Hippolyte Lucas, (1807, Rennes, 1878, Paris). La gloire fut à sa portée …

-- Histoire de Bretagne --

Papier de marc Patay Lejean

Publié le 23/09/12 11:25 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Quel est cet homme dont Hugo disait : "vous êtes un poète, vous êtes un artiste, vous êtes un écrivain" ? Un "prince de la critique" d'après Jules Simon, "un frère en poésie" pour Brizeux. Ce Breton du 19è siècle, tour à tour, poète, romancier, feuilletoniste, critique, historien, auteur dramatique, traducteur et bibliothécaire !, bien oublié aujourd'hui, correspondait avec Hugo, Lamartine, Sainte-Beuve, Dumas, Gautier, Vigny, Nerval. Selon Charles Le Goffic, "Il fut presque célèbre sous la monarchie de Juillet et l'Empire". Il était parait-il affublé d'un nez "immoral"; Charles le Goffic force le trait, "Hyacinthe (comédien) et lui possédaient les deux plus beaux nez de Paris; s'étant assis un jour en face l'un de l'autre, à la même table, ils durent reculer leurs chaises pour éviter un désobligeant télescopage". Mlle Mars, célèbre comédienne, protégée de Napoléon, évoque elle aussi le "nasifère" dans une lettre. C'était bien sûr exagéré et son nez ne dépassait pas les dimensions permises !

La gloire fut à sa portée …

Hippolyte Lucas est né en 1807, à Rennes, Bretagne, "province" qui a fourni une pléiade d'écrivains et de poètes à la postérité dont n'importe quelle nation pourrait s'enorgueillir, au nombre desquels se trouvent Chateaubriand, Lamennais, Renan, Jules Verne, et aussi Souvestre, Le Braz, La Villemarqué, Brizeux, Le Goffic, Paul Féval, Elisa Mercoeur. D'ailleurs, même Hugo, le Romantique et l'Isle-Adam, le Parnassien, sont bretons de bien des façons. …

Son père était avoué à la Cour d'appel de Rennes. L'enfance d'Hippolyte Lucas fut joyeuse, il fit des études brillantes, commença son droit et vint à Paris, en 1826, pour le terminer. Après ses examens, Hippolyte Lucas retourna à Rennes et se fit recevoir avocat, mais la poésie était née dans son coeur. En 1829, Hippolyte Lucas revint à Paris, où il fréquenta les théâtres "avec une constance héroïque", selon Louis Huart, qui ajoute, "le futur avocat, selon l'usage presque invariable de messieurs les étudiants, n'étudia rien du tout". Lucas débuta dans la presse, au Globe tout d'abord puis il collabora au Bon Sens, au National, au Charivari et au Siècle. Le poète élégiaque fit avec Boulay-Paty un drame inspiré de Byron, mais il fut refusé comme injouable par l'Odéon; "composé avant Hernani, cette oeœuvre nous montre ses auteurs comme précurseurs du Romantisme. Le Carnet historique et littéraire du comte Fleury". "La vérité est qu'Hippolyte Lucas n'a jamais été romantique", d'après Tiercelin. En réalité le caractère de Lucas, son éducation chrétienne, son progressisme, ses goûts classiques, ses douces élégies en demi-teintes et en nuances, ne le prédisposait pas aux grandes envolées lyriques mais il fréquenta davantage les Romantiques que les Parnassiens, conseillant à Tiercelin de s'éloigner de ces derniers.

La révolution éclata. En juillet 1830, se sont déroulés trois jours de révoltes, les "Trois glorieuses" où des républicains se levèrent contre Charles X qui sera finalement remplacé par Louis-Philippe. Le Globe devint l'organe du saint-simonisme; Hippolyte Lucas le quitta et revint à Rennes.

A Rennes, dans le Parc du Thabor, à coté de l'église Notre-Dame, existe une "colonne de Juillet", dressée à l'initiative d'Hippolyte Lucas en hommage à deux jeunes Bretons morts pendant cette révolution, Papu et Vaneau.

Hippolyte Lucas prend une part active au mouvement littéraire. Il coopère, dans les années 1832-1833, à la Revue de Bretagne, signant la première préface. Chateaubriand, Lamennais, Lamartine, Musset, Fontan, Souvestre, Hello, Lucas, Brizeux, Boulay-Paty, Turquetty, y contribuèrent. Ce fut dans cette revue qu'Hippolyte Lucas popularisa son nom par des portraits et de gracieuses esquisses de moeœurs, reproduites par un assez grand nombre de journaux.

En 1834 il revint à Paris et publia "le Coeur et le Monde" qui connu un grand succès, où l'on retrouve quelques-unes des nouvelles insérées dans la Revue de Bretagne, «La pensée n'est jamais bien forte, disait un critique du Messager, il règne par tous ces vers une certaine monotonie de sentiments doux et purs, mais l'oreille est toujours délicieusement satisfaite.» cité par Charles Robin.

Le jeune fondateur de la Revue de Bretagne vit s'ouvrir les colonnes de plusieurs journaux. Au Bon-Sens. Hippolyte Lucas se lia avec le socialiste Louis Blanc.

En 1836, Hippolyte Lucas publia, "Caractères et portraits de Femmes"; on le compara à La Bruyère.

A l'époque il écrivait dans le Charivari (journal satirique), le Bon Sens et le Siècle. Il fit paraitre de nombreux romans. Pour Alice Clark-Wehinger ce fut en 1840, l'un des meilleurs critiques.

En 1842, il aborda le théâtre et connu de nombreux succès dans ses comédies, drames, vaudevilles et opéra-bouffes, associé aux compositeurs Adolphe Adam, Félicien David, Vogel…. Il puisa aussi dans le théâtre anglais et espagnol. Shakespeare, Moore, Lope de Vega, Calderon et Alarcon lui inspirent plusieurs pièces.

Comme historien il publia "Histoire philosophique et littéraire du théâtre français" en 1843 et "Histoire des guerres civiles" en 1847.

La candidature d'Hippolyte Lucas à la direction de la Comédie-Française fut mise en avant et appuyée par la presse. Lucas contribua puissamment à la fondation de la Société des gens de lettres et fit partie du premier comité. Il fut Bibliothécaire de l'Arsenal en 1860. Il s'éteint en 1878. Son fils Léo entretint sa mémoire et déposa ses manuscrits à la bibliothèque municipale de Rennes.

Caricatures et anecdotes :

"L'homme à tête plate" de Daumier, conservé à l'assemblée nationale, est une caricature d'Hippolyte Lucas. Lucas a collaboré comme critique au Charivari de même qu'Honoré Daumier. Il est représenté le visage enfoncé dans un grand col, portant une énorme moustache et affublé d'un nez disproportionné ainsi que d'yeux globuleux.

Lucas eut aussi l'honneur d'être raillé par le poète et Parnassien Théodore de Banville dans Odéon, des ODES FUNAMBULESQUES :

"Le mur lui-même semble enrhumé du cerveau.

Bocage a passé là. L'Odéon, noir caveau,

Dans ses vastes dodécaèdres

Voit verdoyer la mousse. Aux fentes des pignons

Pourrissent les lichens et les grands champignons

Bien plus robustes que des cèdres.

Tout est désert. Mais non, suspendu, sans clocher,

Le grand nez de Lucas fend l'air comme un clocher.

Trop passionné pour Racine."

Nadar croque Lucas dans "les binettes contemporaines " de Commerson. Charles Le Goffic en fait un portrait teinté d'humour.

Répondant à Maxime Du Camp qui le presse d'aller à Paris, Flaubert répond : "arriver, à quoi ?, à la position de MM Murger, Feuillet, Monselet, etc etc, Arsène Houssaye, Taxile Delord, Hippolyte Lucas et 72 autres avec ? merci"

Oeuvres principales

• Le Coeur et le monde, nouvelles, 1834

• Caractères et portraits de femmes, nouvelles, 1836

• L'Inconstance, roman, 1838

• Histoire philosophique et littéraire du Théâtre-Français depuis son origine jusqu'à nos jours, 1843

• Heures d'amour, poésies, 1844

"Dans mon coeur reste votre nom

Gravé d'une empreinte si forte

Qu'en dépit de votre abandon

Avec moi toujours je le porte"

• Almanach de tout le monde, contenant l'histoire et la vie populaire de Molière, 1844

• Histoire des guerres civiles de France, 1846-47

• La Double Épreuve; comédie en un acte et en vers, 1842

• Une Aventure suédoise; drame en un acte et en vers 1842

• Bélisaire; opéra en quatre actes, musique de Donizetti. 1842

• Maria Padilla: opéra en quatre actes, musique de Donizetti, 1843

• Linda de Chamouny; opéra en trois actes, musique de Donizetti.

• L'Hameçon de Phénice ; comédie en un acte et en vers, imitée de Lope de Vega, 1843

• Le Médecin de son honneur; drame en trois actes et en vers, imité de Calderon, 1844

• Champmeslé; comédie en un acte et en vers, 1844

• Les Nuées; comédie en deux actes et en vers, imitée d'Aristophane, 1844

• Le Tisserand de Ségovie; drame en trois actes et en vers, 1844

• Le Collier de perles; 1845

• L'Étoile de Séville; opéra en quatre actes, 1845

• Diable ou femme; comédie en un acte et en vers, 1847

• Mademoiselle Navarre; comédie en un acte, 1847

• Alceste; comédie en trois actes, en vers, 1847

• La Bouquetière; opéra en un acte, 1847

• Le Collier du roi; drame en un acte, en vers, 1848

• Rachel, ou la Belle Juive; drame en trois actes, en vers, 1849 1855

• Chants de divers pays (poésies inédites), 1893

Références :

• - L'âme bretonne, Charles Le Goffic

• - Bretons de lettres, Louis Tiercelin

• - Les binettes contemporaines, Commerson

• - Galerie de la presse, de la littérature et des beaux-arts, Louis Huart,Charles Philipon

• - La Bêtise, l'art et la vie: en écrivant, Madame Bovary par Gustave Flaubert

• - La littérature française contemporaine: XIX siècle, Joseph Marie Quérard,Charles Louandre

• - Poésies complètes (Edition définitive), Théodore de Banville

• - Galerie des gens de lettres au XIXe siècle, Avec portraits d'après nature par Charles Robin

• - Grand dictionnaire universel du XIXe siècle par Pierre Larousse

• - "Par les champs et par les grèves", voyage en Bretagne par Maxime du Camp, Flaubert, livre remarquable

• - Site internet Gallica, Google-book, Wikipedia

• - Histoire de l'art dramatique, Théophile Gautier.

• - William Shakespeare et Gérard de Nerval: Le théâtre romantique en crise ... Alice Clark-Wehinger

• - Léo Lucas. Hippolyte Lucas et son temps (lettres de Chateaubriand, Victor Hugo, Lamartine, George Sand, Alfred de Vigny, Alexandre Dumas père, Théophile Gautier, Sainte-Beuve, Gérard de Nerval, Brizeux, etc.). B. Brel., 1893.

• - Portrait de Hyacinthe dans Le Trombinoscope de Touchatout, 1874.

• - Wiki-Rennes

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Informaticien, marié, aime l'écriture (prose poétique, essais, traduction), la langue bretonne, l'histoire, de la Bretagne en particulier, etc
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