
Le littoral breton est en train de changer. Le réchauffement progressif de la mer modifie les habitats, avance les périodes de reproduction, favorise certaines espèces et en fragilise d'autres. Des évolutions observées depuis plusieurs décennies sur le terrain que les travaux scientifiques d'Ifremer permettent aujourd'hui de mieux comprendre.
« Dans les casiers, il n'y a que des poulpes », résume Grégory Pennarun, directeur de la criée du Guilvinec. Cette phrase résume à elle seule l'évolution de la faune marine bretonne. Les pêcheurs constatent une diminution générale des crustacés, tandis que le poulpe, qui les dévore, est devenu omniprésent. Dans le même temps, le thon rouge est "partout", présent jusque dans la Manche, et le maigre, autrefois limité aux côtes situées au sud de Royan, apparaît de plus en plus souvent dans les débarquements.

À Brest, le 7 juillet, les chercheurs de l'Ifremer ont présenté les derniers résultats de leurs travaux sur les vagues de chaleur marines. Leurs observations apportent un éclairage scientifique à ces constats de terrain : le réchauffement progressif de la mer modifie déjà la répartition des espèces, leurs cycles de reproduction et les habitats dont elles dépendent. Selon Ifremer, la Manche et la façade atlantique européenne affichent une hausse de la température moyenne comprise entre 0,5 et 1 °C entre 1982 et 2024.
Les biologistes parlent désormais de méridionalisation : sous l'effet du réchauffement des eaux, des espèces méridionales remontent progressivement vers la Bretagne tandis que certaines espèces caractéristiques des eaux plus froides régressent ou se déplacent plus au nord.
Des espèces qui ne vivent plus au même rythme
L'un des premiers effets observés concerne la phénologie, autrement dit le calendrier biologique des espèces. Le réseau national Ecoscopa montre ainsi que les huîtres se reproduisent désormais deux à quatre semaines plus tôt qu'il y a quelques décennies. Leur période de ponte, autrefois concentrée entre la mi-juillet et la mi-août, s'étend aujourd'hui de la fin mai jusqu'à la fin septembre. Les chercheurs observent également un ralentissement de la croissance des huîtres, la Bretagne Sud apparaissant comme le secteur le plus touché.
Les pêcheurs d'araignées rapportent eux aussi un changement de calendrier. Sur le littoral du sud Finistère, les femelles arrivent désormais près des côtes pour la reproduction dès la fin mars, alors que ce phénomène était traditionnellement observé à partir de la fin mai. Cette évolution reste à documenter scientifiquement mais elle est cohérente avec les modifications de phénologie mises en évidence par l'Ifremer.
Brassée et plus froide, la zone océanique Manche/Atlantique se réchauffe moins vite que la Méditerranée ; les canicules marines y sont apparues plus récemment. Pour autant, le phénomène est visible depuis 2006 et s'est largement intensifié à partir de 2022, avec de premiers effets mesurés sur les forêts d'algues laminaires en Bretagne. — Ifremer : communiqué du 2/07/2026
Les habitats changent eux aussi
Le réchauffement ne transforme pas seulement les espèces ; il modifie également les habitats dont elles dépendent. Dès 2012, l'Ifremer alertait sur le recul des fucus qui recouvraient autrefois une grande partie des rochers du haut estran breton. Cette évolution est encore visible aujourd'hui en comparant de nombreuses cartes postales anciennes aux paysages actuels.
Les inquiétudes concernent désormais aussi les grandes laminaires, véritables forêts sous-marines. Les observations présentées à Brest montrent leur régression dans plusieurs secteurs, notamment autour de Houat, Hoëdic, à la sortie du golfe du Morbihan ou encore dans l'est de la baie de Saint-Brieuc ou dans le sud Finistère
Les goémoniers confirment cette tendance. Là où les laminaires subsistent, elles sont moins denses et parfois de plus petite taille. Or ces forêts sous-marines constituent des habitats essentiels pour de nombreuses espèces, notamment le lieu jaune ou les araignées de mer qui viennent y séjourner pour la reproduction.
Parallèlement, plusieurs plongeurs et observateurs du littoral constatent l'expansion de la sargasse japonaise, une algue invasive qui colonise progressivement les côtes bretonnes souvent remplacant les champs de laminaires.
Une mer bretonne de plus en plus méridionale
Certaines espèces se raréfient mais d'autres apparaissent. Selon Grégory Pennarun, le tonnage annuel des débarquements est resté globalement stable depuis la forte baisse de 2022, consécutive au désarmement d'environ un tiers de la flotte selon les directives européennes.
« Il y a aussi de nouvelles espèces. On voit du thon rouge partout, jusque dans la Manche, alors qu'il était autrefois cantonné à la Méditerranée. On pêche aussi de plus en plus de maigres, une espèce qui ne dépassait guère Royan il y a encore quelques décennies. » — Grégory Pennarun, directeur de la criée du Guilvinec
Le retour spectaculaire du poulpe constitue probablement le symbole le plus visible de cette évolution. Disparu en grande partie après l'hiver exceptionnellement rigoureux de 1962-1963, il est redevenu extrêmement abondant sur les côtes bretonnes. Grand prédateur de crustacés et de coquillages, il modifie profondément les équilibres écologiques des fonds rocheux.
La diminution touche aujourd'hui l'ensemble des crustacés. Les pêcheurs doivent aller chercher les langoustines plus au large qu'autrefois, tandis que les araignées de mer se raréfient sur une grande partie de la façade atlantique bretonne. À l'inverse, en Manche et tout spécialement dans les Côtes d'Armor les ostréiculteurs observent une invasion d'araignées dans leurs bouchots, ces prédateurs étant la cause d'une diminution notable de la production de moules.
Toutes les évolutions ne sont cependant pas défavorables. La langouste rouge (Palinurus elephas), longtemps victime de la surpêche, fait un retour encourageant à la pointe du Finistère...preuve que la gestion des ressources halieutiques joue également un rôle déterminant.
Une transformation désormais visible
Longtemps perçues comme de simples impressions de pêcheurs, de goémoniers ou de plongeurs, ces observations trouvent aujourd'hui un écho dans les travaux scientifiques. À travers le recul des fucus et des laminaires, l'arrivée plus précoce des araignées de mer, l'installation d'espèces méridionales, l'expansion de la sargasse japonaise ou le retour spectaculaire du poulpe, c'est une recomposition progressive des écosystèmes marins bretons qui est à l'œuvre.
Le réchauffement de la mer ne se traduit plus seulement par des records de température, il se dessine une recomposition progressive des écosystèmes marins bretons.
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