Elle a enseigné le breton à l’Université de Moscou : interview d’Anna Romanovna Mouradova

-- Langues de Bretagne --

Interview
Par Philippe Argouarch

Publié le 26/07/20 7:57 -- mis à jour le 27/07/20 17:21

Anna Romanovna Mouradova est une enseignante, traductrice et auteure russe née à Moscou en 1972. Après avoir appris le breton par elle-même dès l'âge de 15 ans, elle traduit en breton des auteurs russes (Tchekhov, Asrafief, Tendriakev) et géorgiens (Revaz Gabriadze). En 1997, elle devient professeure de breton à l’université de Moscou (1). Elle a aussi travaillé pour l’Institut linguistique de Moscou. Anna Romanovna Mouradova écrit directement en breton des nouvelles et des poèmes. En 1998, elle a reçu le prix Imram pour l'ensemble de son œuvre en langue bretonne. Elle recevra cette année, en septembre à Guérande, le Collier de l'Hermine 2020 (voir notre article). Anna Romanovna Mouradova vit aujourd’hui en Géorgie d’où est originaire sa famille assyrienne.

[ABP] Vous avez enseigné le breton à l'université de Moscou ?

[Anna Mouradova] Oui, de 1997 à 2011. Je venais de terminer mes études à l’Université Linguistique de Moscou où j’ai poursuivi mes études après avoir eu le diplôme à Rennes 2 au département Breton et Celtique. On m’a proposé alors d’écrire une thèse à l’Institut de recherches linguistiques auprès de l’Académie des Sciences de Russie. Comme tous les boursiers de thèse à l’époque je devais enseigner. Comme ma thèse portait sur la langue de la littérature orale bretonne pourquoi ne pas enseigner le breton ?

C’était l’époque où les universités russes étaient plus ouvertes que maintenant : il y avait des cours qui étaient destinés non seulement aux étudiants mais au plus large public.

Les langues celtiques, bien que pas trop connues, étaient très à la mode car les jeunes découvraient la musique celtique y compris Alan Stivell, Tri Yann et les autres. Il y a eu donc un vif intérêt pour la langue et la culture bretonnes.

Etant la seule spécialiste du breton j’ai été invitée à MGU (Université d’Etat de Moscou) pour y enseigner le breton et plus tard donner des cours sur la philologie celtique. Parmi mes étudiants, il y avait des futurs linguistes mais aussi des musiciens grâce à qui la musique bretonne est devenue peu à peu connue en Russie. Nous avions à peu près le même âge et parfois le soir après les cours de breton les étudiants et leur professeur dansaient la danse fisel et la gavotte dans des clubs de Moscou… C’était le bon vieux temps, toute une autre époque !

Les choses ont changé quand – comme partout ! – les universités ont dû devenir rentables. Pour des raisons financières, plusieurs options y compris des langues rares ont été supprimées. En 2011, j’ai dû arrêter mes cours de breton ce qui a été très dommage pour les étudiants, ainsi que pour mes collègues avec qui je suis toujours en bonnes relations. De temps en temps, quand je viens à Moscou, je donne un cours sur le breton à MGU mais cela ne peut qu’offrir une petite notion de la langue. Il reste quand même un livre d’études que j’ai écrit pour mes étudiants russophones qui veulent apprendre le breton. Une jeune fille russe, Youlia Borissova, qui a utilisé ma méthode est devenue une écrivaine bretonnante connue.

[ABP] Est-ce vrai que vous avez commencé à étudier le breton à l'âge de 15 ans ? Pourquoi le breton ?

[Anna Mouradova] Oui, c’est vrai. Je m’intéresse depuis toujours aux langues rares même quand j’étais petite. Quand on est d’une famille où l’on parle un peu une langue minoritaire ce n’est pas surprenant ! A 12 ans j’ai appris le latin par moi-même juste pour me distraire. Mais le latin c’est banal, je voulais apprendre une langue que personne ne connaît dans mon pays ! Comme j’apprenais déjà le français je savais que le breton existait.

Et maintenant imaginez la difficulté de l’apprendre : on est en 1988 en URSS, pays aux frontières fermées, on n’a ni l’internet ni les ordinateurs personnels, ça n’existe pas encore ! Commander un livre en France ? Impossible et inimaginable pour un particulier, seules des bibliothèques ont droit de le faire. Et pour s’y inscrire il faut avoir 16 ans. Je n’ai que 15 ans et je ne peux pas attendre. Je vais alors directement à l’Institut de recherches Linguistiques auprès de L’Académie des Sciences de l’URSS pour demander gentiment au secrétariat s’il y a un spécialiste en langues celtiques qui pourrait m’aider. Je n’ai jamais compris pourquoi ils m’ont prise au sérieux… J’ai été présentée à Viktor Kalygine un spécialiste connu et auteur de plusieurs livres sur l’ancien irlandais. Sa fille a le même âge que moi et c’est sans doute pour cette raison qu’il a su me guider et me donner des connaissances de base dans le domaine de la philologie celtique. Il est devenu plus tard mon directeur de thèse. C’est lui qui m’a prêté le livre Komzom, lennom ha skrivom brezoneg de J. Tricoire en 1988. Donc j’ai pu commencer à apprendre le breton par moi-même.

[ABP] Mais vous parlez et écrivez combien de langues ?

[Anna Mouradova] Je connais plusieurs langues mais je ne peux pas dire que je les maîtrise toutes très bien. Ma langue maternelle est le russe et ma langue paternelle est l’assyrien (qu’on appelle aussi l’araméen moderne). Je parle aussi breton, anglais, français, je lis en latin, je comprends le gallois et le cornique. J’ai fait aussi de l’allemand et de l’ancien grec, un peu d’ancien irlandais, mais je n’en ai pas eu trop besoin. Actuellement j’apprends le géorgien et l’arabe.

[ABP] Pourquoi la langue bretonne vous passionne-t-elle ?

[Anna Mouradova] C’est une langue très douce et très poétique.

[ABP] Vous aimez écrire des poèmes en breton ?

[Anna Mouradova] Oui, il me semble que le breton est fait pour écrire des poésies. En plus il existe une riche tradition poétique en langue bretonne qui remonte au Moyen-âge et qui est encore vivante. C’est un plaisir de composer des textes poétiques en breton !

[ABP] Vous avez traduit des auteurs russes et géorgiens en breton, avez-vous traduit des auteurs bretons en breton dans une autre langue ? Sinon quels auteurs bretons aimeriez vous traduire ?

[Anna Mouradova] Les lecteurs russes sont passionnés par des contes populaires et des légendes donc j’ai traduit des contes de Luzel, de Troude et Milin, quelques passages de «La légende de la Mort » de Anatole Le Braz, des légendes de Yves Le Moal. Ces traductions ont été bien accueillies par le public russophone, donc je pense à traduire des ballades bretonnes pour les éditer en Russie.

[ABP] Vous êtes une des récipiendaires du Collier de l'Hermine 2020. Etes-vous fière de cette récompense ? Elle signifie quoi pour vous ?

[Anna Mouradova] Quelle question ! Bien sûr j’en suis fière ! C’est un grand honneur pour moi : cela signifie que le travail que j’ai fait presque toute ma vie a été apprécié et jugé important.

[ABP] Aujourd'hui vous vivez à Tbilissi en Géorgie, est-ce le pays de vos origines assyriennes ?

[Anna Mouradova] Mon père est né à Tbilissi et y a vécu avant d’aller à Moscou pour faire ses études dans une université et puis y travailler. Sa nombreuse famille composée de plusieurs générations vit toujours en Géorgie. La Géorgie comme la Russie sont mes pays d’origine.

[ABP] Pouvez-vous nous parler des Assyriens. Est-ce une communauté ethnique ou religieuse ? Est-ce un peuple sans état dispersé au Moyen-Orient ?

[Anna Mouradova] Les Assyriens sont une communauté ethnique pour laquelle la religion chrétienne joue un rôle important. Malheureusement la situation géopolitique au Moyen-Orient n’est pas favorable aux Chrétiens et les Assyriens ont été victimes de plusieurs génocides dont le dernier a eu lieu récemment quand les terroristes de Daesh (Etat Islamique) ont ravagé des terres appartenant aux Assyriens en Syrie et en Iraq. Malheureusement nous n’avons pas d’Etat ou pas d’autonomie au sein d’un Etat, ce qui entraîne beaucoup de problèmes. En 2015 pendant la guerre, je suis allée chez mes amis assyriens en Iraq et j’ai pu voir comment notre peuple a souffert une fois de plus. Ça m’a fait penser à l’histoire de ma famille qui a dû quitter l’Iran pour arriver en tant que réfugiés en Géorgie à la fin du XIXe siècle… Plusieurs familles assyriennes ont quitté leurs terres d’origine pour s’installer presque dans tous les pays du monde car c’était le seul moyen de survivre.

[ABP] Vous parlez l'araméen, la langue des Assyriens. C'est la langue qu'aurait parlé Jésus-Christ ?

[Anna Mouradova] On le dit parfois mais il faut bien comprendre que l’araméen de Jésus Christ était bien différent des dialectes araméens modernes et la langue que je parle avec mes voisins à Tbilissi n’est pas identique à celle que Jésus utilisait pour parler aux apôtres. Il y a quand même une distance de 2000 ans ! Quoique la phrase « lève-toi » que je disais à ma fille chaque matin quand elle était petite ressemble un peu à la célèbre phrase araméenne de l’Evangile.

[ABP] Merci pour tout ce que vous avez fait pour la langue bretonne et félicitations pour votre Collier de l’Hermine !

(1) Aujourd’hui en dehors des pays « celtiques », seule l’université de Harvard enseigne le breton

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Philippe Argouarch est un reporter multi-média ABP pour la Cornouaille. Il a lancé ABP en octobre 2003. Auparavant il a été le webmaster de l'International Herald Tribune à Paris et avant ça, un des trois webmasters de la Wells Fargo Bank à San Francisco. Il a aussi travaillé dans des start-up et dans un laboratoire de recherche de l'université de Stanford.

Vos commentaires :

Lucien Le Mahre
Dimanche 26 juillet 2020

Bel article sur cette remarquable et attachante polyglotte qui a réussi l'exploit d'apprendre puis d'enseigner le breton en Russie avant d'y faire connaitre notre littérature par ses traductions.

Elle mérite largement son Collier d'Hermine 2020.

Et si je puis me permettre : l'Université de Harvard également pour sa fidélité exceptionnelle à l'enseignement du breton. Il faudra y penser pour l'année prochaine !

Kristen
Dimanche 26 juillet 2020

Gourc'hemennoù a wir galon d'an Itron Anna Mouradova, ha Gouel laouen dezhi !

Trugarez vras evit he labour.

Laouen ez omp-ni, ha stad a zo ennomp ivez dre ar brezhoneg.

Alan-Erwan Coraud
Lundi 27 juillet 2020

Merci ABP pour cet interview d'Anna Mouradova et compliments à mes compatriotes qui ont pensé à elle pour le collier de l'hermine.

Notre langue est tellement maltraitée par cette France étatique méprisante et impériale que ça fait du bien de lire ses réponses. Je rappelle aussi que si la langue française est riche en vocabulaire militaire le breton est riche en vocabulaire des sentiments et de la nature. Il est vrai que l'on " aime " les asperges son chien ou sa femme avec "aimer" et que si on collecte les ordures ménagères, on fait du ramassage scolaire des élèves.

[Anna Mouradova] C’est une langue très douce et très poétique.

[ABP] Vous aimez écrire des poèmes en breton ?

[Anna Mouradova] Oui, il me semble que le breton est fait pour écrire des poésies.

Jack le Guen
Lundi 27 juillet 2020

Pour ceux qui veulent en savoir plus sur le génocide des Assyro-chaldéens voir les livres de Claire Yacoub : Le rêve brisé des Assyro-Chaldéens - L'introuvable autonomie et Oubliés de tous, les Assyro-Chaldéens du Caucase.

Killian Le Tréguer
Mardi 28 juillet 2020

Un vrai rayon de soleil sur la langue bretonne !

Nous pourrions peut-être profiter de ses poésies ?

Naon-e-dad
Lundi 10 août 2020

A propos de l'araméen qui fut une langue (standardisée) très répandue, mais aussi de ses dialectes, dont le syriaque est venu jusqu'à nous: Ci-dessous, extrait d'un article du site spécialisé aleteia.org:

Moins connu que l’hébreu, le syriaque est dérivé de l’araméen, cette langue parlée par Jésus et dont les origines remontent au X siècle avant J.-C. Ce dialecte issu de cette langue sémitique nord occidentale apparaît à partir du 1 siècle après J.-C. et sera formulé par trois alphabets différents, estrangelo, serto et madnhoyo. Son vocabulaire s’est développé à partir des racines de trois consonnes identifiables dans les autres langues sémitiques.

Progressivement, le syriaque aura la suprématie sur les autres dialectes araméens et sera la langue prédominante couvrant une vaste étendue géographie allant d’Antioche jusqu’à l’Extrême Orient, en Inde et en Chine. (.../...)

La Peshitta.

La traduction en syriaque la plus ancienne et la plus connue de l’Ancien Testament a pour nom la Peshitta, qui signifie « la simple » (.../...)

Une langue encore vivante.

Le syriaque est encore de nos jours la langue liturgique de nombreuses communautés de chrétiens de rite syriaque. Au cours de l’histoire, cette langue a donné naissance à différentes Églises orientales (.../…)

source : aleteia.org article: « De-la-bible-aux-bibles-les-versions-syriaques-de-la-bible » (2020)

sur internet, voir aussi le mot-clé : « Peschitta »

An hebraeg, an arameeg, ar gresianeg. Setu yezhoù kozh ma vez kavet roudoù deusoute a-wechoù er brezhoneg, dre ar geltiek kozh kredapl braz....

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