L'UDB de Rennes n'a plus besoin des Verts
Interview de Philippe Argouarch

Publié le 12/03/08 11:05 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Poursuivant ses interviews de candidats aux municipales, ABP a posé quelques questions à Pierrick Brihaye, membre de l'UDB et présent sur la liste Delaveau (PS) à Rennes.

[ABP] L'UDB d'habitude est avec les Verts au premier tour, que faisiez-vous avec le PS (liste Delaveau) dès le premier ?

[P. Brihaye] Les Verts rennais ont surpris tout le monde en octobre 2007 en évoquant de partir en liste autonome. Ils l'ont fait sans nous consulter alors que nous faisions candidatures communes aux présidentielles et aux législatives encore quelques mois plus tôt et que nous venions à peine de prendre contact avec le PS pour les municipales ! En tout état de cause et, contrairement à ce que j'ai pu entendre ici ou là, l'UDB a pris la décision de partir avec Daniel Delaveau très tard, en tout cas après la décision de l'AG des Verts rennais le 18 décembre. Cette décision a été acquise après une négociation très longue au cours de laquelle les militant(e)s rennais(es) de l'UDB se sont montré(e)s très soudé(e)s : il était hors de question que nous repartions sur la base d'un(e) seul(e) élu(e) alors que, partout en Bretagne, l'UDB confortait ses places sur les listes de gauche et obtenait des garanties sur ses revendications. De plus, il était difficile d'admettre que, parmi les composantes de la majorité en place depuis 1977 ou qui y sont parvenues depuis, nous soyons les plus mal traités. Et pendant ce temps... nous n'avions toujours aucune proposition tangible de la part des Verts rennais. Je nourris d'autant plus d'amertume par rapport à ce "divorce" que la fédération d'Ille-et-Vilaine de l'UDB - y compris moi-même - avait été l'une des plus ferventes supportrices de l'union avec les Verts lors du congrès de l'UDB à Quimper à l'automne 2006. La tragi-comédie de l'expulsion des membres du groupe qui s'appelle désormais "Rennes Métropole Écologie", parmi lesquelles figure une vice-présidente du Conseil régional avec laquelle nous travaillons au quotidien dans notre inter-groupe, a consommé la rupture. Quel gâchis ! Et surtout... quelles conséquences sur la gauche écologiste en Bretagne dans les mois qui viennent ? Quels désaccords, politique et programmatique, insurmontables justifient la rupture avec une majorité dont les Rennais sont satisfaits dans leur immense majorité ? Enfin... ce qui est fait est fait et nous sommes effectivement sur la liste de Daniel Delaveau qui est, non pas une liste PS, mais une liste d'union de la gauche. Nous avons obtenu des garanties et, après avoir fait campagne avec Daniel, nous sommes persuadés d'avoir fait le bon choix ; contrairement à ce que nos adversaires croient, la présence de l'UDB sur la liste Delaveau ne sera pas du "ripolinage" (sic !).

[ABP] En Belgique ce sont les socialistes wallons qui sont opposés à l'émancipation de la Flandre chrétienne démocrate. La Flandre est devenue le moteur économique du pays alors que la Wallonie socialiste est devenue symbole de pauvreté et d'archaïsme. Les socialistes belges se posent ainsi en conservateurs, héritiers du centralisme et de la francisation à outrance qui a eu lieu aux XIXe et XXe siècles en Belgique. Le socialisme n'a-t-il pas perdu le flambleau du progrès au profit de la démocratie chrétienne ? Le parti socialiste français n'est il pas aussi l'héritier du jacobinisme français responsable de la destruction systématique de la nation bretonne ? et de beaucoup d'autres via les instituteurs hussards de la République ? Le PS n'est il pas aussi le parti de Chevènement, de Batteux, des politiciens allergiques à toute revendication bretonne ?

[P. Brihaye] Cette longue question me semble bien peu en rapport avec les enjeux politiques rennais. Enfin... je vais tâcher d'y répondre point par point. Avant toute chose, en ce qui concerne la pauvreté et l'archaïsme de la Wallonie, vous touchez la corde sensible en me renvoyant aux origines en partie wallones de mon père. Lors de ma jeunesse dans le Nord de la France, où je suis né, il était convenu que les pauvres et les archaïques, c'étaient les Bretons dont est issue ma famille maternelle. Maintenant que je suis en Bretagne, on me reproche l'inverse ! Quelle malédiction me fait-elle prendre pour un plouc où que je sois ?!! [rires]. Quant aux méchants socialistes belges qui seraient depuis 180 ans les oppresseurs de gentils Flamands démocrates-chrétiens, il me semble que l'histoire de la Belgique est bien trop complexe pour être caricaturée d'une façon aussi manichéenne ; l'actualité parfois tragique de ce pays ne nous le rappelle que trop fréquemment ! En ce qui concerne la démocratie chrétienne, je vous rappelle que Daniel Delaveau s'en revendique, au moins partiellement. Pour ce qui est de mon cas, mon premier engagement associatif en Bretagne a été radicalement inverse puisque j'ai adhéré et que j'adhère encore à Ar Falz... qui défend la laïcité ! Nos parcours différents, pour ne prendre que ces deux-là, illustrent que la gauche laïque telle qu'on la connaît en France, en Bretagne et donc à Rennes, a encore une place sur notre échiquier politique dans la quête du progrès social, plus encore quand elle accepte les responsabilités ! C'est également en tant que parti de gauche que l'UDB participe aux débats pour la définition du projet que la gauche mondiale se doit de construire pour contrer les dévoiements ultra-libéraux de la mondialisation. Quant au jacobinisme, qu'il soit celui du parti socialiste français ou de toute autre formation politique, il suffit d'assister aux sessions des collectivités locales, bloquées dans leurs ambitions par un système à bout de souffle, pour constater qu'il vit ses dernières années. Il reste certes d'archaïques pôles de résistance çà et là, en particulier au Sénat et dans certains Jurassic Parks, mais nous savons tous que la marche vers le transfert de compétences est aussi inéluctable que, malheureusement, l'abandon à leur sort de populations et de territoires entiers, de plus en plus privés de ce qu'il est convenu d'appeler - pour combien de temps encore ? - la "solidarité nationale". L'UDB n'a aucune raison de se réjouir de cet état de fait : trop de gens en souffrent. Elle assumera cependant ses responsabilités pour que les carences de l'État soient compensées de la façon la plus juste et la plus adaptée possible par les collectivités territoriales qu'elle sera appelée à gérer ou à cogérer. Encore faut-il que ces collectivités soient dotées des compétences nécessaires ! Là est, chacun le sait, le sens du combat de l'UDB et ce, depuis sa création il y a plus de 40 ans.

[ABP] En s'attelant au train du PS ne pensez vous pas que même si l'UDB peut profiter de ses succès face à la désillusion Sarkozy, ne risque-t-elle pas de se discréditer le jour ou les Bretons vont se rendre compte, comme le reste des Européens depuis 20 ans, que ce parti n'a su s'adapter ni à une économie mondialisée, ni au désir de démocratie locale, régionale et transparente ?

[P. Brihaye] Étant données les ambitions de Daniel Delaveau et de Jean-Yves Le Drian pour le transport ferroviaire en Bretagne, l'UDB sera ravie - et de nombreux Bretons avec elle - de prendre le train du PS [rires]. De plus, je suis heureux que vous envisagiez que l'UDB puisse avoir quelques succès lors des prochaines élections, même si Sarkozy n'a jamais réellement fait illusion chez nous [rires]. Quant à l'incapacité supposée du parti socialiste en Bretagne et en Europe, je me demande bien pourquoi les Bretons, les Espagnols, certains Länder allemands, pour ne citer comme exemple que des partis comparables, votent pour lui !

[ABP] Mais voyons un peu. S'il est incontestable que le Président du Conseil Régional, Jean-Yves Le Drian (PS) a un bilan plus que positif pour faire avancer l'idée bretonne (surtout par rapport à ses prédécesseurs), on ne peut pas en dire autant d'Edmond Hervé. Le résultat de 5 mandats du PS à Rennes est mitigé pour beaucoup de Rennais. Rennes est très peu perçue comme la capitale de la Bretagne, ni en France et encore moins en Europe. Logiquement le FIL, un des plus grands festivals d'été en Europe, aurait dû être à Rennes, pas à Lorient. Ne trouvez-vous pas étrange qu'il y ait eu une Nuit Celtique à Lille, à Lyon, à Nantes et plusieurs à Paris et que la première à Rennes n'ait eu lieu qu'en 2007 ? Rennes a certainement des événements culturels importants qui prouvent son ouverture sur le monde mais cela ne s'est-il pas fait aux dépens de notre propre culture et de la bretonitude des Rennais ?

[P. Brihaye] Je note avec plaisir que vous prenez acte de l'engagement breton de Jean-Yves Le Drian aux côtés duquel l'UDB gère la Région. Je vous trouve en revanche beaucoup plus injuste avec Edmond Hervé qui a pourtant fait énormément pour Rennes, capitale de la Bretagne qui offre une qualité de vie unanimement reconnue ! Bien plus que citer des événements culturels ou des structures qui ont permis et qui permettent encore à l'identité bretonne de s'exprimer, je ne le remercierai jamais assez d'avoir rendu la ville tellement attractive que mon épouse et moi-même nous y sommes installés sur un coup de tête il y a 13 ans. Depuis, j'y ai eu 2 enfants, j'y passe une vie heureuse et je m'engage pour elle et la Bretagne... comme l'a fait l'ABP elle-même : ces 2 exemples parmi des milliers n'illustrent-ils pas le bilan d'Edmond Hervé et de ses équipes municipales ? "Accessoirement", je rappelle que c'est bien sous le mandat d'Edmond Hervé que Rennes a signé la charte "Ya d'ar brezhoneg" et que les bases de l'évolution vers plus de langue bretonne à Rennes, capitale de la Bretagne et donc dépositaire d'une certaine responsabilité en ce domaine, ont été posées. Pour ce qui est des grandes manifestations culturelles bretonnes, je ne pense pas que Rennes doive tout "centraliser", qui est, comme chacun sait, un mot tabou à l'UDB [rires]. Surtout pas ! Quoi de plus normal que de laisser se répartir ce type de manifestations sur le territoire au gré des énergies disponibles : Lorient, un grand port, trait d'union des pays celtiques, les Vieilles Charrues dans un endroit délaissé par les vieux gréements, les chants de marins dans un port de pêche... La multiplicité de ces manifestations n'est-elle pas emblématique de la diversité et de la vitalité du territoire breton et de ses habitants ? Cela n'empêche pas naturellement Rennes d'être connue et admirée pour les Transmusicales, Travelling et toutes ces manifestations qui, tout au long de l'année, témoignent du dynamisme de ses habitants et lors desquelles on trouvera toujours plus ou moins de "Breizh Touch", en tout cas, plus souvent qu'à Paris.

[ABP] Caroline Ollivro dénonce la mainmise du parti socialiste sur Rennes et l'agglomération des communes alentour, aux dépens de la concertation et de la transparence. Elle déplore que les conseils de quartier seraient devenus "des chambres d'enregistrement".

[P. Brihaye] Caroline Ollivro appartient au Modem qui, contrairement à l'UDB, a quelques députés au Parlement. Que n'en profite-t-elle pas pour que ses députés demandent un changement du mode de scrutin municipal et, surtout, une élection des délégués communautaires au suffrage universel direct plutôt qu'indirect ? S'il en résultait une quelconque hégémonie d'un parti politique, celle-ci ne serait que la résultante d'un vote démocratique ! À l'UDB, nous clamons depuis toujours que les institutions de la France ne sont plus adaptées et de moins en moins démocratiques. Développons l'inter-communalité en la portant au niveau de ces coquilles malheureusement encore trop vides que sont les pays, supprimons les Conseils généraux - composés à partir d'un scrutin fondamentalement inique ! -et confortons le pouvoir des régions, établissons la proportionnelle dans chaque type de scrutin. Voilà des revendications qui, j'en suis sûr, ne devraient pas déplaire à madame Ollivro et qu'il nous aurait fait plaisir d'entendre lors de cette campagne ! En ce qui concerne les conseils de quartier, l'UDB fait remarquer que le cadre légal est encore une fois inadapté. Accepteriez-vous de confier des actes décisionnels et des fonds publics en dehors de tout contrôle d'élus du suffrage universel ? Des propositions émises ça et là à propos de ces conseils de quartier, certaines me paraissent donc passablement démagogiques. J'ai bon espoir cependant que Daniel Delaveau saura innover dans la gouvernance de la ville. En a-t-il d'ailleurs le choix étant donnée la mutation que notre société est en train de vivre ?

[ABP] Sur la réunification, Hervé a surtout bloqué tout progrès et a semblé de connivence avec Ayrault à Nantes pour mettre le problème au placard, voire s'y opposer. Pouvez-vous nous expliquer en quoi Delaveau sera différent d'Hervé à ce sujet? Vous a-t-il donné des engagements ?

[P. Brihaye] Soyons sérieux. Même si les maires de Rennes et de Nantes ont bien sûr un rôle politique à jouer dans le dossier de la réunification, vous savez bien que le problème n'est pas en Bretagne mais à Paris. Le Conseil régional de Bretagne souhaite la réunification, le Département de Loire-Atlantique souhaite la réunification, les Bretons souhaitent la réunification. Le blocage est donc ailleurs. On peut malheureusement compter sur le très ligérien Fillon, celui qui a remis le débat parlementaire sur les langues régionales à plus tard, pour qu'il perdure quelque temps encore... En ce qui concerne la position de Daniel Delaveau sur la question, elle sera forcément différente de celle d'Edmond Hervé car Daniel Delaveau aura à agir dans le contexte politique des 6 prochaines années et non des 31 dernières. Ses marges de manœuvre et ses contraintes, politiques, économiques, sociales... seront par nature différentes. Le fait d'avoir fait venir Jean-Marc Ayrault à Rennes et d'évoquer des projets communs relève pour moi plus de la bouteille à moitié pleine que de la bouteille à moitié vide. Daniel Delaveau a d'ailleurs indiqué qu'il acceptait de continuer le dialogue sur ce point ; je n'ai aucune raison de penser qu'il ne le fera pas, bien au contraire !

[ABP] De son côté Carlline Ollivro a déclaré travailler à la réunification, en dialoguant directement avec les élus de Nantes. Elle a aussi déclaré vouloir signer la charte Ya d'ar brezhoneg 2. Vous qui parlez et enseignez le breton n'êtes vous pas sensible à cet engagement ?

[P. Brihaye] Je suis naturellement sensible à tous ces points et je rappelle à l'ABP qu'historiquement, l'UDB les défendait avant même que le Modem, voire l'UDF, existe ! L'UDB compte bien évidemment assumer ses responsabilités dans ce domaine et ce, au niveau de la Bretagne tout entière dans le cadre de politiques... de gauche.

[ABP] Pour des municipales, des élections locales donc, ne faudrait-il pas mieux voter pour le candidat le plus favorable à la démocratie et à la culture bretonne plutôt que voter pour de grands appareils politiques, pour un camp ou pour un autre ? Transformer des municipales en référendum pour ou contre Sarkozy n'est-ce pas une corruption de la démocratie ?

[P. Brihaye] En me présentant sur la liste de Daniel Delaveau, je n'ai pas l'impression de rentrer dans une logique d'appareil mais, au contraire, dans une logique d'union, portant des valeurs fortes et belles pour Rennes, la métropole et la Bretagne. De plus, je trouve votre question tendancieuse car vous insinuez que le PS ne serait pas sensible à la démocratie et à la culture bretonne. Quid des contributions unanimement reconnues de, pour ne citer qu'eux, Martial Gabillard et de Jean Normand dans ce domaine ? En ce qui concerne la future équipe, et sans naturellement citer de noms, je peux vous assurer que la culture bretonne est bel et bien présente au PS et dans les autres formations de la liste d'union. Contrairement à ce qu'annoncent nos adversaires, Glenn Jégou ne sera pas un faire-valoir culturel breton, ce qui, au passage, n'est pas très sympa pour Glenn dont les talents vont bien évidemment au-delà de cette thématique. Les élus UDB, bien sûr, mais aussi d'autres élus de la future majorité et - nous l'espérons bien - de la future minorité, sauront - et voudront ! - apporter leur pierre à l'édifice et ce, d'une façon innovante. Par ailleurs, nous rappelons que le Comité consultatif à l'identité bretonne sera reconduit et conforté. Comment donc expliquer l'engagement d'artistes bretons majeurs auprès de Daniel Delaveau si sa liste inspirait la défiance que vous semblez ressentir ? Quant au référendum anti-Sarkozy, il a déjà été tranché - et de quelle manière ! - à Rennes lors de la présidentielle. J'appelle cependant les électeurs rennais à passer la seconde couche en ne votant pas pour la liste Boudjema, sarzkozyste à mi-temps. En votant pour Daniel Delaveau, sa liste d'union de la gauche et donc 3 candidats UDB, en votant pour une liste qui portera haut et fort les intérêts de Rennes, de la métropole et de la Bretagne, les électeurs rennais feront ainsi d'une pierre deux coups ; c'est un luxe qu'on ne peut hélas pas se payer tous les jours [rires].

[ABP] Pierrick merci d'avoir répondu à nos questions.

Philippe Argouarch

Philippe Argouarch

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Philippe Argouarch est un reporter multi-média ABP pour la Cornouaille. Il a lancé ABP en octobre 2003. Auparavant, il a été le webmaster de l'International Herald Tribune à Paris et avant ça, un des trois webmasters de la Wells Fargo Bank à San Francisco. Il a aussi travaillé dans des start-up et dans un laboratoire de recherche de l'université de Stanford.
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