il y avait des risques.

Une ville en état de siège bien avant le départ

Tendues étaient les forces de l'ordre venues en nombre Plus de 1.000 policiers et gendarmes mobiles. Nous avons décompté deux canons à eau, d'autres en auraient vu quatre. La ville, dès 11 heures, avait des allures d'une ville en état de siège (2). À la périphérie de l'extrême centre, soit à plusieurs croisements, des barrières de sécurité (maintenues par des cars, de CRS ou pas). Des CRS parcourent la ville. Nous n'osons pas prendre des photos. L'atmosphère était déjà délétère.

Deux petites provocations policières pour échauffer les esprits

Pont-Morand, à l'angle de la Préfecture, lieu de départ du cortège. La foule s'amasse, bon enfant. Deux personnes arborent des bannières Anne de Bretagne. Interrogées, toutes les deux dédient cette manifestation à la Duchesse, nantaise et bretonne, en cette année symbolique du 500e anniversaire de sa disparition.

Une centaine de Bonnets rouges, jusque là éparpillés, se regroupent pour manifester ensemble (et être vus). Premiers émois : « trois de nous ont été contrôlés en ville tout à l'heure ». Allons, messieurs, ne cédez pas à la paranoïa. À peine ces mots cités, les CRS en place non loin font mine de se rapprocher !!!

Un semblant de charge qui échauffe la foule

Dès le début du défilé, rue de Strasbourg, à chaque carrefour, un cordon de CRS. Devant nous, après quelques minutes d'observation, premier semblant de charge. Brutal démarrage de ces CRS sur trois mètres. Première panique, premières frayeurs. Premiers sifflements. La foule s'énerve.

Le début des saccages

Le cortège passe devant l'Hôtel de Ville (entrée du public). Les barbouilleurs s'en donnent à c½ur joie. Sitôt après, un bureau de vente d'un promoteur pour plusieurs programmes immobiliers à Nantes. Pas de chance, il s'agit de Vinci, bénéficiaire du partenariat public privé pour l'aéroport. Bureau saccagé. La foule est toute bien remontée. Personne ne critique cette action. 50.000 coupables ?

Des casseurs dans les manifestants, mais pas en marge

Ceux qui ont repeint l'Hôtel de Ville, cassé l'ensemble du bureau de vente Vinci, et qui ont continué le saccage d'une façon crescendo sur tout le long des parcours sont-ils des casseurs ? Des provocateurs ? À notre avis, non. Ils étaient acceptés à ce moment-là par la foule. Ce ne sont pas des éléments qui sont venus profiter de la manifestation pour casser. Non, ce sont des militants anti-capitalistes, comme il y en a tant. L'aéroport à Notre-Dame des Landes et Vinci sont pour eux des symboles, qui relèvent d'une même logique. Viennent-ils des banlieues pour casser des bourgeois ? Non. Ont-ils été payés par la police pour discréditer la manifestation ? Nous ne pensons pas. Ils étaient trop nombreux. La Préfecture savait qu'ils seraient là, et a tout fait pour les provoquer.

Pourquoi barricader tous les accès au centre ville, et laisser une grue de chantier, symbole de travaux publics sur le parcours ? Oui, elle a été brûlée par les manifestants. Non, nous ne cautionnons pas ces actes. Mais devait-elle être là ? N'y avait-il pas moyen de la changer de place la veille ?

Un commissariat attaqué

Profitant d'un endroit éloigné des CRS, les plus virulents des manifestants s'en prennent au commissariat du bas du cours Olivier de Clisson. D'abord les caméras vidéo, puis en tentant de briser (en faisant exploser un extincteur) l'imposante grille. En vain. Que serait-il advenu s'ils avaient pu entrer ?

Nouvelle provocation policière

Le début du cortège arrive de fait dans le bas du cours des 50 Otages, et doit tourner à gauche vers le square Daviais. En face, un dispositif policier imposant, avec canon, et gendarmes mobiles et CRS dans leur tenue des grands moments. Nous n'avons vu aucun objet voler, seulement des provocations verbales et gestuelles avant que parte la première bombe lacrymogène. Puis une autre. Puis une autre. La foule entière commence à avoir les yeux en larmes et recule en courant.

C'est à ce moment que tout est parti. Le gros de la foule contourne l'intersection, mais quelques milliers de personnes se massent devant la police. Bombes assourdissantes, lacrymogènes, canon à eau d'un côté, premiers jets de tout objet, premiers incendies, premières vitrines brisées de l'autre. Il faut ici noter que le canon à eau n'a jamais imaginé éteindre les incendies...

Barricade rue Kervegan

Plusieurs groupes de manifestants s'enfoncent dans cette rue étroite très connue des Nantais, commencent une barricade, en descellant des pavés, et entassant des palettes, et l'embrasent. Pareillement place du Commerce, qui sera tout à fait saccagée, les bureaux de la TAN, les abribus, les aubettes, tout est cassé. Les pavés des voies de tramway descellés. Les débuts d'incendies se succèdent partout, des voitures sont retournées et incendiées plus en arrière du défilé.

Durant ce temps, à moins de 100 mètres, les discours des organisateurs et des invités continuent dans une foule très dense (nous n'avons pas pu nous approcher du podium), et des groupes chantent et dansent, des galettes et des crêpes crépitent sur le feu, des repas bios sont proposés...

Vers 17 h 30, la police commence des mouvements et repousse le millier de casseurs vers le square Daviais. Les feux vont de plus belle, les bombes lacrymogènes et assourdissantes aussi. Craignant une charge impromptue et violente, nous préférons partir. Dans une ambiance d'une rare tension, malgré deux ou trois mille manifestants pacifiques encore présents.

Le comportement de la police nous interpelle

Le comportement des forces de l'ordre, et donc du préfet qui est leur patron, interpelle. N'avez-vous rien à vous reprocher, monsieur le préfet ? Une manifestation entachée d'exactions, surtout si elles frisent l'ignoble, ça peut décrédibiliser un mouvement. Ceci n'était-il pas le but recherché ? Il était impossible d'encourager la venue de vrais casseurs, extérieurs à la manifestation. Alors, autant provoquer ceux qui ne demandaient que ça ? Avez-vous la conscience bien tranquille, monsieur le préfet ? N'êtes-vous pas un peu responsable, en ayant entretenu depuis le matin un climat de tension extrême ?

Au vu de toutes les images de violence et de casse dont la presse aux ordres (en majorité pour le projet d'aéroport) a abreuvé les média, on en oublierait de remarquer, et ses buts premiers, et la très forte mobilisation, de toute la France comme le rappelle le communiqué de tous les organisateurs du rassemblement contre l'aéroport de Notre-Dame des Landes (voir notre article) titré La manifestation anti-aéroport du 22 février à Nantes a connu une mobilisation inégalée.

Témoignage d'un manifestant gazé

«Alors que nous étions tranquillement derrière la Fnac, donc assez loin de la place du Commerce où ça bardait, ma femme et moi avons été gazés avec les autres badauds. C'était vraiment imprévisible ; il n'y avait personne en face d'eux de menaçant, seulement des badauds. Ils sont arrivés depuis la place du Commerce, direct ! Et gazant sans vergogne ! !C'était à 18 h 30. Ma femme a disparu dans la fumée. Je me suis retrouvé haletant dans un Kebab, qui m'a secouru, alors que j'allais m'écrouler, ayant absorbé du gaz dans les poumons. Je m'en suis remis après dix minutes. Ma femme, elle, s'est retrouvée au coin de la rue Jean-Jacques Rousseau, suffocante et pleurant ! »  Ce gazage gratuit «est totalement injustifié et inexplicable. »  a déclaré le manifestant choqué.

Voir aussi :
Cet article a fait l'objet de 3075 lectures.
mailbox imprimer