Grotte de Lascaux (en haut à gauche) ; Stèles (en haut à droite), pierre (au centre) et site de Göbekli Tepe (en bas à droite) ; Gravures de Gavrinis (en bas à gauche) : une sémiologie du sacré ?
Grotte de Lascaux (en haut à gauche) ; Stèles (en haut à droite), pierre (au centre) et site de Göbekli Tepe (en bas à droite) ; Gravures de Gavrinis (en bas à gauche) : une sémiologie du sacré ? © ABP
GENDRY Mikaël,  Dolmens, menhirs et signes gravés en Bretagne, La Geste éditions, 2025.
GENDRY Mikaël, Dolmens, menhirs et signes gravés en Bretagne, La Geste éditions, 2025. © ABP

Les grottes de Lascaux, les stèles de Göbekli Tepe et de Carnac : une sémiologie du sacré ? Les signes des gravures et des peintures rupestres fonctionnent comme les invariants d’un mythe de fondation. La métonymie à l’œuvre dans la combinaison de ces signes permet d'accéder à la dimension du sacré.

Le verbe de pierre : quand le signe précède l'État

L’écriture est-elle née d'un besoin comptable immédiat à Sumer, vers 3300 avant notre ère, ou est-elle l'aboutissement d'une praxis du signe syntaxique initiée dès les premiers sanctuaires de l'humanité ? L’historiographie conventionnelle, héritée du XIXe siècle, cantonne trop souvent l’invention de l’écriture à une réponse aux besoins de gestion des premières cités-États mésopotamiennes. Cette vision réductionniste transforme l'épopée du signe en une simple technique de stockage d'informations transactionnelles, une « comptabilité de l'orge » qui aurait, par un hasard fonctionnel, fini par engendrer la littérature et la métaphysique.

Pourtant, un nouveau paradigme émerge, porté par les recherches de la philologue Silvia Ferrara, imposant de reconsidérer la nature profonde de ces premières traces non comme des balbutiements, mais comme des systèmes déjà mûrs. Ferrara nous invite à dépasser la dimension purement figurative pour lire une structure cognitive préexistante :

« Appelez les « pictogrammes », si cela vous chante (bien que je n’aime pas ce terme), mais peut-être sont-ils plus « grammes » (au sens de signes) que « picto » (au sens de dessin). Le potentiel était là tout entier. L’abstraction et le symbole, sans aucun doute mais aussi le cadre : ordre, code, schéma et paradigme » (S. Ferrara, Avant l’écriture. Signes, figures, paroles. Voyage aux sources de l’imagination, éd. du Seuil, Paris, 2023, p. 251 et 253).

Cette vision est complétée par celle du philologue Irving Finkel, qui postule que la gestion des grands chantiers monumentaux exigeait, bien avant Sumer, un système de validation de l'information. Cette thèse trouve un ancrage matériel dans la « petite pierre verte » de Göbekli Tepe (Sud-Est de la Turquie actuelle), datée d'environ 9500 avant notre ère. Les travaux de Klaus Schmidt sur ce site majeur ont révélé le rôle de ce complexe comme le premier sanctuaire mondial, édifié par les derniers chasseurs-cueilleurs du Mésolithique (période du Pré-céramique A). À cette époque charnière, le signe gravé n'est plus une simple image, mais un support de ratification sociale et spirituelle nécessaire à la cohésion des premières grandes communautés humaines.

Enfin, les recherches sur les signes gravés des mégalithes de l’arc atlantique au Néolithique, vers 4500 avant notre ère, démontrent que le codage de ces symboles traduit un langage structuré. Ce récit visuel s’apparente à une véritable culture mythologique, articulée autour de formes élémentaires récurrentes gravées sur les dolmens et les menhirs : le carré, la hache polie crossée et la barque. L’organisation de ces signes dessine une narration métaphysique, notamment à travers le motif du « chemin des morts ». Un tel dispositif sémantique révèle que le codage de ces symboles n'est pas une simple décoration, mais l'expression d'un homme cherchant à se relier au sacré ; il procèderait de la volonté fondamentale de l’Homme de se projeter dans la voûte céleste et l’au-delà.

En fait, c’est le sacré qui aurait conduit à l’écriture. L'éveil du signe à l'aube de l'Holocène impose une réévaluation des systèmes de communication non verbaux. Cette perspective permet de postuler que l’être humain a été un « Homo symbolicus » bien avant de devenir un « Homo economicus ». Le besoin impérieux de « dire » le sacré, par un ordre et un code déjà rigoureusement structuré, a précédé chronologiquement et logiquement le besoin de « gérer » le profane. Cette quête d'un cosmos ordonné par le signe trouve également son expression dans l'herméneutique de la religion chrétienne. Au tympan de Conques, l’ordre du Paradis s'oppose au désordre de l'Enfer, une dynamique qui se prolonge dans l’ossuaire breton où le tri méthodique des ossements agit comme un véritable viatique vers l’au-delà, substituant la rigueur du signe au chaos de la mort. La mise en ordre des morts devient alors la condition d'accès à l'au-delà. La mort est ennemie du désordre.

L’écriture n’est donc pas le fruit tardif d’une logique administrative d'agriculteurs sédentaires, mais le centre d’une « révolution symbolique » globale. Ce concept, théorisé par l'archéologue Jacques Cauvin, suggère qu'une mutation mentale et religieuse profonde chez les populations de chasseurs-cueilleurs de la fin du Paléolithique a précédé et rendu possible la révolution néolithique elle-même. Dans ce cadre, le codage initial n'était pas un outil de gestion des stocks terrestres, mais une technologie de conquête de l'invisible, transformant le monde sauvage et chaotique en un cosmos ordonné par le verbe graphique, ces hiéroglyphes primordiaux étant les premières balises de notre éternité.

1. La main et le cortex : l'origine neurologique et numérique du signe

Le développement du cortex cérébral est indissociable de la préhension de la main et de la fabrication des outils. Cette co-évolution a engendré une dynamique où le "faire" façonne le "penser" : l’habileté manuelle stimule la plasticité cérébrale, faisant de la main l’organe par excellence de l’extériorisation psychique. Par cette prouesse motrice, la pensée humaine s'est extraite du corps pour s'incarner dans la matière, créant ainsi, dès l'outil lithique, une mémoire externe au cerveau.

Silvia Ferrara insiste sur cette matérialité du signe car l'écriture commence par un geste physique dans la matière. Cette capacité biologique unique permet à l'esprit de s'incarner, créant ce que les anthropologues nomment une mémoire exosomatique, une archive hors du corps capable de survivre à l'individu et de transmettre un savoir complexe à travers les générations sans la présence physique nécessaire du locuteur.

La trace gravée devient ainsi le premier support de stockage de données de l'histoire humaine.

Dès l'aube de l'humanité, les êtres humains se sont emparés de cette aptitude pour donner forme à ses outils et faire naître l’art pariétal. La main a ainsi marqué la matière de son empreinte symbolique. De la taille bifaciale du silex à la gravure pariétale, le geste demeure identique : une pression contrôlée visant à laisser une trame intentionnelle, un impact porteur de sens. Cette main a conduit notre espèce vers l'acte d'écrire. C’est dans cette préhension originelle, ce lien sacré et technique entre le pouce et l'index, que s'enracine aujourd'hui encore le mouvement de la souris numérique ou le tracé sur une tablette tactile et notre téléphone portable. Le terme numérique, venant du latin digitus (le doigt), trouve ici sa véritable profondeur historique, reliant le pixel contemporain au pigment de la grotte ornée ou des gravures de Gavrinis par une continuité motrice et cognitive ininterrompue.

2. L'herméneutique de Lascaux : le code binaire et la syntaxe de l'abbé Glory

Le travail monumental de l’abbé André Glory, dont les relevés ont été systématisés par Gilles Delluc en 1979, tend à démontrer que Lascaux ne se limite pas à une galerie de peintures animalières, mais s'apparente à un vaste corpus de signes abstraits. Sur les quelque 2 000 figures inventoriées, plus de 1 500 sont des motifs géométriques : une proportion qui suggère que ces tracés dépassent la simple fonction ornementale.

Ces signes constituent la structure d’un système de pensée parvenu à une maturité conceptuelle. Leur disposition, soumise à une topographie rigoureuse et à des récurrences précises, semble traduire un langage articulé, s’apparentant à un récit ou à un discours mythologique. Si la charge symbolique des grottes — entendue comme la capacité à représenter une idée par un signe placée selon deux parties ou dimensions — fait l'objet d'un large consensus, la nature exacte de leur fonction, notamment la question du sacré, demeure un sujet de débat.

Plusieurs modèles interprétatifs coexistent : l'approche structuraliste d'André Leroi-Gourhan (1964), qui propose une organisation métaphysique autour des principes masculin et féminin ; l'hypothèse classique de la magie de la chasse portée par l'Abbé Breuil au début du XXe siècle ; ou encore l'hypothèse d'un "code universel" de 32 signes géométriques stables sur 30 000 ans, proposée par Genevieve von Petzinger. Bien que cette dernière approche soit controversée — certains chercheurs y voyant une simplification excessive de contextes culturels très divers — elle souligne l'existence d'un répertoire symbolique partagé. Toutefois, là où cette approche se concentre sur l’identification d’un « dictionnaire » de signes isolés, il convient de franchir un pas supplémentaire : celui de la structure et de la praxis. On peut aussi citer les lectures plus récentes comme celle de François Djindjian (2010) voyant dans ces tracés des marqueurs territoriaux d'une topographie du sacré, sans oublier les interprétations totémiques ou chamaniques (Clottes & Lewis-Williams, 1996).

L'analyse structurelle des entités graphiques distinctes, telles que les signes quadrangulaires, les claviformes ou les ponctuations en série, révèle qu'ils fonctionnent selon la logique d'un code binaire de présence et d'absence, comparable au 0 et au 1 informatiques. Le « blason » en damier, par ses compartiments colorés et ses cloisonnements internes, devient ici un paradigme de l’abstraction : chaque case pourrait correspondre à une valeur sémantique distincte, sans que l’on sache véritablement s’il s’agit d'un clan, d'un cycle temporel ou d'une entité divinisée. Nous sommes ici face à une schématisation du réel où le « cadre » évoqué par Ferrara est déjà présent, imposant un ordre interne qui ne cherche pas à imiter la nature, mais à la coder pour la transmettre. Comme le suggère Jean Clottes, ces signes agissaient comme des opérateurs logiques et des médiateurs chamaniques, transformant la paroi rocheuse en une membrane sémantique. Le signe à Lascaux n'est pas une image, c'est une formule de stockage mémoriel qui préfigure la structure même de l'écriture. La combinaison de ces signes s’apparentait déjà à celle d’un rébus.

Le principe de rébus est à la base de toute système d’écriture. Le regard de l’archéologue italien Emmanuel Anati vient étayer l'interprétation des signes gravés du Néolithique atlantique européen en les qualifiant de forme de pré-écriture idéographique : « Dans l’art préhistorique, tout comme dans les premières formes d’écriture idéographiques, les idéogrammes sont des signes ou des combinaisons de signes répétitifs. Leur nature récurrente et la relation particulière existant entre eux indiquent qu’ils sont destinés à transmettre des concepts conventionnels » (Emmanuel Anati, 2006). Florence Evin ajoute : « Aujourd’hui, on le sait différemment, il faut aller plus loin dans l’analyse des données graphiques. La facilité d’abstraction investie dans ces idéogrammes révèle les capacités conceptuelles et sociales des chasseurs paléolithiques et leur aptitude au codage graphique » (Florence Evin, 2017). Il en était de même, a fortiori, au néolithique.

3. Göbekli Tepe : la ratification sociale et la naissance du signe performatif

À Göbekli Tepe, au Sud-Est de l’Anatolie, vers 9500 avant notre ère, l'abstraction franchit une étape décisive vers l'institutionnalisation sociale du signe au sein de ce que Klaus Schmidt qualifie de « premier sanctuaire de l'humanité », édifié par les derniers chasseurs-cueilleurs du Mésolithique. La découverte d'une plaquette en chlorite — la célèbre « petite pierre verte » — dans le remblai de l'Enclos C, vient confirmer cette intuition d'un signe précurseur de l'acte de bâtir et de l'organisation politique et religieuse.

Silvia Ferrara souligne que pour qu'un signe devienne écriture, il doit impérativement franchir l'étape de la « ratification » par un groupe, passant d'un tracé isolé à un code partagé, stable et validé. Dans cette perspective, le philologue Irving Finkel postule que la logistique monumentale requise pour extraire, tailler et ériger des piliers anthropomorphes de plusieurs dizaines de tonnes exigeait nécessairement un système de validation et de transmission de l'information. Dans ce contexte de « chantier titanesque », le signe gravé fonctionne comme un outil de ratification validant un contrat social : une distribution de ressources, une planification des tâches ou une participation rituelle au sein de communautés dispersées sur des centaines de kilomètres.

Au-delà de cette fonction logistique, les piliers constituent un dispositif d’énonciation symbolique global où les idéogrammes interactifs, comme les serpents entrelacés ou les signes en « H », reflètent une structure sociale où le signe devient un instrument de cohésion et de pouvoir. Toutefois, cette vision administrative et logistique s'articule avec l'interprétation théologique de Schmidt. Pour lui, les piliers de Göbekli Tepe constituent un véritable dispositif d’énonciation symbolique. Les hiéroglyphes — au sens littéral de dessins-symboles sacrés — tels que les animaux totémiques, les serpents rampants, les scorpions et les mystérieux signes en « H », ne sont pas des ornements aléatoires mais des éléments qui interagissent selon une logique syntaxique précise. L’écriture ne serait donc pas née de la nécessité profane de compter des céréales ou un cheptel, mais d'une translation dans le monde numérique du signe, envisagé comme un pont entre le visible et l'invisible.

L’agencement des signes sur la pierre verte témoigne d'une clarté syntaxique remarquable, reliant l'invocation de la figure orante, la force tellurique du serpent et le message céleste de l'oiseau dans un récit vertical.

• La figure humaine aux bras levés vers le ciel incarne l'invocation, l'éveil de la conscience ou l'appel au divin.

• Le serpent tourné vers les cimes symbolise la fluidité de l'énergie vitale et la trans-formation des forces terrestres.

• L'oiseau en envol agit comme le messager spirituel, le vecteur de l'âme vers les hauteurs.

Cette trajectoire spirituelle ascendante dessine une véritable narration métaphysique qui se conjugue avec la révolution symbolique globale des premiers groupes de chasseurs-cueilleurs.. C’est le sacré qui a tracé le chemin vers l’écrit en exigeant une permanence de la parole divine face à l'évanescence de la tradition orale. Cette plaquette fonctionne comme un véritable sceau-cachet où le mythe est validé par le signe, prouvant que la nécessité de fixer une narration religieuse stable a été le moteur premier de l'invention de la syntaxe graphique. Le signe n'y est plus une simple décoration esthétique, mais une unité d'information rituelle, une balise pour la pensée collective qui permet de structurer la société autour d'un récit partagé. Ce récit est le mythe étiologique à la base du contrat social.

4. La grammaire atlantique : l'espace monumental comme manuscrit de pierre

Par sa parenté formelle avec cette « pierre verte » anatolienne, le corpus de signes de l’arc atlantique, incarne la naissance d’une pensée codifiée où l'idéogramme devient le moteur d'une culture mythologique partagée par-delà les mers. L'écriture en contexte funéraire des dolmens et menhirs nous indique que le sanctuaire mégalithique n'est pas un lieu de conservation passive, mais un parcours sémantique et initiatique. Il doit être compris comme un dispositif sémantique actif, une véritable machine à produire du sacré par le signe où le support monolithique est transformé en une page d'écriture monumentale. Cette grammaire se définit par une organisation spatiale où la disposition des signes crée elle-même le sens, le support n'étant plus passif mais participant à la syntaxe globale du récit.

Le menhir de la Tiemblais, à Saint-Samson-sur-Rance dans les Côtes-d’Armor, s'impose comme une véritable « Pierre de Rosette » du mégalithisme. Il présente la particularité exceptionnelle de regrouper la grande majorité des signes graphiques communs à la Bretagne et à l'ensemble de la façade atlantique, du Portugal à l'Irlande. Grâce aux relevés méticuleux de Serge Cassen et Valentin Grimaud, nous pouvons y identifier un diagramme sacré complexe où chaque face du monument participe à un récit métaphysique ordonné.

Le socle terrestre est identifiable au parcellaire agricole, marquant l'ancrage dans le domaine des vivants et la maîtrise du sol.

Le signe de la hache polie est l’objet de prédilection des premiers défrichements. Il est représenté sur les mégalithes, emmanché (avec un manche) ou non. Jean-Loïc Le Quellec souligne que « l'hésitation entre hache, marteau, maillet et massue peut s'expliquer par une dérivation linguistique à partir d'un même réfèrent pré-indo-européen "[arme en] pierre", à comprendre dans un contexte néolithique » (1) (J.-L. Le Quellec, "Mégalithes et traditions populaires. La hache et le marteau de vie et de mort", 1996, p. 287). La lame de hache polie isolée « permet de penser que la partie lithique de cet objet suffisait à porter le sens » (J.-L. Le Quellec, 1996, p. 288), ces signes constituant les invariants d'un mythe étiologique de fondation et d'une pré-écriture.

Le signe de la crosse : sa forme est rapprochée du Lituus étrusque, l'outil rituel utilisé pour délimiter le Templum ou « Temple Céleste ». Ce signe de la crosse est également proche du sceptre (heqa) des Pharaons en Égypte ou des bâtons de jet (âmâat) pour chasser les oiseaux des marais. L’insigne du heqa est souvent représenté de façon croisée avec le fléau (flagellum ou nekhekh), considéré comme un symbole de protection et de puissance féconde. L'association des oiseaux et des crosses sur la dalle P2 de Gavrinis semble comparable aux pratiques des augures.

Le chemin des morts, représenté par une série de barques, dessine une trajectoire en diagonale ascendante. La barque avec équipage part de la base (le monde physique) et poursuit son chemin vers le sommet (le monde éthéré).

Les signes psychopompes, tels que le cachalot, sont placés sur ce chemin. Les sociétés néolithiques ont adapté le mythe à la réalité de l'océan, transformant le grand cétacé, maître des profondeurs et de l'air, en un vecteur de passage entre les mondes. L'aboutissement céleste est marqué par le personnage en croix, symbolisant l'éveil ou l'accomplissement spirituel, tandis que la barque solaire et l'oiseau pointent vers la lumière zénithale.

L’utilisation d'outils "crossés", comme la hache emmanchée, transforme l'objet en hiéroglyphe : il ne désigne plus sa fonction technique, mais son essence souveraine. La hache polie n’est plus l’outil du défrichement, elle devient l'insigne du pouvoir, associée à la crosse — cet instrument des augures qui, dans l’Antiquité étrusque et romaine, servait à délimiter le templum céleste.

Cette dimension rituelle se retrouve dans les attributs animaux (cornes, évents, bras de calmars) figurés à la manière de crosses. Ils projettent l'être vivant dans une dimension céleste, témoignant d'une culture mythologique partagée. L'exemple de la dalle de Gavrinis est saisissant : les cornes du bovidé se terminent en crosses inversées, tandis que l’échine du capridé se déploie en arcs radiés.

Ici, le principe de métonymie est à l'œuvre : une étape fondamentale de l’écriture où l'on désigne un concept par un objet associé. Tout comme nous disons "boire une bouteille" pour désigner son contenu, le symbole crossé ne montre pas l'objet, il énonce le Sacré. C'est cette structure mentale qui constitue le véritable berceau de l'écriture.

L’objet gravé -le signe- devient une abstraction qui semble répondre à une nécessité rituelle qui le fait entrer dans la dimension du sacré.

Nous voyons apparaître des hiéroglyphes au sens littéral : des dessins-symboles chargés d'une intention narrative qui fixent une parole rituelle dans la pierre. Comme l’affirmait Jacques Cauvin, cette révolution symbolique a précédé la sédentarisation, agissant comme le catalyseur mental nécessaire à la transformation de l’environnement.

Cette dynamique trouve son origine dans la projection de l'humanité vers la voûte céleste. Comme le suggèrent les travaux de Julien d'Huy (2020) sur l'archéologie des mythes, ces tracés s'inscrivent dans une phylogénétique des récits millénaires. Le chemin ascensionnel gravé sur la pierre fait écho au mythe universel de la Voie Lactée, ce « chemin des âmes » ou fleuve céleste que l'on retrouve dans de nombreuses cultures paléolithiques et néolithiques. L’observation des astres a fourni le premier calendrier, liant le destin des populations à l'ordre cosmique bien avant l'agriculture. La main, en devenant le vecteur de cette projection astrale, a transformé le geste technique en geste sémantique, jetant les bases d'une communication qui dépasse l'immédiateté pour toucher à l'éternité du symbole et à la prévisibilité du temps.

Ainsi la stèle de Saint-Samson apparaît bien comme une clé de la mer mais elle est aussi une clé de la terre et du ciel, chaque symbole se référant à une dimension : la carré de la Terre, la Hache polie crossée du templum céleste, et la barque du cosmos et de l’au-delà.

La pierre devient un support de langage récit symbolique où la stèle devient une page d'écriture monumentale capable de fixer des concepts métaphysiques abstraits.. Elle est une interface de communication où chaque signe interagit avec l'autre dans une structure spatiale rigoureuse. De la terre (le parcellaire) vers le ciel (l'oiseau et l'astre), la gravure guide le regard et l'esprit vers une compréhension ordonnée de la mort.

5. Codicologie du sacré : l'écriture comme viatique spirituel et conquête de l'éternité

Les signes des gravures et des peintures rupestres fonctionnent comme les invariants d’un mythe étiologique de fondation. La métonymie à l’œuvre dans la combinaison de ces signes permet d'accéder à la dimension du sacré. L'étude comparative révèle l'existence d'invariants qui transcendent les cultures néolithiques : la hache polie, par exemple, symbolise la rupture ontologique entre nature et culture, fonctionnant comme un acte juridique gravé qui résonne avec le mythe du « maillet béni » étudié par Jean-Loïc Le Quellec. De même, la crosse apparaît comme l'insigne universel de la souveraineté et de la justice divine, dont on retrouve la trace dans le Lituus étrusque ou la crosse épiscopale..

Le signe serpentiforme symbolise, quant à lui, la fluidité de l'énergie vitale et le lien entre les profondeurs chthoniennes. Ces signes ne sont pas de simples illustrations, mais des opérateurs performatifs : graver la hache, c'est instaurer la loi ; graver le cachalot, c'est ouvrir le chemin de l'au-delà. Cette maîtrise d'un système de pensée global prouve que les sociétés mégalithiques possédaient une structure mentale parfaitement apte à apte raconter les mythes.

En dernière analyse, les signes de Lascaux, de Göbekli Tepe et les mégalithes de l'arc atlantique doivent être considérés comme des viatiques spirituels fixés dans la pierre pour défier l'évanescence de la parole. Comme le suggérait Marthe Chollot-Varagnac, ce graphisme n'est pas un balbutiement, mais un système autonome parvenu à sa pleine maturité symbolique. Si ce langage est composé d'éléments-signes plutôt que de lettres phonétiques, il n'en possède pas moins, selon Silvia Ferrara, « le cadre, l'ordre et le paradigme » nécessaires à toute communication complexe.

Dès lors, l'écriture mésopotamienne ou égyptienne serait-elle l'aboutissement profane et administratif d'une praxis sacrée infiniment plus ancienne ? Cette mutation aurait cristallisé une culture mythologique partagée, transformant le signe-concept en un véritable langage-récit. Dans cette perspective, l'écriture ne naîtrait pas simplement de la main qui compte les grains pour l'impôt, mais de celle qui, habitée par le souffle du mythe et la puissance du symbole, grave ses croyances pour ordonner le monde. Elle demeure, par essence, le viatique indispensable de l'humanité dans sa quête d'éternité et le premier cri graphique de notre espèce vers l'invisible.

Mikaël Gendry, professeur d'Histoire

Ce contenu est mis à disposition par l'auteur et l'ABP sous licence CC-BY-NC

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Résumé:

Cet article postule que l'origine de l'écriture ne saurait se réduire à une simple nécessité comptable ou administrative apparue à Sumer, mais qu'elle constitue l'aboutissement d'une praxis du signe initiée dès les premiers sanctuaires de l'humanité. En dépassant la vision utilitariste conventionnelle, le signe graphique est ici considéré comme une émanation du sacré, une structure cognitive permettant la transition du chaos vers le cosmos.

L'analyse de la structure des parois de Lascaux, de la syntaxe rituelle de Göbekli Tepe et de la grammaire monumentale des mégalithes de l’arc atlantique tend à démontrer l’existence d’un système symbolique mûr, bien antérieur aux cités-États mésopotamiennes. Les signes des gravures et des peintures rupestres y fonctionnent comme les invariants d’un mythe de fondation. La métonymie à l’œuvre dans la combinaison de ces signes — où l'objet représenté vaut pour son essence ou sa fonction sacrée — permet d'accéder à la dimension du sacré.

À travers le concept de « révolution symbolique », il apparaît que l’Homo symbolicus a structuré son rapport au monde par un codage graphique performatif, transformant la pierre en un support de conquête de l'invisible. Ainsi, l’écriture administrative ne serait que l’aboutissement profane d’une démarche spirituelle millénaire visant à fixer le mythe et à baliser l'invisible.

Abstract

This article posits that the origin of writing cannot be reduced to a simple accounting or administrative necessity that emerged in Sumer; rather, it constitutes the culmination of a praxis of the sign initiated within humanity’s earliest sanctuaries. By moving beyond the conventional utilitarian view, the graphic sign is considered here as an emanation of the sacred—a cognitive structure enabling the transition from chaos to cosmos.

The analysis of the structure of the Lascaux walls, the ritual syntax of Göbekli Tepe, and the monumental grammar of the Atlantic arc megaliths tends to demonstrate the existence of a mature symbolic system, far predating the Mesopotamian city-states. The signs in these engravings and rock paintings function as the invariants of a foundation myth. The metonymy at work in the combination of these signs—where the depicted object stands for its essence or sacred function—provides access to the dimension of the sacred.

Through the concept of a "symbolic revolution," it appears that Homo symbolicus structured his relationship with the world via performative graphic coding, transforming stone into a support for the conquest of the invisible. Thus, administrative writing would be merely the secular culmination of a millennial spiritual praxis aimed at codifying myth and demarcating the invisible.

logo Mickaël Gendry est professeur d’histoire, spécialisé dans l’étude du patrimoine et l’Histoire de la Bretagne Ouvrages : - "L’Église, un héritage de Rome. Principes et méthodes de l’architecture chrétienne", 2009 ; "Genèse et développement d’un bourg castral", 2012 ; "De l’Armorique à la Bretagne", 2016 ; "La Bretagne racontée à ma fille", 2018 ; "Histoire de l'Armorique et de la Bretagne" 2018 avec V. Béchec ; " Petite Histoire de Bretagne", 2019 réédition d'un manuel de 1911, préface avec V. Béchec ; "L’immunité du monastère de Saint-Méen et de l’île de Malo", CeRAA ; "Les minihis en Bretagne. La grande Troménie de Locronan", ABPO ; "Minihis et troménies", "Les sources hagiographiques, enjeu des origines de la Bretagne", Britannia Monastica n°21 ; "Le Tro Breiz, entre mémoire et Histoire", ABPO, juin 2021 ; La Bretagne mystérieuse. Contes et légendes de Bretagne, La Geste éditions, avril 2021 ; Rues de Quintin, édition Stéphane Batigne, avril 2021 ; Troménies bretonnes, édition Yorann Embanner, 2022 ; Histoire de Quintin, éd. Gisserot [à paraître 2022]