La guerre des prénoms bretons continue

-- Patrimoine --

Chronique
Par Philippe Argouarch

Publié le 24/01/18 8:19 -- mis à jour le 25/01/18 21:36

Après l'affaire du tilde de Fañch à Quimper, voilà qu'on a maintenant le refus de la Ville de Rennes d'enregistrer le prénom breton Derc'hen au nom de la dorénavant fameuse circulaire du 23 juillet 2014.

Né le 21 août dernier, le petit Rennais ne peut s’appeler Derc’hen. Ainsi en ont décidé la mairie de Rennes puis le procureur de la République en août 2017. Il s’appellera Derchen. Motif invoqué : l’apostrophe entre le “c ” et le “h” n’est pas légale. Contactée par la famille, l’association Skoazell Vreizh (secours breton) a tenté d’infléchir la position de la mairie et du ministère de la Justice et a saisi la presse. Skoazell Vreizh a aussi fait appel concernant Fañch (voir notre article)

Le cas des patronymes bretons

Charlie Grall, de Skoazell Vreizh, dans les colonnes du Point, déclare que «ce refus du c’h est sans doute une première, car de nombreux prénoms bretons ainsi que des noms de famille s’écrivent avec un c’h et n’ont pas, à notre connaissance, posé de problème ces dernières années». Ben si ! l'employé de mairie des Sables d'Olonne, qui a enregistré ma naissance a refusé l'apostrophe dans mon nom de famille. Je m'appelle Philippe Argouarch alors que mon père est Paul Argouarc'h. Mais son père, mon grand-père est de son état-civil Kléber Argouac'h avec l' écriture bretonne correcte. Rappelons que l'État-civil français en Bretagne a toujours été à la merci du bon vouloir des employés de mairie et des circulaires du ministère de l'Intérieur. Ainsi après la Révolution et l'attribution du registre des naissances aux mairies, on a demandé aux mairies bretonnes, soit de traduire le patronyme breton en français -- si l'employé connaissait le breton ! soit de le franciser en le précédant d'un 'Le' comme dans Le Bihan ou Le Goarnig ou Le Pen. Et sans parler des historiens français qui ont par exemple francisé l'amiral de la duchesse Hervé de Portzmoguer en Primauguet.

L'hebdomadaire l'Express fait cette remarque qui vaut son pesant d'or : Le procureur de la République de Quimper s’appelle : Thierry Lescouarc’h, oui celui qui a eu le dernier mot sur Fañch. L'Express, ironique, écrit « Emporté par son zèle jacobin, son collègue de Rennes l’obligera-t-il à changer de patronyme?”. (voir le site)

Mais qui était Sant Derc'hen ?

Aussi connu sous son orthographe française Derrien, Derc'hen est un prénom breton qui commémore Sant Derc'hen. Ce personnage mythique fait partie de la panoplie des 1500 saints bretons canonisés par le peuple. Il a d'ailleurs sa statue à la Vallée des Saints et a donné son nom à un village du Finistère : Saint-Derrien. C'était qui ce Derc'hen ? D'après Albert Le Grand et Bernard Rio (1), ce personnage haut en couleurs fut une sorte de Saint-Michel terrassant les dragons, ou plutôt les noyant, puisque le dragon fut noyé au lieu-dit Pontusval sur la commune de Brignogan. Sa fête est le 14 février et c'est un saint guérisseur des maux de ventre.

L'apostrophe n'est même pas interdite par la circulaire

On peut faire remarquer que si le c'h est une lettre de l'alphabet breton, du point de vue français c'est seulement 3 signes : un c, une apostrophe et un h et que l'apostrophe est bien un signe de la langue française qui n'est en aucun cas exclu par la directive de 2014. Et l'avocat nantais Bruno Le Toullec fait justement remarquer que »cette circulaire a pour seul objet d’indiquer les voyelles et consonnes accompagnées de signes diacritiques qui sont considérés comme faisant partie de la langue française et ceux qui sont considérés comme n’en faisant pas partie. Elle ne traite en aucun cas des signes graphiques ou de ponctuation tels que les tirets ou les apostrophes, qui font incontestablement partie de la langue française comme les 26 lettres de l’alphabet français, que la circulaire n’évoque donc pas davantage…"

Deux poids deux mesures ?

Le webmédia Rennes Info Autrement rapporte que des prénoms africains avec une apostrophe ont été autorisés depuis la circulaire de 2014, nous avons consulté les données publiques des prénoms (voir le site) mais qui s'arrêtent en 2016 et effectivement il y a des prénoms avec apostrophe enregistrés après la circulaire. Un Lou'ann en 2015,un M'Mah en 2015,un M'Mahawa en 2015, M'Deye, Abd'Allah et Isma'il aussi en 2015 et pas mal d'autres. Il y en a toutefois moins qu'avant 2014. Il y a des Gwenc'hlan jusqu'en 2003 seulement. Rennes Info Autrement rapporte un N'néné en 2017,un Tu'iuvea en 2017 aussi, un D'jessy en 2016 . Voir les des données opendata de la ville de Rennes. (voir le site)

Il y a eu 800 000 naissances en France en 2015 mais même en relativisant et en donnant une marge d'erreurs humaines, l'apostrophe reste strictement interdite pour les prénoms bretons alors que l'on constate des exceptions pour des prénoms africains ou pour certains prénoms originaires du Moyen-Orient.

Philippe Argouarch

(1) Le livre des saints bretons. Bernard Rio. Editions Ouest-France 2016

Modifié le 25/01/2018 à 21:30

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