L'armée pour contrôler la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ?

-- Economie --

Chronique
Par Christian Rogel

Publié le 2/02/15 19:52 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Si la police n'y arrive pas, pourrait-on faire appel à l'armée ?

Si une arme ou une défense devient plus performante, une parade finit par être trouvée : c'est la compétition entre l'épée et le bouclier. Les châteaux-forts de terre et de bois ont fini par avoir des murs de pierre de quinze mètres d'épaisseur.

L'éventuelle utilisation de l'armée pour vider la zone dévolue au projet d'aéroport de Nantes a été évoquée dans un dossier de L'Express (n° 5322 - 7/13 janvier) qui n'a pas été vendu partout en France. « Évacuer la ZAD nécessiterait, probablement l'intervention de l'armée, ce qui renverrait une image désastreuse ». Dans une enquête qui prédit l'abandon du projet, puisqu'elle est sous-titrée « chronique d'un désastre annoncé », la phrase semble un peu hors-sol.

La « militarisation » rampante des défenseurs les plus actifs des ZAD

La nébuleuse des altermondialistes, « black blocks » et autres zadistes masqués a mis au point des armes efficaces pour générer des rassemblement permanents et des techniques de harcèlement pour entraver la police. Ils sont donc les boucliers des « zones à défendre » (ZAD), mais ils disposent aussi d'un bouclier itinérant, un réseau international de comités locaux, une mise en commun de la communication et aussi techniques de faces-à-faces évasifs avec les forces de l'ordre, précédés de la diversion opérée par la « brigade des clowns activistes ».

L'un des effets de ces tactiques est de faire faire des erreurs dans l'emploi des lance-grenades et autres lanceurs de balles semi-dures (flashballs), ce qui a faire perdre un oeil à des manifestants, parfois non violents, et, malheureusement, la vie à un jeune Toulousain, à Sivens (Tarn) en octobre 2014.

La presse a rendu compte du fait que des activistes de Notre-Dame-des-Landes s'étaient rendus sur ce dernier site, ainsi que sur celui du Center Parc de Roybon (Isère). Cela peut expliquer que les gendarmes qui n'avaient que pour mission de garder un parc de matériel aient pu se croire débordés par des dizaines de personnes entraînées à cette guérilla et qui n'avaient pas peur de les provoquer dans un bois, en pleine nuit.

DjiZADisme ?

Le site du projet d'aéroport, près de Nantes est quasi impossible à contrôler, car il est défendable avec peu de moyens humains. Des opposants à Notre-Dame-des-Landes se sont vanté d'avoir contenu les 300 gendarmes de l'Opération César (octobre 2012) avec seulement 80 défenseurs. L'État n'a pas pu monter une opération plus large, du fait de l'arrivée de dizaines de milliers de personnes venues de toute la France, le 17 novembre 2012 (voir notre article).

La centaine d'hectares accueille des résidents squatteurs, souvent jeunes, recherchant un mode de vie alternatif. Selon la presse, il y aurait, dans un recoin du bocage, un mini-camp d'entraînement aux techniques de riposte à la police.

Dans un communiqué du 29 octobre dernier, juste après la mort de Rémi Fraisse, tué par une grenade offensive dans la forêt de Sivens, Xavier Beulin, président de la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA), avait pointé la fausse spontanéité des manifestants zadistes en disant : « on est en train d'organiser des djihadistes verts… Ce qui était présenté comme un mouvement pacifique est extrêmement bien organisé ».

Jean-Vincent Placé, sénateur Vert, l'avait trouvée « infâme, éc½urante, irresponsable » et avait exigé des excuses et, en janvier, François de Rugy, député Vert de Nantes, avait réitéré la demande en disant que l'expression était indécente, en regard de ce qu'avaient fait de véritables djihadistes, les Kouachi et Coulibaly.

Le 15 décembre 2014, le Nantais, Éric Brunet, dans Valeurs actuelles , connu pour ses positions de droite, avait justifié l'expression : « Les zadistes ne sont pas des hippies sympathiques. En février 2014, la mise à sac du centre-ville de Nantes a coûté plus de 1 million d'euros au contribuable. À Notre-Dame-des-Landes, plus de 200 exactions, menaces et saccages ont été réalisés auprès d'entreprises sous-traitantes. ... Désignées sur Internet comme “complices”, ces entreprises sont la cible régulière de dégradations. ». (voir le site) .

Comme l'a fait remarquer Slate (voir le site) ces manières de dire ne sont pas les plus finaudes et font penser au point Godwin, mais leur apparition est le signe d'une résistance d'une partie de la société qui approuverait des mesures répressives, car, comme le remarque Xavier Beulin, la violence ne peut « devenir une règle d'empêchement », sauf à faire son deuil d'une société apaisée.

Premières décisions judiciaires.. en Italie

Les chantiers, côté Piémont, du gigantesque projet de ligne de chemin de fer sous les Alpes franco-italiennes (tunnel de 57 km) ont suscité des rassemblements et ont été l'objet d'attaques par des activistes (jusqu'à 200 assaillants faisant 180 blessés chez les policiers). Celles de 2011 viennent d'être jugées les 18 décembre 2014 et le 27 janvier 2015 par le tribunal de Turin qui a condamné 44 personnes à des amendes et à des peines de prison dont les plus fortes ont atteint 4 ans et demi (153 années de prison en tout). L'incrimination de terrorisme avait été écartée.

Une petite partie des « No TAV », comme se baptisent les opposants des deux côtés de la frontière, sont partisans d'actions coup de poing et un écrivain, Erri de Luca (Prix Fémina étranger 2002), est en jugement pour avoir clairement appelé à du sabotage. De nombreux attentats ont été commis en 2014 sur le réseau des chemins de fer italiens (cocktails Molotov, bonbonnes de gaz). Des biens d'entreprise ont été incendiés.

Certains des activistes, qui ont comme devise : « Le pouvoir ne s'aménage pas, il se détruit », se revendiquent d'un anarchisme violent, dont l'objectif est de convaincre l'opinion la nocivité des projets d'aménagements, vite qualifiés de pharaoniques (ce qui est vrai pour la liaison Chambéry-Turin estimée de 8 à 10 milliards d'euros, dont 25% pour la France). Les écologistes officiels font remarquer qu'avec les sommes dépensées, on pourrait améliorer le réseau ferroviaire existant.

Le durcissement à prévoir des autorités

Les attaques et les sabotages ont amené les autorités italiennes à faire intervenir 150 chasseurs alpins pour surveiller les alentours de la ville de Suse et à actionner les services secrets pour identifier les auteurs des sabotages.

Le gouvernement français est-il prêt à déployer ce genre de moyens pour contenir ou réduire une opposition radicale non-parlementaire ? Le parti Europe-Écologie-Les Verts s'en fait le haut-parleur, mais il ne faut pas surestimer, ni son poids politique, ni sa popularité parmi les zadistes : à Sivens, José Bové n'a pas été bien reçu et l'ex-ministre, Cécile Duflot, s'en est tenue à distance, se faisant filmer dans un angle opposé au campement.

Manuel Valls a dit publiquement que l'aéroport devra se faire (voir notre article) et le président de la République, François Hollande vient de le confirmer, mais quels moyens sont-ils prêts à employer et quels prix sont-ils prêts à payer ? Peuvent-ils tabler sur un gain d'une image d'hommes d'ordre pour contrer le Front national ?

Stopper le projet nantais ne résoudrait pas la question de l'occupation illégale, puisque les opposants les plus radicaux prétendraient garder le terrain comme garantie contre un revirement. Or, l'État français ne peut idéologiquement faire preuve de la même tolérance que les sociétés scandinaves ou anglo-saxonnes et laisser perdurer une « république autonome ».

Pour mémoire, les derniers recours sur les expropriations et les questions environnementales devraient être jugés en mai prochain et l'État aura, alors, toute latitude pour sortir de l'absence d'action qu'il s'est imposée. L'été sera, peut-être, chaud.

Des mesures d'exception favorisées par le nouveau contexte sécuritaire ?

Les attentats du 7-8 janvier 2015 contre Charlie-Hebdo et le magasin casher ont renforcé l'État dans son rôle de gardien de l'ordre et Manuel Valls a fait évacuer, le 30 janvier 2015, la petite ZAD du Parc Michel Lévy, à Marseille. Sivens et Roybon devraient bientôt être aussi dégagés pour la poursuite des chantiers.

Pour Notre-Dame-des-Landes, il faudrait mettre en jeu d'énormes moyens, avec une préparation de l'opinion, qui semble d'autant plus indécise qu'il s'agit d'un projet local qui n'interfère pas dans la vie de la quasi-totalité des gens.

L'hypothèse militaire de « L'Express » ne mentionne pas qu'il est interdit de faire appel, en temps de paix, à l'armée contre des civils, même armés, et ne semble valable que pour une sanctuarisation du terrain. qui serait déclaré zone militaire Poussé à l'extrême, le scénario inclurait une application de l'article 16 de la Constitution (pouvoirs spéciaux temporaires), afin de justifier l'intervention combinée police-armée-services secrets.

La restauration de l'autorité de l'État dans la ZAD n'est pas qu'une affaire de conjoncture politique, mais, dans un contexte d'État de droit, un vrai défi, dont on peine à imaginer les contours. Et, pourtant, la zone de non-droit à Notre-Dame-des-Landes ne saurait être éternelle.

Christian Rogel

Licence pour une reproduction intégrale avec mention de l'auteur et de l'Agence Bretagne Presse

Voir aussi :
Cet article a fait l'objet de 2342 lectures.
mailbox imprimer