À travers un reportage réalisé à Odessa en septembre 2025, le journaliste breton Erwan Chartier-Le Floch décrit le quotidien d’une grande ville ukrainienne vivant sous la menace permanente des drones et missiles russes. Entre récit de terrain, réflexion historique et questions identitaires, « Les sirènes d’Odessa » propose une plongée sensible dans l’Ukraine en guerre.

Avec « Les sirènes d’Odessa, Reportage dans l’Ukraine en guerre », le journaliste, historien et écrivain livre un témoignage sensible et incarné sur Odessa, grande ville portuaire de la mer Noire, devenue l’un des symboles de la résistance ukrainienne. Cet ouvrage de 156 pages, qui se lit rapidement, est issu d’un reportage en immersion réalisé en septembre 2025 dans cette cité en guerre. Odessa est une ville fondée à la fin du XVIIIe siècle et réputée pour son architecture unique, son patrimoine historique, son port dynamique et son ambiance festive. Elle continue de vivre avec cet esprit de résistance que nous admirons tous.

J’ai essayé de décrire de la manière la plus honnête possible ce que j’ai vu, entendu et ressenti. Ce n’est pas un mémoire universitaire, mais, historien de formation, j’ai rajouté plusieurs notices qui permettent d’éclairer ce qui se passe et se joue dans cette partie de l’Europe de l’Est en proie à un terrible conflit depuis 2014, voire la fin du xxe siècle - Erwan Chartier-Le Floch

Accompagné par son ami breton Fañch Danion, déjà familier d’Odessa où il possède un pied-à-terre, Erwan Chartier-Le Floch s’envole en septembre 2025 pour la Moldavie avant de rejoindre Odessa en taxi.

Ville ukrainienne, largement russophone mais pas forcément russophile, Odessa apparaît ici comme une cité complexe et contradictoire, où l’humour, la fantaisie et une certaine légèreté continuent d’exister malgré la proximité du front, situé à quelques dizaines de kilomètres à vol d’oiseau.

Le titre du livre joue d’ailleurs sur une double signification : les « sirènes » évoquent autant les créatures mythologiques du récit grec de l’Odyssée, qui aurait donné son nom à la ville liée à la mer Noire, que les alarmes aériennes qui rythment désormais la vie quotidienne des habitants.

La guerre moderne s’invite tragiquement jusque dans l’espace urbain. Certaines rues et infrastructures comme à Kherson sont désormais protégées par de grands filets, dont certains viennent de ports bretons, destinés à limiter les attaques de drones kamikazes russes, illustration concrète de l’adaptation permanente du pays à cette guerre où les civils sont des cibles. Il s'agit pour les Russes de les faire fuir.

Qu’est-ce qui fait un pays en guerre, même dans une ville de l’arrière ? s’interroge l’auteur à travers ses rencontres et ses déambulations dans une ville vivant sous la menace permanente des missiles et des drones. Le livre ne se limite pas à une description du conflit militaire : il s’attache surtout aux détails du quotidien, aux réactions des habitants et à l’atmosphère particulière d’une société contrainte de vivre avec la guerre. Certes, Chartier-Le Floch est entouré et guidé par des Bretons, ou plus largement des francophones établis à Odessa, mais il rencontre également des combattants engagés pour la liberté de leur pays.

Au-delà du reportage, Erwan Chartier-Le Floch aborde aussi la dimension historique et mémorielle du conflit. La guerre se joue également autour de l’histoire, des identités et de récits nationaux qui divergent, voire qui s'opposent. C'est d'ailleurs le titre du chapitre 3 intitulé "La guerre de l'Histoire". Les ambitions de reconquête revendiquées par le pouvoir russe remontent à la Russie impériale. Autrefois appelée « Nouvelle Russie », l'ancien nom de cette région du sud et de l’est de l’Ukraine est devenu un outil de propagande dans le discours du Kremlin.

Le deuxième chapitre, consacré à l’histoire d’Odessa, revient notamment sur cette ville créée par Catherine II, dont les plans furent établis sous l’autorité du duc de Richelieu (1766-1822) qui en fut le gouverneur.

Le chapitre 3 déroule l'histoire de l'Ukraine et en particulier de sa lutte pour devenir un État souverain dans le contexte de la révolution et de la Seconde Guerre mondiale. Les alliances douteuses comme celle de Bandera avec les Nazis ne sont pas ignorées. Cette période parlera aussi aux Bretons qui connaissent les fractures et les ambiguïtés qu’a pu connaître la Bretagne pendant la guerre, bien sûr à une échelle sans commune mesure avec la tragédie ukrainienne. La tragédie des nationalistes ukrainiens est d'avoir souvent été obligés de choisir entre les Bolcheviks et les Nazis, entre le génocide par la faim (l'Holodomor) et le génocide par la déportation.

Les erreurs politiques ne sont pas ignorées : La volonté du gouvernement Zelensky d'imposer l'ukrainien partout est rejetée par les habitants d'Odessa même s'ils veulent rester Ukrainiens. Cette erreur politique a servi aux Russes de prétexte à l'invasion.

L’auteur explique aussi pourquoi les dirigeants bolcheviques avaient rattaché la Crimée et le Donbass à la République socialiste soviétique d’Ukraine. Il s’agissait alors d’élargir l’espace russophone de cette république satellite, afin de neutraliser le nationalisme ukrainien. Une analyse qui n’est pas sans rappeler certaines logiques de dilution territoriale connues ailleurs, en particulier en France, avec le fameux Grand-Est ou le projet de Grand-Ouest.

Sur l'auteur

Rédacteur en chef de la revue culturelle bretonne ArMen et directeur de l’hebdomadaire Le Poher à Carhaix, Erwan Chartier-Le Floch est l’une des figures du journalisme culturel et historique breton contemporain. Docteur en études celtiques, enseignant à l’université Rennes 2 et spécialiste reconnu des mondes celtiques, il a consacré une grande partie de son travail à l’histoire de la Bretagne, aux mouvements régionalistes, à l’interceltisme ainsi qu’aux questions identitaires et linguistiques.

Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, il a notamment publié « La question bretonne », « Histoire de l’interceltisme en Bretagne », « Histoire de Bretagne en cent dates », « Le dossier FLB », « Atlas des mondes celtiques » ou encore plusieurs biographies consacrées à Gilles Servat, Morvan Lebesque et Jean-Yves Cozan. Depuis de nombreuses années, il a également signé des dizaines d’enquêtes, reportages et articles de fond dans ArMen, consacrés aussi bien au patrimoine, à l’histoire qu’aux évolutions culturelles et politiques de la Bretagne.

Avec « Les sirènes d’Odessa », il s’intéresse cette fois à un conflit international tout en conservant son approche de terrain, son intérêt pour les questions de mémoire et d’identité, ainsi que son attention portée aux réalités humaines.

Le livre paraîtra le 30 mai aux éditions Géorama au prix de 12 euros seulement.