Dix jours à Verdun, avec Jules Gros

-- Littérature --

Chronique de marc Patay Lejean

Publié le 21/05/14 20:31 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Il y a cent ans débutait l'un des conflits les plus meurtriers de tous les temps, la guerre de 14-18. Au prix du sang, de la fureur et du désespoir, de la laideur aussi, les témoignages les plus forts d'humanité, de fraternité et de courage éclosent pourtant, comme une fleur "La plus grande la plus belle, celle qui pousse toute droite sur le fumier de la misère", Fleurs et Couronnes de Jacques Prévert.

Jules Gros (1890-1992), écrivain et linguiste breton, auteur du "Trésor du breton parlé", la grande ½uvre du parler populaire pris à la source, "diwar ar grib", nous livre dans "Deg devez e Verdun", publié en 1919, un témoignage simple, puissant, émouvant, de sa guerre au front

En 1914, le 41e d'infanterie caserne au palais Saint Georges, à Rennes. Il se compose de trois bataillons de Bretons, provenant de Rennes, Vannes et Saint-Brieuc. Avant de rejoindre Verdun, en 1915, Jules Gros passe dix mois en forêt d'Argonne, à défendre le hameau du Four de Paris et le bois de Bolante, près de Vienne le château. Il évoque les nombreux morts bretons enterrés à sainte Menehould et Florent en Argonne, et deux amis des meilleurs, perdus là,"daou vignon ar gwella am eus laosket eno".

Après ces combats, Jules Gros se repose quinze jours à l'arrière, mais Yann Soudard, Jean le soldat, grommelle car au lieu de repos ce n'est que marches, contremarches, ordres et contre-ordres, exercices et man½uvres, par la volonté de ces messieurs, les "aoutrounez". Mais bientôt des camions, les anciens autobus de Paris, les emmènent vers le front et Jules "santoud a ran eo tristaet ma ene ar beure-man", sent son âme s'attrister ce matin là, en songeant au destin qui l'attend …

Les voilà à Souilly, au sud de Verdun, mais les fatigues du voyage, la fumée d'essence, la poussière, le vacarme, le vin, dissipent les inquiétudes et qu'importe, car selon le barde, "pe mond aman, pe mont leh all, din-me an holl henchou zo fall", que j'aille ici ou que j'aille là, pour moi, tous les chemins sont mauvais ! puis l'on pourra dire, si l'on retourne à la maison, Verdun, j'y étais !

Le 24 juin 1916, les camions s'arrêtent à Nixeville et le 41e d'infanterie rejoint à pied la caserne Bevaux en passant par le bourg de Lempire, se reposant en route sur un tas de cailloux, "comme un roi sur un lit de plumes".

Mais bientôt on repart vers la caserne Marceau, non loin du Fort Saint Michel, au nord-est de Verdun. Près de la caserne Chevert, un obus tombe à un mètre de Jules Gros !, mais s'étant jeté à plat ventre en contrebas, le souffle et les éclats volent par-dessus son corps, et il est très étonné d'en sortir indemne. Dans le secteur, il rencontre des prisonniers allemands, un sergent du 132e bavarois vivait à Strasbourg avant la guerre … Jules Gros sert d'interprète. Certains des captifs vont sur Paris tandis que le 41e, lui, monte en première ligne !

Au dessus de la caserne, les ballons allemands observent et les obus ne cessent de pleuvoir en hurlant "evel loened dianket euz an ivern", comme des animaux échappés de l'enfer, et quand ils éclatent, Vierge Marie !, la terre s'ébranle, on devient sourd, les membres tremblent comme sous l'effet de l'électricité, on ne s'habitue pas …

Dans la vallée de l'enfer.

Le 41e monte vers Fleury, ce village aujourd'hui disparu, car rasé par les bombes. Tout autour, les obus tombent comme de la grêle, chacun sent la faux d'acier de l'Ankou faisant son travail; reculer peut-être ? mais l'idée ne tarde pas à s'évanouir, car on s'est donné tant de mal pour venir ! être en vie est déjà une victoire sur les "Boches", alors "war a raog", en avant !

Sautant dans une tranchée, une odeur de pourriture les prend à la gorge au point qu'ils se retiennent parfois de respirer, car la fosse est pleine de morts en décomposition sur lesquels ils butent; "o, nag a dud varo", que de morts !, et tandis que songe Jules Gros, à son côté, un soldat s'exclame, comme un prophète des temps anciens, "aman ema an traounien an Ankou", ici se trouve la vallée de la mort.

26 juin 1916.

Les soldats trouvent refuge dans la poudrière de Fleury, ouvrage enterré destiné à alimenter les forts des environs (Vaux, Douaumont) en munitions, au moyen d'une voie de chemin de fer. Les Allemands ne dépasseront pas cet endroit, en direction de Verdun. En ce mois de juin 1916, le sort de la bataille se joue sur la ligne Froide-Terre, Fleury, Souville et Tavannes. Avant d'attaquer, les Allemands tirent cent milles obus, beaucoup au gaz, sur les positions françaises; mais ils ne prendront jamais le fort de Souville et perdront pas conséquent la bataille de Verdun. En attendant de sortir de la poudrière, les soldats installent leur couchage sur les obus de 155 et font une ventrée de boites de viande au riz, cachées sous les munitions !

Le 27 juin, le 41e monte deux fois à l'assaut de Fleury, mais les caves du village sont pleines d'Allemands et un tir de barrage infernal bloque la progression du régiment; malgré tout, les Allemands seront stoppés dans leur progression vers Verdun. Jules Gros fait le portrait du sergent An Ny, un exemple pour tous, au visage bronzé comme celui du sant kemo de l'église de Locquémeau

Témoin des souffrances de ses compagnons, dans cette poudrière encombrée des blessés et des mourants revenus des combats, l'auteur fait voir la laideur de la guerre, sa persistance aussi au cours des siècles, car, dit-il, ceux qui ont vu l'enfer, y sont restés bien souvent, et les jeunes aiment à ce que les anciens leur racontent leurs exploits … "evel se ema ar bed", ainsi va le monde.

Le 28, Jules Gros interroge un Allemand blessé qui travaillait comme secrétaire à l'état-major, bonne prise ! mais par patriotisme et courage, le prisonnier refuse de donner le moindre renseignement au colonel de la brigade qui menace pourtant de le fusiller, cependant rien n'y fait et on finit par le laisser en paix ! Jules Gros questionne ensuite deux Russes, ex-prisonniers des Allemands, traités si durement qu'ils décidèrent de fuir vers les lignes françaises. Ils veulent maintenant rejoindre le général Broussilov qui s'est illustré en Galicie récemment.

L'écrivain décrit le travail courageux de ces hommes, tels le caporal Bourvellec, qui par tous les temps et sous le feu ennemi, sortent des abris afin de réparer les fils téléphoniques fréquemment coupés.

La soif se fait parfois durement sentir, comme le 30 juin, car il n'est pas toujours facile de se pourvoir de vivres et d'eau autrement que la nuit, à la caserne Bevaux. Il faut se contenter parfois de l'eau croupie des trous d'obus et lorsque son copain Jollivet de Pontivy lui propose un café, ce sera le meilleur de sa vie, et il est prêt à vouer une pensée éternelle à son ami.

La bataille de la Somme a commencé le 24 juin par une hallucinante préparation d'artillerie alliée. Les Allemands doivent y envoyer leurs canons lourds, ce qui allège d'autant le front de Verdun. Néanmoins, les pertes du 41e ont été lourdes et il est question de le remplacer par le 168e.

Et c'est la relève, enfin. Il faut traverser à nouveau la vallée de la mort pour rejoindre la caserne Bevaux à Verdun puis Lempire. Logé dans un grenier malpropre où manque la moitié du toit, chacun apprécie néanmoins la tranquillité de l'arrière et en profite pour se débarrasser de la boue qui colle aux vêtements, se laver, jouir du silence … "le reste ne compte pas" …

Ce beau témoignage d'un soldat et futur écrivain breton, se termine par un message politique. "Quo vadis Aremorica, da peleh eamout on vond Arvorig?", Quo vadis Armorique, où vas tu donc.

D'après Jules Gros, les Bretons ont acquis une solide réputation de courage et de fermeté en première ligne. S'ils ne reculent pas devant l'ennemi, pourquoi, dit-il, dans le civil, hésiteraient-ils à réclamer leur pain et leurs droits ? Leurs yeux se sont ouverts, "spered ar vro a zo dihunet da vad en eur bern bretoned", le sentiment breton s'est éveillé chez ses compatriotes. A l'en croire, un feu sacré couve en leurs c½urs et gagnera du terrain toujours, dès le retour au foyer, au Pays, pour obtenir ce que demandait déjà en son temps, l'illustre celtisant de Carhaix, Malo Corret de la Tour d'Auvergne, dans une lettre à Claude le Coz, archevêque de Besançon, "bara, lez a librentez", du pain, du lait et liberté.

Sans se faire d'illusions toutefois, car il devine que la moitié même des revendications Bretonnes suffirait à effrayer l' "ampifur a ren traou on bro heb finval diouz o bureoiou Pariz"; ces grabataires qui dirigent la Bretagne sans bouger de leurs ministères parisiens …

Notes

Deg devez e Verdun, Jules Gros, Emgleo Breiz

Historique du 41e : (voir le site)

Bataille de l'Argonne :

(voir le site)

Bataille de Verdun : (voir le site)

La poudrière de Fleury :

(voir le site)


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Informaticien, marié, aime l'écriture (prose poétique, essais, traduction), la langue bretonne, l'histoire, de la Bretagne en particulier, etc
Vos 1 commentaires
PIERRE CAMARET
2014-05-24 07:55:11
L'Europe doit nous eviter ces horreurs .... en Europe , au moins .
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