L'Aulne, dans les courbes du fleuve

-- Patrimoine --


Publié le 27/07/16 13:14 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Au fond de la rade de Brest ; à l'est, deux rivières s'insinuent dans les terres, celle du Faou au nord, celle de l'Aulne au sud, dont le dernier méandre frôle l'Abbaye de Saint-Guénolé à Landevennec. Les deux rives couvertes de bois et de forêts, sur des pentes culminant à 150 mètres parfois, constituent un site préservé et offrent un spectacle remarquable, un petit air de Canada, car c'est au delà du sanctuaire de ses collines sauvages que se cachent les fermes et l'activité humaine, où se devinent à peine les clochers des villages alentours. La faune ne s'y trompe pas et l'on voit dans cet écrin d'eau et de verdure, dauphins, phoque !, ragondins, canards, aigrettes, goélands, mouettes rieuses, buses, hérons, courlis et toute un monde plus discret qui vit à l'ombre des roseaux.

À partir du port du Tinduff empli de vieux gréements et repère de loups de mer, on peut rejoindre Port Launay, non loin de Châteaulin, à une quarantaine de kilomètres, soit six-sept heures de navigation au moteur à 3,5 noeuds. La voile aide parfois mais les vents dans la rade sont capricieux et de traîtres bancs de sable ou de vase incitent à la vigilance et à la manœuvre.

Quittant le Tinduff, on aperçoit tout d'abord l'Île de Bindy, puis celle de Tibidy ancienne Thopopegia de signification inconnue ou possible maison des prières, premier refuge des moines qui, apercevant le magnifique promontoire qui leur faisait face, n'eurent de cesse de s'y établir. Sur bâbord, voilà Moulin Mer, puis à tribord la nouvelle abbaye de Landévennec de 1958 non loin des vestiges de l'ancienne qui fut ruinée par les Normands avant l'an mil. Près du cimetière à bateaux apparaît rive gauche, au milieux des arbres, un étrange rocher en forme de totem, puis se dévoile le superbe pont courbe à haubans de Terenez inauguré en 2011. Près d'un moulin à mer, une bande de dauphins en chasse batifole, puis, tandis que le flot travaille à emplir la rivière, le bateau se vautre dans un mètre d'eau et nous devons attendre un peu tandis que le soleil brille sur les laisses fangeuses des rives.

Les canards nombreux y marchent et y pataugent tour à tour et un phoque immobile comme une souche nous regarde passer nonchalamment. Un cafetier de Port Launay nous assure qu'il a dernièrement franchi le déversoir de Guily Glaz  !

Nous passons devant la cale et la chapelle de Trégarvan. Là-bas, le Menez Hom, le Cruc Ochident des anciens, d’où Telgruc, nous montre sa combe lointaine. Voilà le hameau du Passage, rive gauche, puis lui faisant face, celui de La Forêt, sa maison au volets blancs et sa digue de poche. En 1875, 25.000 personnes, avec voitures et bêtes prenaient le bac à cet endroit. Au hameau de Kergoulven, une seule et unique maison perchée à 90 mètres de hauteur, comme posée sur les vertes ramures, à l'orée du bois qui tapisse la colline, contemple par ses vastes baies, son imprenable vue. Nous longeons la ronflante voie rapide qui enjambe la Douffine, puis, après Rosconnec et ses immenses roselières protégées où niche le phragmite aquatique, apparaît une charmante maison aux fenêtres rouges, Porz Pilzig sans doute, dans le bois de Trévoazec, avec le ciel « par dessus le toit, si bleu, si calme ... » (1). Il règne ici comme une touffeur d'Orénoque, et dans chaque courbe de la rivière, bien prendre la rive concave aux eaux plus rapides, aux fonds moins traîtres. Une rustique plate goudronnée, faite main, évite et oscille à l'attache au milieu du courant, deux hommes affalés y rêvassent, levant leurs têtes ensommeillées à notre passage.

Nous voilà à l'écluse de Guily Glaz inaugurée en 1858 par Napoléon III, dans un mètre d'eau car je suis en avance sur la marée haute, une eau limoneuse et parcourue de remous. Dans cette eau couleur café au lait je me sens « chocolat » mais qu'à cela ne tienne, la quille fend la boue et le cotre avance jusqu'à l’intérieur de l’écluse. Après la manœuvre des portes nous passons sous les 54 mètres du Viaduc et arrivons à Port Launay, ce port qui fut le troisième du Finistère au temps passé, quand vivait le canal de Nantes à Brest, en témoignent les nombreuses maisons d'armateurs, aux couleurs pimpantes, aux façades rénovées, tout au long des quais.

Ici les bateaux de toutes tailles sont légion, mais l'un d'eux attire l'oeil, coque noire épaisse, en fer riveté, cabine rehaussée de bois, il évoque Joseph Conrad et son roman « Au coeur des ténèbres », placidité du style et lente remontée du fleuve Congo, inexorable descente en enfer à la rencontre de Kurtz … c'est le Norfolk County, un magnifique harenguier de 1908 restauré par un jeune Allemand passionné... et courageux.

Notes

1 Poème de Verlaine

2 L'Aulne : (voir le site)

3 Le Norfolk County (voir le site)

4 Cartes Ign sur (voir le site)


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Informaticien, marié, aime l'écriture (prose poétique, essais, traduction), la langue bretonne, l'histoire, de la Bretagne en particulier, etc
Vos 1 commentaires
Pépé Menez
2018-04-19 08:46:21
"Quittant le Tinduff, on aperçoit (...) Tibidy (...) premier refuge des moines qui, apercevant le magnifique promontoire qui leur faisait face, n'eurent de cesse de s'y établir" : je ne situe pas ce promontoire, si vous pouvez m'aider. Par ailleurs j'aime bien le clapot de vos textes.
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