Les défaillances de la presse en Bretagne

-- Media et Internet --

Enquete de OMEB
Porte-parole: Gilles Delahaye

Publié le 27/04/09 4:47 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Les Bretons sont, avec les Alsaciens, les plus gros lecteurs de presse quotidienne de l'hexagone, de loin. Leurs taux de lecture sont voisins de ceux des pays de l'Europe du Nord et très au-dessus du taux moyen français. Plus d'un million de Bretons lisent aussi chaque semaine un des 23 hebdomadaires qui paraissent dans les cinq départements bretons. Les Bretons lisent également de nombreuses publications sportives, culturelles et professionnelles, notamment dans le domaine maritime et surtout le domaine agricole; Paysan breton, réalisé à Lamballe, est ainsi diffusé à plus de 60.000 exemplaires. Toutes les enquêtes montrent que les Bretons écoutent aussi beaucoup la radio et suivent avec attention les informations télévisées. On peut dire sans chauvinisme qu'ils sont globalement bien informés et cette situation explique peut-être la faible prise des courants extrémistes, démagogiques ou xénophobes sur l'opinion publique en Bretagne. Cette situation assez rose ne pourrait masquer des carences et des abus très graves.

Absence de journalisme d'investigation et respect excessif du pouvoir

On ne peut que déplorer l'absence de tout réel journalisme d'investigation en Bretagne, l'extrême faiblesse ou même l'inexistence d'une presse d'opinion et de contestation, et donc un conformisme général des médias, qui n'est d'ailleurs pas propre à la Bretagne, mais qui se retrouve aujourd'hui dans la plupart des régions de l'hexagone, pour des raisons d'abord économiques. Toutes les tentatives de créer et développer en Bretagne une presse différente - Le Canard de Nantes à Brest, Breizh Info, Bretagne Hebdo, Nekepell... - se sont soldées par des échecs, essentiellement pour des raisons financières. Les lois anti-diffamatoires françaises, les plus draconiennes de toute l'Europe y sont aussi pour quelque chose car les petits ou les nouveaux journaux ne peuvent résister très longtemps aux procès car même les gagnants perdent — vu le montant des frais judiciaires.

Certes, les Bretons peuvent être fiers de posséder le premier quotidien français, premier journal francophone de la planète, mais celui-ci, qui contrôle aussi la plupart des hebdomadaires à travers sa filiale Publihebdos et qui contrôle également le quotidien Presse Océan à Nantes, est dans une situation de monopole (sauf à l'ouest de la Bretagne ou est diffusé Le Télégramme) qui n'est pas saine, même si l'on ne peut qu'apprécier le fait qu'il soit indépendant de tout groupe financier et industriel grâce à une structure juridique très originale. Mais cette structure est-elle légale par rapport à la législation européenne ? Un journal qui peut acheter les autres mais qui ne peut pas être racheté lui-même, grâce à une enveloppe associative, n'enfreint-il pas la loi européenne contre la concurrence déloyale ?

Certes on peut se réjouir aussi qu'il obéisse à certaines exigences déontologiques : respect de la présomption d'innocence, refus de mettre des faits divers crapuleux ou sordides à la «une» (comme le font sans vergogne des quotidiens dans d'autres régions), refus de tout ce qui pourrait ressembler, même de très loin, à un lynchage médiatique, une forte attention portée à l'Europe, au monde en développement, aux exclus de notre société... Encore qu'on regrettera toujours qu'il ait fallu 4 ans à M. Hutin pour dénoncer dans un éditorial l'incarcération sans jugement durant 4 ans, de militants bretons soupçonnés d'appartenir à l'ARB. Avec Le Télégramme, la Bretagne possède un autre quotidien de bonne tenue, mais lui aussi, comme Ouest France, exagérément respectueux du pouvoir politique, de la haute administration et du monde des notables. La presse, et en particulier la PQR (Presse Quotidienne Régionale), ne joue pas son rôle de quatrième pouvoir, à côté du pouvoir exécutif, du pouvoir législatif et du pouvoir juridictionnel ou judiciaire...

Il se produit régulièrement, en Bretagne comme ailleurs, des faits scandaleux qui mériteraient d'être portés à la connaissance des habitants de la région en leur qualité de citoyens, d'électeurs, de contribuables, d'usagers ou de consommateurs. Or, si ces faits concernent tant soit peu des élus, des notables ou d'autres responsables publics, en particulier les préfets, ils sont le plus souvent étouffés, minorés, voire ignorés par les médias régionaux et il faut se référer à la presse parisienne (Le Monde, Libération, Le Canard Enchaîné...) pour espérer être informés à leur propos, parfois... Même si la prudence doit naturellement être de mise et le respect des personnes toujours assuré, il n'est pas normal que la presse s'autocensure comme elle le fait en Bretagne et ne fasse pas son travail d'information des citoyens. La disparition de l'espace de liberté que constituait le blog de Didier Pillet, ancien directeur de l'information de Ouest France, parti diriger le journal La Provence, n'a fait qu'empirer cette situation.

Suivisme de la presse parisienne et dépendance de l'AFP

Le suivisme de la PQR par rapport à la presse parisienne est aussi causé par une dépendance excessive des flux de dépêches AFP (Agence France Presse). Ces dépêches AFP ne sont jamais remises en cause, comme celle qui annonça à toute la presse française que les attentats d'Al Qaeda à la gare de Madrid en mars 2004 – qui ont fait 190 morts – avaient été perpétrés par le groupe séparatiste basque ETA. Ouest France avait même ajouté que les détonateurs étaient du même type que ceux volés par un commando ETA-ARB en 1999 à Plévin (22), suggérant par là une participation bretonne indirecte à l'attentat le plus meurtrier survenu en Europe depuis la fin de la Guerre. On a eu affaire là, sous le couvert de la mention «d'après des sources proches de l'enquête», à une très grave désinformation touchant à la manipulation de l'opinion publique, qui ne peut pas s'expliquer uniquement par la confusion qui règne à la suite de ce type d'événement.

Double standard quant aux faits de collaboration et désinformation par omission

On constate aussi très souvent un double standard sur les faits qui remontent à l'Occupation. Deux exemples en ont encore été donnés récemment. Lors de la mort de Yann Brekilien, Le Télégramme a mentionné son rôle dans le mouvement breton, mais n'a rien dit, absolument rien, de ses activités dans deux réseaux de la résistance sous l'Occupation (Yann Brekilien était pourtant médaillé de la Résistance). Plus récemment, à l'occasion de la disparition d'Yvon Bourges, ni Ouest France, ni Le Télégramme, ni d'ailleurs la plus grande partie de la presse française, n'ont mentionné le fait qu'Yvon Bourges avait été fonctionnaire sous Vichy. Il n'y a rien eu à lui reprocher, mais pourquoi avoir occulté le fait qu'il avait débuté sa carrière à la préfecture d'Ille-et-Vilaine en 1943, ce dont il ne se cachait pas lui-même ? C'est un mensonge par omission et de la désinformation de suggérer que sa carrière avait commencé à la Libération. Le Nouvel Observateur l'a même présenté comme ayant été un «gaulliste résistant» (sic) !

On a eu un autre exemple accablant de l'autocensure que pratiquent trop souvent les journaux qui paraissent en Bretagne. Il y a 10 ans, en juin 1999, quand Olivier Guichard, ancien garde des Sceaux et ancien président de la région des Pays de la Loire, a été mis en examen pour des délits très graves : l'octroi d'avantages injustifiés, le non-respect du Code des marchés publics, la prise en charge par la Région de dépenses de transport privées et l'usage personnel de cartes de crédit affectées uniquement à sa fonction... On se rappelle aussi que tout le vin de Bordeaux servi lors des réceptions au Conseil régional des Pays de la Loire provenait du domaine personnel d'Olivier Guichard à Néac, la commune où il était né en 1920 et dont il avait été maire de 1962 à 1971 avant de se faire «parachuter» à La Baule. Certains de ses amis l'avaient défendu en supposant qu'un maître d'hôtel avait fait du zèle à son insu et que le président n'y était pour rien. Une telle excuse aurait été recevable si la chose ne s'était produite qu'une seule fois, ponctuellement, mais cette pratique a duré pendant des années, sans que la presse ne la révèle jamais à ses lecteurs alors qu'elle était parfaitement au courant... Il y a eu là une omission coupable.

La presse régionale a traité vraiment a minima la nouvelle de la mise en examen d'Olivier Guichard et n'a jamais souligné ensuite le fait que le cours de la justice avait été entravé et l'affaire «oubliée», sur ordres... alors que, chaque semaine, pendant toutes ces années, elle a relaté les jugements et condamnations de petits délinquants responsables de délits mineurs. Il aurait été pourtant normal, dans une démocratie véritable, que ce personnage, tout baron et grand notable qu'il soit, soit soumis à la loi comme tout citoyen de ce pays et que la justice puisse faire son travail. Il est probable qu'Olivier Guichard aurait été condamné à une peine de prison (peut-être avec sursis compte tenu de son âge et d'aspects positifs de son passé) et il est sûr que son nom n'aurait jamais été donné, peu après sa disparition, à un établissement scolaire à Guérande, ni une statue érigée à sa gloire.

Est-il normal aussi que l'on ait caché pendant tant d'années aux habitants de Loire-Atlantique que le propre père d'Olivier Guichard avait été, de février 1941 à novembre 1942, le directeur du cabinet de l'amiral Darlan, c'est-à-dire de l'homme qui avait signé avec le maréchal Pétain le décret du 30 juin 1941 séparant la Loire-Inférieure du reste de la Bretagne ? Une telle information était pourtant essentielle. L'occulter, c'était prendre parti, sans la moindre réserve, pour la décision prise à Paris, largement à l'instigation de Michel Debré, de conserver un découpage administratif antidémocratique, datant de la sombre période de l'Occupation, pour empêcher à tout prix la Bretagne d'exister à nouveau...

D'une façon générale, quand il est question de militants bretons, qui ont été des résistants actifs, on ne le mentionne pas, mais quand ils ont eu une attitude pour le moins ambigüe, on monte cela tout de suite en épingle. L'inverse est par contre fait pour les grands serviteurs de l'État. Tout passé suspect pendant l'occupation est oblitéré dans le souci évident de ménager les susceptibilités du pouvoir en place. D'un autre côté, on ne pourra pas nier, et les historiens ne manqueront pas de l'observer, que la Presse Quotidienne Régionale (PQR) bretonne entama une chasse aux sorcières, entre 1945 et 2000, contre tout ce qui avait un rapport, proche ou lointain, avec le mouvement breton. Les choses ne se sont améliorées depuis l'émergence de partis bretons présentant des candidats aux élections et ne pouvant pas être ignorés.

La responsabilité des journalistes

Certes, plus les temps sont durs, plus le chômage augmente, plus les journalistes sont prêts à tous les compromis pour ne pas perdre leur emploi et c'est pour cela que nous devons tirer la sonnette d'alarme. Il serait temps que tous les acteurs de la presse en Bretagne prennent conscience de leur responsabilité dans la dégradation des pratiques politiques et la désaffection d'une grande partie des citoyens, en particulier des jeunes générations, par rapport aux élections, et fassent montre d'une liberté d'expression beaucoup plus grande face aux puissants, en pointant sans relâche les abus de pouvoir de certains, les cas nombreux et aberrants de cumul de mandats, les informations mensongères diffusées auprès des consommateurs, les atteintes graves portées à l'environnement avec la complicité de ceux dont la mission est de le défendre, les appels d'offres truqués et les offres d'emplois fictives (car correspondant à des postes déjà attribués), les formes déguisées de corruption, hélas si courantes, et bien d'autres anomalies et dysfonctionnements qui nuisent à la démocratie et dont les victimes sont toujours les plus faibles. Le métier de journaliste est un des plus nobles qui soient, mais il peut être facilement dévoyé.

Rappelons-nous que, selon la Charte des devoirs professionnels des journalistes, établie en 1918 - il y aura bientôt cent ans - un journaliste digne de ce nom, entre autres choses, «revendique la liberté de publier honnêtement ses informations et tient le scrupule et le souci de la justice pour des règles premières».


Note : La responsabilité de la presse dans le bon fonctionnement de notre démocratie est pourtant capitale et, à tous ceux qui en douteraient, on ne peut que conseiller de lire les livres (lumineux) d'une femme qui a fait preuve d'un courage exceptionnel dans l'exercice de son métier de juge, Eva Joly :

Notre affaire à tous (Les Arènes, 2000, 250 p.) ;

L'abus de biens sociaux à l'épreuve de la pratique (Économica, 2002, 492 p.) ;

Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre ? (Les Arènes, 2003, 377 p., disponible aussi en poche dans la collection folio au prix de 4,70 euros) ;

La force qui nous manque (Les Arènes, 2007, 190 p.) ;

Des héros ordinaires (Les Arènes, 2009, 200 p.).

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