Jarl Priel (1885/1965), un écrivain breton dans la Marine de guerre

-- Littérature --

Chronique de marc Patay Lejean

Publié le 2/06/16 11:55 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Né dans la commune de Plouguiel, l'ancienne Priel, près de Treguier, Charles Tremel fit de bonne études. On lui proposa une bourse, mais sa mère venait de mourir à 32 ans, et sa famille, aux moyens modestes, ne lui permit pas de continuer ses études. Il s'engagea donc dans la Marine pour cinq ans. Puis une femme l'attendant à Moscou, sa future épouse, il décida ensuite de poser son sac à terre … mais ceci est une autre histoire.

Dans ce premier volume de ses mémoires,  Va zammig Buhez ou « Ma modeste vie », Jarl Priel, son nom d’auteur, amoureux de musique, de littérature et de théâtre, narre sa vie aventureuse du début du 20è siècle : Cuba, Haïti, Vera Cruz, la Jamaïque ... sur les navires de guerre de la Troisième République, le Vérité, le Kléber, l'Ernest Renan, etc, que les matelots nomment familièrement l’Ernest, le Jules …

Dans le cadre de l'Entente Cordiale et de la Triple Alliance, beaucoup de ces voyages sont motivés par le protocole, ainsi Priel côtoiera, de près ou de loin, les têtes couronnées de l'époque et sera donc au contact des grands événements qui marqueront l'histoire de l’Europe, au début du 20è siècle.

Armand Fallières, enfant de la république, aux airs bonasses, homme populaire cependant, fut la cible privilégiée des caricaturistes, mais lui même ne manquait pas d'humour. Parlant de sa présidence, il dit « la place est bonne mais il n'y a pas d'avancement !». Priel évoque les ragots colportés par ses collègues matelots ; Fallières louerait des chevaux à un croque-mort, pour faire des économies, il vendrait le gibier des chasses présidentielles et placerait, lors de ses voyages, le petit vin de sa propriété de Lampillon !

En 1906/1907, Le cuirassé Kléber effectue un voyage aux Antilles et au Mexique. Le président Porfirio-Diaz offre une montre au marin Priel qui servait d’interprète. Ce cuirassé disparut devant Brest en 1917, en coulant sur une mine.

En 1907, Fallières rencontre le roi d’Espagne Alphonse XIII à Biscaye, sur le cuirassé Ernest Renan. Ce roi fut deux fois la cible d’attentats, il partira en exil en 1931 à l'avènement de la République. Après cela, le cuirassé se rend à Lisbonne pour y rencontrer Carlos II, en fait Carlos I (erreur de l'auteur) qui fut assassiné en 1908 avec un fils. Un autre fils, Manuel II fut le dernier roi du Portugal.

En 1907, le commandant de l'Ernest Renan est reçu par Abd el Aziz, près de Mogador. Or ce jeune Sultan du Maroc fut détrôné peu après cette visite, en 1908, tandis que l'influence de la France s'accrut, avec l'arrivée de Lyautey.

En 1908, pour conforter l'entente cordiale, et isoler l'ambitieuse Allemagne, Fallières effectue une visite des pays scandinaves.

Le cuirassé Vérité, passe le détroit de Sund puis croise devant la ville d'Elsingaer. Ignorant Shakespeare et Hamlet, les matelots restent bouche-bée devant cette fameuse Elseneur qui leur paraît quelconque, tandis que le Président Fallières et ses ministres se pressent sur tillac et dunette pour apercevoir la cité de légende.

La vitalité de Frédéric VII, dernier monarque absolu du Danemark, lui parait démentir la célèbre réplique de Marcellus dans Hamlet, « il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark » ; Priel se gausse souvent, mais sans méchanceté de Tad Kozh (Fallières), quand par exemple il voit le roi s'avancer à grands pas pour saluer les rangs de matelots, tandis que le président Fallières, tout en rondeur, suit à grand peine le géant, « comme une balle roulant sur le pont ».

A Kristiania, l'ancienne et future Oslo, capitale de la Norvège, Fallières rencontre le roi Haakon. D'après Jarl, c'est un colosse, plus imposant encore que Frédéric VII du Danemark.

A Reval (futur Tallinn, en Finlande), Nicolas II attend notre président. Jarl se trouve près du Tsar et jette un regard de pitié sur cet homme qui lui paraît ressentir déjà le fardeau du destin et qui, à table, fait distraitement des boulettes de mie pain au milieu des discours. Il remarque que le Tsar s'exprime dans un français impeccable. Toute la famille impériale fut assassinée sur ordre de Lénine, en juillet 1918.

En 1909, Nicolas II arrive à Cherbourg sur son magnifique Yacht, le Standart. Il y est reçu par le Président Fallières, du 31 juillet 1909 au 2 août, dans des conditions de sécurité extrêmes, par crainte d'attentats terroristes. D'ailleurs, la mère de Jarl connaissait l'anarchiste Ravachol de réputation, « Ravaj holl», disait-elle, celui qui ravage tout ! N'oublions pas qu'en 1905, eut lieu le Dimanche rouge à Saint-Pétersbourg, qui marqua le début de la révolution Russe.

Selon Priel, l'ambiance était parfois débonnaire dans la marine, il rapporte cet échange : l’Amiral Boué de Lapeyrère, préfet de Brest, tout juste devenu ministre, grimpe sur le Vérité et rencontre le matelot Colin

- tiens, tiens, c'est toi Colin ?

- c'est moi que j'suis là !

- qu'est ce que tu fabriques à bord ?

- c'est moi que j'suis le maître d’hôtel, et toi qu'est ce que tu fous mainant

- moi, je suis ministre de la Marine

- c'est chic à toi vat ! sacré garcier, t'as chopé le bon poste !

Ces mémoires de Jarl Priel sont fort intéressantes et pleines d'humour ; L'auteur possède parfaitement sa langue maternelle, le breton et il est fort dommage que ce livre ne soit pas davantage diffusé, en français notamment.

Notes :

1. Va Zammig Buhez, Jarl Priel, Al Liamm, 1975

2. Nicolas II à Cherbourg : (voir le site)

3. biographie de Fallières : (voir le site)

4. wiki breton : (voir le site)

5. la caricature de Fallières vient de : (voir le site)

6. sur Jarl Priel : (voir le site)


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Informaticien, marié, aime l'écriture (prose poétique, essais, traduction), la langue bretonne, l'histoire, de la Bretagne en particulier, etc
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