

« Glaz» : bleu, vert ou gris. L’identité de la Bretagne est une couleur. Cette couleur est celle de la mer tempétueuse.
« Glaz » : bleu, vert ou gris. L’identité de la Bretagne est une couleur. Elle est celle de la mer tempétueuse et métamorphique — une mer-interface, pont jeté sur l'abîme pour façonner une « Finis Terrae » qui n'est pas un deuil, mais une aurore. C’est là, au gré des flots, que se dessine le terminus des migrations humaines, face à l’un des plus anciens foyers de l’humanité : le Menez Dregan, ancré dans le granit depuis quatre cent cinquante millénaires.
L’océan est ici la « Mare Nostrum », qu’il s’apaise en Manche ou tonne en Atlantique. Dès l’aube du Néolithique, il ouvrit les premières voies de l'échange, transformant le rivage en une lisière entre les mondes. La barque, gravée dans le silence minéral des dolmens, n’était alors pas une simple embarcation de pêche ou d e commerce ; elle s’érigeait en vaisseau psychopompe, passage sacré entre la lumière des vivants et l’ombre des aïeux — un chemin des morts vers l'au-delà.
De cette écume primordiale est né le destin des « petits princes » de l’Âge du Bronze, faisant de la Bretagne une « terre des Celtes ». Le Mor Breizh fut le royaume des curraghs de cuir et de bois, frêles esquifs dont la peau tendue vibrait au rythme des houles médiévales, portant saints et rois vers l’Armorique en une seule nuit de foi. C’est le temps des saints fondateurs légendaires, de Gwen et Fracan, d’Enora, Pol, Samson ou Tugdual, dont les noms résonnent encore dans la pierre des paroisses.
Plus tard, au temps des Grandes Découvertes, la Bretagne s’affirme comme le « Pérou des Français », puisant sa fortune dans le sillage des grands voiliers. C’est l’essor des cités maritimes et l’épopée du Renard, dernier corsaire malouin défiant les couronnes ; ce sont enfin les goélettes morutières s'enfonçant dans le givre de Terre-Neuve. Car bien avant que Jacques Cartier ne lève l'ancre en 1534, les marins bretons hantaient déjà les parages d'Islande, gravant leur sillage dans l'immensité bien avant que l'histoire officielle ne s'en empare.
Aujourd’hui, cette lignée de géants se prolonge sur les Routes du Rhum, là où le sillage d'Éric Tabarly et de Florence Arthaud continue de déchirer l’horizon, transformant la course au large en un art de vivre. Cette même soif d'ailleurs s'écrit chaque année sur les quais de Saint-Malo, au festival « Étonnants Voyageurs ». Fondé en 1990 par Michel Le Bris, il a fait de la cité corsaire le port d'attache d'une "littérature-monde" où le livre se fait sextant. Le Salon du livre devient alors une boussole pour explorer l'intime du « Glaz », rappelant que la Bretagne est, par essence, une terre de départ et de récits où le verbe se déploie comme une voile.
Mais la mer est aussi la « Bag Noz », la Mer Repreneuse. Linceul des flottes vénètes, sillage des drakkars vikings pillant Landévennec, ou blessure noire de l’Amoco Cadiz. Elle est celle qui engloutit l'éphémère cité d'Ys et la princesse Dahut. Dans l’écume rôde l'Ankou, et l’ombre du naufrageur fut longtemps le double tragique du goémonier courbé sur l'estran. Pourtant, c’est dans cette tension — entre l’appel du large et l’enracinement au sol — que bat le cœur breton. Cette terre exhale l’iode, et le cri des mouettes s’y fracasse sur le cliquetis des ardoises sous le crachin. La mer doit tout à la terre : c’est elle qui lui a prêté ses paysans pour les déverser sur les flots.
Cette Bretagne n’est pas une carte postale. Elle est un souffle né du Gallo et du Breton, une nation populaire de « filles » et de « fils de ploucs » transfigurés en princesses et princes d’une culture atlantique universelle. Contre le lissage des algorithmes, elle protège encore les fées de Sylvain Tesson, gardiennes d’une magie qui refuse de s'éteindre. Anjela Duval, paysanne-poétesse de langue bretonne était de celles-là dont le verbe plonge ses racines dans le sillon.
Ce sacré trouve son ultime résonance dans le chant. Si la mer est son corps, la musique est son cri. Entre Pierre-Jakez Hélias, la terre au ventre, et Xavier Grall, le vent au front, nous marchons sur une ligne de crête, entre le « Cheval d'orgueil et le « Cheval couché ». Alan Stivell a réveillé la harpe universelle des Celtes, le barde Glenmor a grondé comme un prophète de pierre, Dan Ar Braz fait danser les étoiles et Yann Tiersen fait vibrer le granit d'Ouessant au rythme de son piano. Ce sont aussi les voix ancestrales des Sœurs Goadec, de Maryvonne Le Flem ou d'Andrea Ar Gouilh, ou celles, habitées, de Nolwenn Korbell et de Denez Prigent où résonne l'âme d'un peuple qui a su sauver ses complaintes de l'oubli.
La Bretagne est bien une terre d'ailleurs. Elle est ce « Glaz » absolu : une nuance qui échappe à la capture, un envol qui ne se renie jamais, une éternité qui recommence à chaque marée. On comprend alors pourquoi des signes de pagaie furent gravés dans l'allée couverte de Mougau-Bihan à Commana, en plein cœur des Monts d'Arrée. L'Armorique est ce point d'équilibre : un bout du monde au milieu de l'océan, une légende battue par les vents, mais debout face au temps. C’est une terre vibrante, riche de son Histoire et ouverte au monde. Une Bretagne qui est « Armorique », littéralement : « le pays devant la mer ».
Bloavezh Mat.
Mikaël Gendry
Professeur d'Histoire
Professeur de culture bretonne
Mickaël Gendry est professeur d’histoire, spécialisé dans l’étude
du patrimoine et l’Histoire de la Bretagne
Ouvrages : - "L’Église, un héritage de Rome. Principes et méthodes de l’architecture chrétienne", 2009 ; "Genèse et développement d’un bourg castral", 2012 ; "De l’Armorique à la Bretagne", 2016 ; "La Bretagne racontée à ma fille", 2018 ; "Histoire de l'Armorique et de la Bretagne" 2018 avec V. Béchec ; " Petite Histoire de Bretagne", 2019 réédition d'un manuel de 1911, préface avec V. Béchec ; "L’immunité du monastère de Saint-Méen et de l’île de Malo", CeRAA ; "Les minihis en Bretagne. La grande Troménie de Locronan", ABPO ; "Minihis et troménies", "Les sources hagiographiques, enjeu des origines de la Bretagne", Britannia Monastica n°21 ; "Le Tro Breiz, entre mémoire et Histoire", ABPO, juin 2021 ; La Bretagne mystérieuse. Contes et légendes de Bretagne, La Geste éditions, avril 2021 ; Rues de Quintin, édition Stéphane Batigne, avril 2021 ; Troménies bretonnes, édition Yorann Embanner, 2022 ; Histoire de Quintin, éd. Gisserot [à paraître 2022]
Commentaires (6)
Et gris est le mélange des deux couleurs du drapeau breton.