-- Histoire de Bretagne --

Le Reliquaire d'or du Coeur d'Anne de Bretagne : une vie mouvementée de plus de cinq siècles (maj 25/04)

Chronique de Nantes Multimédia (porte parole Maryvonne Cadiou) publié le 24/04/18 20:48

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Il a commencé sa longue «vie» de péripéties multiples pendant plus de cinq siècles en descendant la Loire en bateau de Blois à Nantes avec le chancelier Philippe de Montauban et sa suite, pour être déposé, selon la volonté d'Anne, à Nantes dans le tombeau de ses parents, à l’église du couvent des Carmes. Ils étaient partis de Blois le 13 mars, et, le 19 mars 1514, le reliquaire fut déposé.

Montauban était un grand ami d'Anne, un des deux nobles bretons en qui elle avait confiance ; l'autre était le comte de Dunois ou François Ier d'Orléans Longueville mort en 1491 sur la route, en l'accompagnant à Langeais pour son mariage avec Charles VIII.

Ils avaient tous les deux aidé Anne et sa jeune soeur Isabeau à s'échapper à Redon, à cheval, quand la ville de Nantes fut ouverte par des traîtres bretons aux armées françaises, qui auraient bien voulu s'emparer d'elle au profit du roi de France, et qu'elle dut éviter Nantes. Et c'est à Redon que la ville de Rennes lui fit savoir qu'elle l'accueillerait. Mais cela était au début de sa vie de duchesse de Bretagne.

Retournons au reliquaire

Il reste une gravure de l'arrivée de Montauban et sa suite à Nantes, sur laquelle nous n'avons trouvé aucune précision (ill. 5). Le reliquaire a quand même eu deux siècles de repos (1514 à 1727), mais ensuite, que de tribulations ! comme on le lira.

Voici ce qu'en a écrit Pitre de Lisle du Dreneuc dans le Catalogue général des collections du musée Dobrée, p. 997-1016, publié en 1906, alors qu'il était conservateur du musée archéologique de Nantes de 1882 à 1924, devenu le musée Dobrée en 1894. Nous verrons comment Du Dreneuc ne fait aucun cadeau près de 200 ans plus tard, au maire de Nantes Gérard Mellier dont le triste forfait n'apparaît pas sur sa page wiki...

(voir le site) pour lire les pages sur le Reliquaire (p. 997-1016) dans le catalogue numérisé sur Gallica (BnF).

Nous avons ci-dessous renuméroté les notes de bas de page de l'auteur de 1 à 9 et conservé l'orthographe d'époque (du seizième siècle) dans les citations de Bertrand d'Argentré : par exemple les õ et les ã où le tildé indique la suppression du n ou du m qui suit. Nous avons aussi décollé le e du o dans le oe de cœur.

Notons aussi qu'une différence d'une année n'est pas une erreur : au début du XVIe siècle on ne changeait de millésime qu'à Pâques. Les mentions entre crochets sont un ajout d'ABP. Les intertitres sont de Pitre de Lisle Du Dreneuc sauf pour les six derniers paragraphes d'ABP, après ses notes. Nous n'avons pas voulu surcharger avec des notes supplémentaires sur les personnes citées dans le texte de Le Dréneuc.

Le texte de Pitre de Lisle du Dreneuc

Ce bijou est un précieux souvenir historique. Il a été légué à la ville de Nantes, capitale de la Bretagne, par la Duchesse Anne, qui voulut que son coeur reposât, pour toujours, au milieu des Bretons, dans cette ville de Nantes qu'elle avait tant aimée.

Ce joyau, de la plus belle époque de la Renaissance, a été attribué à Jean Perréal , le maître artiste de la Cour de Louis XII et de François Ier.

Il se compose de deux valves fermées par une cordelière assujettie dans le haut par un M, émaillé bleu foncé, et dans le bas par un S gothique.

Une couronne, formée de neuf fleurs de lis de 22 millimètres de hauteur et de neuf trèfles de 14 millimètres, surmonte le coeur. Elle est décorée d'ornements d'une extrême finesse et porte cette légende en lettres émaillées en rouge :

CVER • DE • VERTVS • DIGNEMENT • COVRONE

Chaque mot est séparé par un point émaillé vert.

Le reliquaire mesure quinze centimètres de haut sur douze et demi de large.

Sur les deux faces se lisent en lettres émaillées, d'un bleu presque noir, les strophes suivantes :

EN CE PETIT VAISSEAV

DE FIN OR PVR ET MVNDE

REPOSE VNG PLVS GRAND CVEVR

QUE ONCQVE DAM EVT AV MVNDE

ANNE FVT LE NOM D'ELLE

EN FRANCE DEVX FOIS ROINE

DVCHESSE DES BRETONS

ROYALE ET SOVVEROINE

c [en retrait pour être au-dessus du V, le tout pour VC = 500]

M. V. XIII. [1513]

Au revers :

CE CVEVR FUT SI TRÈS HAVT

QVE DE LA TERRE AVX CIEVLX

SA VERTV LIBERALLE

ACCROISSAIT MIEVLX ET MIVLX

MAIS DIEV EN A REPRINS

SA PORTION MEILLEVRE

ET CESTE PART TERRESTRE

EN GRAND DVEIL NOVS DEMEVRE

IXe IANVIER

L'artiste, en coupant chaque vers pour mieux ornementer l'objet, les a singulièrement dénaturés. Les rimes sont boiteuses, et, pour les rétablir, il faut remettre les vers sur leurs douze pieds en les réunissant deux à deux. On a attribué ces deux strophes à Jean Meschinot, le poète favori de la Duchesse Anne ; je n'y verrais pas de difficultés, s'il n'était mort en 1491, vingt-trois ans avant cette épitaphe.

Les lettres sont en relief et hautes de quatre millimètres. Elles se détachaient sur un fond d'émail qui devait sans doute être blanc, comme à l'intérieur du coeur.

Les parois concaves, émaillées de blanc, ont pris une teinte de rouille qui semble être les traces du sang. On y lit les vers suivants, tracés circulairement :

O CVEVR CASTE ET PVDICQVE, O IVSTE E BENOIST CVEVR, CVEVR MAGNIANIME, ET FRANC DE TOVT VICE VAINQVEVR ; CVEVR DIGNE ENTRE TOVS DE COVRONNE CELESTE, ORE EST TON CLER ESPRIT HORS DE PAINE ET MOLESTE.

D'Argentré dit à propos de ce Coeur :

« En sa dernière volonté, elle ordõna que son coeur serait raporté au lieu lequel elle avoit aymé le plus qu'autre du monde, pour y estre ensevely, c'est à dire en Bretaigne, et entre ses predecesseurs ; ce qui fut exécuté. On mit le coeur en un vaisseau fait en forme de coeur courõné, lequel, fut porté avec põpe funèbre par toutes les villes ou il passa et le xiij jour de mars ensuivãt au dit an mil v c xiij jusques aux Chartreux des faubourgs de Nãtes, auquel lieu il fut gisant sur la tõbe du duc Artur, oncle de la dite defuncte Princesse jusques aux xix dudit mois, seruy cependant de rois et hérauts d'armes, à la Royale : et de la porté dudit lieu... sous un poïle de draps d'or... en l'eglise des Carmes et là posé sous la voûte ou gisent le père et la mère de la dite duchesse et Marguerite de Bretaigne première femme du duc Frãçois II ».

[En plus petits caractères :]

Le service de la reine coûta à la ville 994H 3s.

Dans le compte du miseur figurent les dépenses suivantes : 100 robes et 100 chaperons ; 100 paires de chaussons pour les pauvres qui portèrent 100 torches, 225H.

Façons des dits objets, 12H 10s.

…........................................................

Nombre de poissons achetés pour donner à Messeigneurs les Chancelier et vice-Chancelier de Bretagne..., cinq gros baquets, cinq grosses carpes, sept aloses, sept lamproies, un baquet et une charge de poissons, autres poissons frais, sept saumons, 28H 4s (1).

[Fin des petits caractères :]

Anne de Bretagne, née au château de Nantes le 26 janvier 1476, était fille du duc François II et de sa seconde femme, Marguerite de Foix.

Elle mourut au château de Blois, le 9 janvier 1514 ; son corps fut embaumé et transporté à Saint-Denis, où il fut inhumé.

Son coeur, amené à Nantes en grande pompe, fut d'abord conduit à l'église des Chartreux, rue Saint-Clément, et posé sur la tombe du duc Arthur III, connétable de Richemond, le grand vainqueur des Anglais à Formigny. Il y resta pendant six jours et, le 19 mars, fut très solennellement transporté aux Carmes, où l'on ouvrit, pour le placer, le tombeau du duc François II.

L'archevêque de Dol, les abbés de Painpont, de Buzay et de Meilleraye, le chancelier de Bretagne Philippe de Montauban, les sénéchaux de Nantes et de Rennes formaient le cortège.

Lorsque la messe eut été célébrée par l'archevêque de Dol, le chancelier de Montauban prit le coeur de la duchesse et le descendit dans la tombe ducale, où il fut placé sur une table d'ardoise, entre la châsse de plomb décorée d'hermines du duc François II et celle de Marguerite de Foix.

La relation des funérailles de la duchesse Anne a été rédigée par le hérault d'armes de la reine, Pierre Chocque dit Bretagne ; un de ses manuscrits, orné de nombreux dessins, est conservé à la Bibliothèque de Nantes. M. S[téphane]. de La Nicollière en a donné de nombreux extraits dans La Bretagne artistique. Nous renvoyons à cette excellente étude, qui nous a fourni d'utiles indications.

Vandalisme de Gérard Mellier, 1727

Le coeur d'Anne de Bretagne reposa en paix pendant deux cent treize ans, dans le tombeau du duc son père, au milieu de cette ville de Nantes à qui elle avait confié la plus noble partie d'elle-même.

Ce religieux sommeil fut troublé par un acte de vandalisme tellement odieux qu'on aurait peine à y croire, si l'auteur lui-même n'avait pris soin de l'enregistrer tout au long dans les annales de son triste règne (2).

Nantes possédait alors un maire qui a laissé une réputation brillante, mais absolument frelatée ; plat valet du pouvoir central, il supprima à son profit les prérogatives chèrement acquises par la cité, et, au mépris de tout droit, il se nomma lui-même chef de la ville, sans se soucier des suffrages, sûr d'avance que sa nomination serait validée en haut lieu (3).

Il se piquait d'érudition et nous a laissé, sous le titre d'Histoire du comté de Nantes, une compilation pesante et saugrenue, où il nous apprend que Nantes vient de deux mots celtiques : Naoun-Ced, qui signifie : disette de bled, et que Vulcain, dont il fait Volien, était un dieu municipal. Ne voulant pas s'arrêter en si beau chemin, notre homme résolut de se rendre à jamais célèbre en violant le sanctuaire ducal.

Il voulut voir de près, toucher de ses mains ce fameux joyau qui contenait le coeur d'une reine. Les prétextes lui manquant, il en inventa un qui était la plus noire calomnie. Les Carmes, dont la chapelle contenait le mausolée de François II, avaient eu à payer un gros droit d'amortissement ; Mellier supposa qu'ils auraient bien pu employer dans ce but le coeur et les ornements d'or du tombeau. Cette imputation sans preuve est cyniquement relatée dans une lettre de lui à M. de Valincourt, secrétaire général de la Marine.

Le 16 octobre 1727, ce précurseur de Basile, usant et abusant de son pouvoir, se fit ouvrir le tombeau des Carmes. Il y trouva, dit le procès-verbal, un coffret de plomb, de figure carrée-longue, de la longueur de onze pouces et six pouces trois quarts de large, et huit pouces et demi de hauteur quarrée (4) ; un couronnement en cercueil de deux pouces et demi de hauteur, chargé de huit hermines en relief. Ledit coffre sans serrure et soudé de toutes parts.

Il est évident qu'arrivé à cette constatation, si Mellier avait voulu remplir honnêtement son rôle d'administrateur et faire l'inspection du bon état des pièces placées aux Carmes, la vérification était concluante, la boite soudée contenant le coeur étant parfaitement intacte. Mais, poussé par une basse curiosité, il continua pour son compte la violation de sépulture. Il fit ouvrir ce coffre par un ouvrier nommé Robart et trouva un coffret de fer « en forme de bahu », très rouillé et tout entouré d'eau.

Robart force ce coffret et y trouve « une boîte de plomb de cinq pouces et demi de haut et trois pouces et demi de large, n'aiant, quant à présent, aucune ouverture apparente ». Robart, qui avait la main lourde, enfonça un outil dans le plomb pour le briser et, du même coup, perça le coeur d'or en faisant éclater la couche d'émail qui le recouvrait. Mellier s'est bien gardé de consigner le fait dans sa relation, mais le procès-verbal de 1792 le constate tout au long ; du reste, le trou est là et les émaux n'y sont plus. Continuons le récit de M. Mellier :

« De laquelle bière a été tirée une boîte d'or faite en forme ovale, tirant sur celle d'un coeur, de six pouces de long et quatre pouces six lignes de large, couronnée d'une couronne d'or fleurdelisée de seiize lignes de haut jusqu'à la pointe des fleurs de lis, et le dit coeur entouré d'une cordelière y adhérente de pareil métal ».

« Plus a été trouvé dans le dit coffret dans lequel était le coeur, un scapulaire d'étoffe, tout gâté et pourri, au moyen de l'eau qui s'est trouvée dans le dit coffret ».

« Et la dite boite d'or et couronne aïant été pesée dans une balance, le tout s'est trouvé peser deux marcs une once et demie et deux gros ».

« Après quoi avons remis au dit Père Sous-Prieur les dits coffres, coeur et couronne d'or, qu'il a déposés dans le Trésor de la dite Eglise, jusqu'à ce que le dit coffre de plomb ait été réparé, ressoudé et refermé en notre présence, dans le même lieu où nous l'avons trouvé, ce qui sera fait incessamment ».

Le lendemain, 17 octobre, le coeur fut replacé dans le coeur de plomb ressoudé par Guillaume Perraud, garçon plombeur chez maître Heveu, demeurant dans la Grand'Rue.

« Ce fait, le tout a été refermé dans nos présences, scavoir : le dit coeur, couronne et cordelière d'or, dans la petite boite ou coffret de plomb, lequel a été remis dans le susdit coffre de fer, et celui-ci dans le coffre de plomb, lequel a été à l'instant refermé et soudé en nos présences par le dit Guillaume Perraud, dans une des salles du dit Couvent. Ensuite avons fait transporter le susdit coffre dans le choeur de la dite Eglise ; et aïant fait lever la pierre tombale, par plusieurs des ouvriers ci-devant nommés, avons fait remettre en nos présences le dit coffre de plomb ainsi soudé, au même lieu où il fut hier trouvé lors de l'ouverture du dit tombeau ».

Mellier, sans avoir conscience de ce que son acte avait de choquant, envoya la relation détaillée de ses fouilles à plusieurs grands personnages, entr'autres au prince Louis d'Orléans.

Période révolutionnaire, 1792

Le 17 février 1792, le tombeau de François II fut ouvert de nouveau par arrêté du Département, en date du 4 du même mois. « Nous, Basille, administrateur, Vice-Président du District, etc., nous sommes rendus dans l'Église supprimée des Religieux Carmes. Les sieurs Lamarie, Crucy et Recommencé délibérant sur les moyens les plus sûrs de faire l'ouverture du caveau, sans endommager le monument précieux placé dessus ».

« ...Les ouvriers ayant ensuite levé la pierre qui scellait l'entrée du caveau..., nous y sommes descendus et avons remarqué, à la lueur d'un flambeau, trois grands cercueils de plomb élevés sur des barres de fer et un petit coffret placé entre deux des dits cercueils, du côté de l'Evangile » (5). « Nous avons ensuite prié le d. s. Crucy de faire sortir dudit caveau les cercueils et le coffret avec toutes les précautions et la décence qu'exige une semblable opération ».

« Ouverture faite du coffret de plomb, aussi parsemé d'hermines, nous l'avons trouvé plein d'eau ; il contenait un autre coffret de fer considérablement rongé et troué par la rouille ; dans celui-ci était une boite de plomb qui renfermait le coeur d'or, le tout également rempli d'eau ».

« Examen scrupuleusement fait de ce coeur... tout s'est trouvé parfaitement conforme à la description qui en est faite dans le procès-verbal ci-dessus (celui de 1727), à l'exception néanmoins d'un petit enfoncement dans une de ses parties latérales, qui parait n'avoir pas été observé dans le temps... »

« Le dix-sept février 1792, sur les trois heures de la relevée, nous Commissaire susdit, nous sommes rendu à l'administration du District, où nous avons annoncé que les dispositions de l'arrêté du Département portent que la translation des cercueils (de François II et des deux Duchesses) se fera avec décence, que nous désirerions savoir si nous ferions accompagner ces cercueils par un cortège ecclésiastique, soutenu d'une garde militaire... »

« Rendus à ladite Église (Cathédrale), nous y avons trouvé MM. Soulastre, Laforcade, Darbefeuille, Chesneau et Andrieux, vicaires de M. l'Evesque, absent, auquel nous allons fait part de notre mission et de l'arrêté du Département, apres leur avoir apparu (?), dudit coeur d'or et l'avoir posé dévotieusement sur le grand autel, lesdits sieurs vicaires s'en sont saisis avec promesse de le représenter lorsqu'ils en seraient légalement requis, et l'ont placé, en notre présence, dans le trésor ou reliquaire de leur église, situé au-dessus de la partie du coeur ouvrant du côté de la sacristie ; les boîtes de fer et de plomb ont pareillement été renfermées dans le même reliquaire ».

Je ne crois pas être accusé de partialité pour le vandalisme révolutionnaire, en disant que cette seconde ouverture est moins choquante que la première. Deux des hommes qui l'ont présidé, Crucy, architecte de la Ville, et Grolleau, ingénieur du Département, se sont acquis des titres impérissables à la reconnaissance des Nantais, en sauvant, à leurs risques et périls, l'un, le tombeau de François II, le chef-d'oeuvre de Michel Colombe, l'autre, la cathédrale (6), le plus précieux monument que Nantes possède.

XIXe Siècle

Nous avons vu le coeur d'Anne de Bretagne disparaître dans un trou creusé au-dessus de la porte de la sacristie de la cathédrale.

À partir de ce moment, la nuit commence.

Sur le transfert au moment de la Révolution, nous trouvons seulement ce passage d'une lettre, bien postérieure, du Directeur général des Musées : « S. E. M. le Ministre de l'intérieur écrivait au Directeur de la Bibliothèque du roi, pour réclamer une boîte d'or qui avait contenu le coeur d'Anne de Bretagne, et qui, après la violation des tombes ducales en 1793 et la démolition de l'église des Carmes de Nantes, avait été déposée à la Bibliothèque de la rue Richelieu » (7).

Au retour de la royauté, M. de Barante, préfet de la Loire-Inférieure, s'entendit avec la Mairie pour faire relever, à la cathédrale, le tombeau du dernier duc de Bretagne.

En 1819, M. de Saint-Aignan, maire de Nantes, désireux de remettre en place ce qui avait pu être conservé des ossements du caveau ducal, écrivait au Préfet une lettre contenant le passage suivant : « Quant à la boîte d'or qui renferme le coeur d'Anne de Bretagne, il est constant qu'elle ne se trouve plus à la cathédrale, et qu'elle a été transportée à Paris, au Cabinet des Médailles de la Bibliothèque royale. C'est donc là qu'il faut la réclamer pour la restituer au tombeau qui la renfermait ».

Le 25 mai 1819, le Ministre transmettait à M. de Brosses, préfet de la Loire-Inférieure, une lettre de l'Administrateur de la Bibliothèque royale, M. Dacier :

« D'après les informations que j'ai prises, relativement au coeur de la Reine Anne de Bretagne, en exécution des ordres de Votre Excellence, je me suis convaincu qu'il n'a point été déposé à la Bibliothèque du roi ; que la boëte d'or en forme de coeur, dans laquelle il était enfermé et qui porte une inscription, y a été apportée ouverte, vide, après avoir été soumise à l'action du feu qui a fondu la soudure et fait disparaître l'émail dont elle parait avoir été couverte.

Dans cet état, Monseigneur, nous pensons que cette boëte, qui n'est plus qu'un monument de notre histoire, est mieux placée au Cabinet des Antiques, où tout le monde peut la voir, que dans un cénotaphe qu'elle n'enrichira pas et où personne ne la verra ».

« Signé : DACIER, administrateur ».

La cause était perdue ; mais, heureusement, les Bretons sont tenaces. Le 31 juillet 1819, M. Louis Levesque, maire de Nantes, revenait à la charge.

« Le Conseil municipal croirait manquer à ses devoirs et oublier l'intérêt de ce pays, s'il ne revendiquait pas cet objet, précieux pour Nantes, par les souvenirs qu'il rappelle et par le motif qui le lui fit obtenir ; il n'ignorait point que cette boîte était vide, mais il n'y attache pas moins tout le prix que mérite le dépôt qu'il a contenu ».

Le Conseil ajoutait qu'en outre, si l'intérêt historique de l'objet empêchait de le placer dans le tombeau auquel il a appartenu, il était préférable, pour l'intérêt de l'histoire, que ce coeur fut exposé au public dans la ville même à laquelle il a été donné.

L'obstination de nos édiles nantais eut gain de cause, et, en septembre 1819, le coeur d'or fut remis à l'Administration municipale (8).

Mais cet assaut ne fut pas le dernier. Un décret du Président de la République, en date du 15 février 1852, créait au Louvre le Musée des Souverains, et le comte de Niewerkerke, conservateur de ce musée, faisait réclamer à la ville de Nantes le coeur de la reine, renfermé alors dans une armoire de l'Hôtel de Ville.

M. Favre, qui était maire, fit une réponse sans aucun doute très favorable, puisque le Directeur général des Musées, dans une lettre datée du 6 juillet 1852, le remercie de ses bonnes dispositions. Mais les Conseillers de la ville montrèrent plus de patriotisme et plus de fidélité au souvenir de la Bonne Duchesse. Une séance extraordinaire eut lieu le 16 février 1854. La délibération se termine ainsi :

Dans la lettre de M. le Directeur général des Musées, nous trouvons le passage suivant : « Bien que cette boîte ne contint plus le coeur de la Reine Anne, que la soudure en fut fondue et l'émail enlevé par l'action du feu, à laquelle elle avait été soumise, la restitution fut opérée le 25 septembre suivant (1819). M. Grille, alors chef du bureau des Sciences et Beaux-Arts, délivra un reçu de cette boite et d'une couronne qui l'accompagnait. Le Conseil, après en avoir délibéré, considérant que la boite d'or qui a contenu le coeur d'Anne de Bretagne a été déposée à Nantes par sa volonté dernière, en témoignage de l'affection qu'elle portait à cette ville, où elle avait fait élever le mausolée de son père et de sa mère ».

« Que c'est un devoir pour le Conseil de conserver à la commune cet objet, souvenir précieux d'une souveraine dont la mémoire est demeurée chère à toute la Bretagne... délibère à l'unanimité qu'il n'y a pas lieu d'obtempérer à la réclamation... transmise par lettre de M. le Préfet, du 4 novembre 1853 ».

A partir de ce moment, le coeur d'or sommeilla longtemps enfermé dans une boite de bois, bien cachée au fond d'un placard de la mairie. Quelques rares touristes obtenaient, seuls, la faveur de le voir, au grand ennui du Secrétaire général, transformé en montreur de curiosités ; mais nos concitoyens ne le voyaient jamais.

Le 22 juin 1886, j'adressai une demande à la Mairie pour obtenir que le coeur fut exposé au Musée d'archéologie, près de nos plus précieux souvenirs historiques, Nantais et Bretons. Par lettre datée du 25 juin suivant, l'Administration municipale me notifiait le bon accueil fait à cette demande.

Le coeur fut alors placé dans une solide vitrine de fer et de glace, au milieu du transept de l'Oratoire [la chapelle].

Lors du transfert de nos collections dans les bâtiments légués par M. Dobrée, la Ville nous autorisa, le 18 avril 1896, à y transporter le coeur et les autres objets qui lui appartiennent.

Actuellement, par décision prise à la séance du 28 mars 1904, la Commission administrative a fait placer le coeur d'Anne de Bretagne dans la tourelle d'angle de la bibliothèque [du musée Dobrée]. Le petit sanctuaire, entouré de bas-reliefs contemporains du coeur, convient parfaitement à ce précieux souvenir qui ne pouvait décemment être mis au rang des objets de collections.

Le coeur d'Anne de Bretagne a été figuré un grand nombre de fois : nous le retrouvons dans le manuscrit des Funérailles de la Reine Anne, par le hérault d'armes Bretagne ; dans l'Histoire des Monuments de la Monarchie française, du P. Bernard de Montfaucon ; dans une relation de Mellier ; dans Leroux de Lincy, Vie de la Reine Anne. La Bretagne artistique a accompagné l'étude de M. de La Nicollière, qui nous a beaucoup servi pour cette notice, de reproductions de la plupart de ces gravures ; elle y a joint une très belle eau-forte de M. O. de Rochebrune.

Toutes ces planches sont plus ou moins exactes ; presque toujours la cordelière est arrangée au goût capricieux de l'artiste qui l'enroule ou la termine par des houppes qui n'y sont point, car elle enserre strictement le contour des deux valves pour se fermer à l'S émaillé du bas. On a également donné au coeur une forme plus élégante, plus allongée que celle qu'il a.

Ces différentes raisons ont rendu nécessaire la publication d'une nouvelle planche qui, cette fois, grâce à la photographie, sera plus exacte que les autres [voir p. non paginée, entre 996 et 997 : (voir le site) ].

Dans la demande adressée à la Ville pour le Musée des Souverains, le Directeur général réclamait, outre le coeur, un gant brodé qui aurait appartenu à Anne de Bretagne.

M. de La Nicollière, archiviste de la mairie, écrivait que « M. le Directeur général faisait erreur au sujet du gant brodé. A côté de la boîte d'or, la ville conserve un camée qui passe pour avoir servi à la Reine-Duchesse, et même pour reproduire son profil. Rien ne garantit l'authenticité de ce bijou, qui, du reste, a très peu de valeur ».

Quoiqu'il en soit, ce camée est actuellement exposé près du coeur.

Les autres pièces placées près du coeur, sont :

La grande Médaille de Louis XII et d'Anne de Bretagne, frappée à Lyon en 1499.

Elle est décrite sous le n° 565, page 121 de ce Catalogue.

Pied-fort d'un jeton de la Chambre des Comptes de Nantes :

ANNE : PAR : LA GRACE : DE DIEV : ROINE : DE FRANCE

Ecu mi-parti de France et de Bretagne, timbré d'une couronne fleurdelisée, accosté à droite d'une fleur de lis couronnée, à gauche d'une moucheture d'hermine.

R - GECTES • BIEN • ET • ENTENDES • AV • COMPTE

Champ semé de fleurs de lis et d'hermines alternées.

Ce précieux étalon, qui fait partie de la collection Dobrée, a été figuré par M. A. Perthuis dans le Livre doré des Maires de Nantes. Voir n° 443, p. 111 de ce Catalogue.

Nous aurions voulu joindre à ces souvenirs de la duchesse Anne la superbe cadière d'or du Musée d'Archéologie, frappée à Nantes et qui est la première monnaie datée [1498]. Cette pièce fait partie de la collection Parenteau.

Signalons, tout près du coeur, dans la Bibliothèque, le manuscrit composé pour Anne de Bretagne par Antoine Dufour, et qui donne en frontispice un beau portrait de la reine entourée des dames de sa cour.

Nous renvoyons, pour les autographes de cette princesse, à la partie du Catalogue où ils sont décrits.

Dans une des petites fenêtres, près du coeur, un Vitrail de N.-D. de Bon-Garant : La Présentation, XVe siècle. Ce vitrail provient de la charmante chapelle de N.-D. de Bon-Garant, construite par François II (9), et qui est toujours un sanctuaire très vénéré où se rendent de nombreux pèlerins. La figure de la Vierge passe pour reproduire les traits de la duchesse Anne.

Dans la deuxième fenêtre, un écusson de Bretagne détaché d'un vitrail du XVIe siècle. Voir Catal. du Musée archéologique, nos 411 et 412.

Notes de Pitre de Lisle Du Dréneuc

(1) Voir : Catalogue de l'Exposition des Beaux-Arts Nantes, 1872.

(2) Voir : Arrest et Ordonnances, etc., de la Mairie de M. Mellier. Nantes, 1728, t. VI.

(3) Pour achever de peindre ce faux grand homme qui, dans ses neuf années de mairie, n'a rien créé dans notre ville, disons que Mellinet, son panégyriste acharné, est forcé de convenir qu'il laissa propager la démoralisation et l'incrédulité.

(4) À chaque bout de ce coffre, muni de deux anses de plomb mobiles, se trouvait l'écusson de Philippe de Montauban, chancelier de Bretagne, portant neuf mâcles posées 3, 3, 2 et l, surmontées d'un lambel [?].

(5) Le tombeau de François Il occupait dans l'Église des Carmes le centre du coeur [sic : choeur], en face du grand autel, et devait être merveilleusement éclairé à cette place. (Voir : Les Tombeaux des Ducs de Bretagne, p. 66).

(6) Lettre du 14 messidor an IV, de P. Grolleau, ingénieur en chef du Département, adressée aux Administrateurs pour les dissuader de laisser démolir la cathédrale. Le prétexte donné pour cette infâme destruction était d'ouvrir une percée dans le prolongement de la rue qui forme actuellement la rue Royale, et allant du Département (Préfecture) à la Loire et au Château. Pierre Grolleau démontra que cette percée viendrait tout simplement tomber au milieu des douves ; qu'en outre, les tours de la cathédrale avaient rendu de grands services pour observer les mouvements des troupes, lors de l'attaque de Nantes par l'armée vendéenne ; qu'enfin on pouvait les utiliser pour des observations astronomiques. Ces excellentes raisons - à côté - sauvèrent la cathédrale.

(7) Cette prose quasi-officielle n'est pas très exacte, puisque d'après le procès-verbal de 1792, le coeur ne se trouvait plus dans les tombes, ni dans l'église des Carmes.

(8) Dans la lettre de M. le Directeur général des Musées, nous trouvons le passage suivant : « Bien que cette boîte ne contint plus le coeur de la Reine Anne, que la soudure en fut fondue et l'émail enlevé par l'action du feu, à laquelle elle avait été soumise, la restitution fut opérée le 25 septembre suivant (1819). M. Grille, alors chef du bureau des Sciences et Beaux-Arts, délivra un reçu de cette boite et d'une couronne qui l'accompagnait ».

(9) Près du château du Bois-Taureau, qu'il habitait lorsqu'il chassait en la forêt de Sautron et qui est peu éloigné de sa résidence de la Gazoire, en Couëron.

La suite de la vie du reliquaire

Il n'a quitté la ville de Nantes que trois fois en 500 ans - cela a été écrit avant 2014 ! dont en 1793 avec l'objectif d'être fondu à la Monnaie de Paris, comme nous l'avons vu. Puis il se retrouva à la bibliothèque nationale, rue Richelieu, jusqu'à ce qu'il soit demandé de Nantes et que, revenu, il passe du temps dans un placard ou un tiroir d'un bureau de la mairie.

Depuis ce furent deux expositions à Paris ; après la dernière (en 2010, au Grand Palais), il suivit à Chicago avec une partie des objets, où l'exposition de Paris se poursuivit du 26 février au 29 mai 2011 à l’Art Institute of Chicago (voir le site) .

Puis la gloire en 2014 dans quatre musées ou châteaux : Nantes puis Blois, Rennes et Châteaubriant. C'était l'année où furent très fêtés les 500 ans de la mort d'Anne, en Val de Loire officiellement ainsi que dans toute la Bretagne, où se sont ajoutées des initiatives privées des bénévoles du Comité Anne de Bretagne 2014, ces dernières ayant donné lieu au DVD de Rémy Valais Production qui fut présenté à Blain le 4 novembre 2017 (voir ABP 43534)

Volé et retrouvé

Enfin, la péripétie du vol récent. Il fut retrouvé après une semaine, enterré dans un espace boisé aux environs de Saint-Nazaire, grâce à des enquêteurs de police. C'est La Nouvelle République qui nous apprend qu'il avait été enterré (et sans doute d'autre presse que nous n'avons pas encore ouverte) : (voir le site) (en se trompant sur la nuit du vol qui était du 13 au 14).

Une gwerz du reliquaire ? Ur Gwerz ar relegouer ?

S'il n'avait pas été retrouvé, comme nous l'avons appris - et nous n'allons pas nous en plaindre, loin de là - il aurait mérité qu'une Gwerz fût composée à son sujet... car les gwerzioù sont des complaintes... pour rappeler des événements tristes, comme Gwerz marv Pontkalleg, ou un naufrage : Gwerz Penmarc'h...

À défaut, un scénario de bande dessinée ?

Une étude de linguiste du texte du reliquaire

Voir aussi le pdf fait rapidement le 21 avril 2018 par un linguiste, Benoît de Cornulier, du Laboratoire de Linguistique de Nantes, de son étude sur le texte inscrit sur le reliquaire : (voir le site)

Les Illustrations

1-Reliquaire, face 1, catalogue Dobrée 1906.

2-Reliquaire, face 1, catalogue Dobrée 1906, pleine page.

3-Reliquaire, face 1, vers 1930.

4-Reliquaire, face 2, vers 1930.

5-Philippe de Montauban et sa suite apportent le reliquaire de Blois à Nantes le 13 mars 1514. Source inconnue.

- Quarante-deux copies du manuscrit de Choque sur les funérailles de la reine ont été localisées. Le Reliquaire sur différentes copies :

6-Bm, Nantes, ms 653, folio 36 recto.

7-BnF, ms 5095, folio 8.

8-BnF, ms 5096, folio 139.

9-BnF, ms 5097, folio 126.

10-BnF, ms 5098, folio 105.

11-BnF, ms 23926, folio 74.

12-BnF, ms 25158, folio 127.

Mises à jour 25 avril : compléments sur le reliquaire

On consultera ce pdf de 8 pages où Jean-François Caraës, de la Société historique et archéologique de Nantes et de Loire-Atlantique, apporte un éclairage complémentaire sur le reliquaire : Un coeur pour mémoire... courte - petite histoire du reliquaire du coeur d'Anne de Bretagne, dans le Bulletin de la Société archéologique et historique de Nantes et de Loire-Atlantique, t. 142, 2007, p. 115-122.

Il est écrit sur la page d'accueil : (voir le site) que, « Depuis la parution de cet article, le statut juridique du reliquaire a été tranché : il est désormais entré définitivement dans les collections du musée Dobrée comme dépôt antérieur à 1910 ».

On se référera aussi avec profit à l'excellent livre récent de Jacques Santrot, ancien conservateur du musée Dobrée depuis 1985 - qu'il a été obligé de quitter en 2010 - intitulé Les doubles funérailles d'Anne de Bretagne. Le corps et le coeur (janvier-mars 1514), Genève, Droz, juin 2017, 728 p., ill., bibliogr. (coll. Travaux d'Humanisme et Renaissance) : (voir le site) de l'éditeur Droz, page du livre et (voir le site) page du sommaire. Livre qui reçut en 2018 le prix des Antiquités de la France décerné par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de l'Institut de France. Livre qu'en 2014 il avait le projet de publier aux Presses universitaires de Rennes (PUR).

Voir aussi :
©agence bretagne presse

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