Des partis bretons, un parti breton, quel(s) parti(s) breton(s) ? (2ème partie)

-- Politique --

Point de vue
Par Christian Rogel

Publié le 17/04/15 19:32 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Après un survol des partis politiques de Bretagne qui ont porté l'idée de son émancipation totale ou partielle, voici une seconde partie concernant les faiblesses des formations politiques actuelles.

Les formations politiques bretonnes de 2000 à nos jours

Les formations bretonne souffrent de deux carences : l'incapacité à élaborer un programme politique détaillé sous le prétexte de ne pas mélanger les affaires françaises et bretonnes et organisation interne lâche pour masquer les divergences au lieu de les canaliser.

D'un pseudo-centralisme démocratique, l'UDB est passé à un localisme qui ne permet pas plus d'enrichir son programme : on met en avant des «luttes» qui évoquent, de loin, le gauchisme spontanéiste des années 70, c'est un trait qu'elle partage avec la gauche mélenchoniste et l'aile gauche des Verts.

Principale formation de la droite bretonne, malgré des alliances avec Christian Troadec, le Parti Breton, tolère que son président puisse se présenter aux élections «à titre personnel» (!?) passant des accords avec l'UDI ou l'UMP à Rennes. Placé sous le signe de l'humanisme, son programme est le plus détaillé, mais, n'a pas été mis à jour depuis 2007, et, on serait bien en peine d'en citer deux mesures qui disent quelque chose au citoyen lambda. Lequel s'inquiétera plus de propositions pour les retraites ou la Sécurité sociale.

L'indépendance n'y est pas explicitement revendiquée (mais, mise en vedette à Vannes, en 2015), mais, l'horizon est celui d'un «Etat démocratique breton» en invoquant «le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes». Ce flou peut satisfaire les militants, mais, moins les électeurs.

«Breizh Europa» prône l'autonomie de la Bretagne et une citoyenneté bretonne dans une Europe fédérale, mais comme «chaque région se bat de son côté pour définir au mieux le statut qui lui convient auprès de son État de tutelle», il n'est pas répondu à l'interrogation légitime sur ce qu'on fait en attendant que l'Etat français jacobin se soit fait hara-kiri. BE semble plus enclin à se saisir de questions d'actualité françaises.

L'élaboration des programmes : une faiblesse structurelle

Fransez Favereau, professeur d'Université honoraire, remarquait dans son livre Bretagne contemporaine (Skol Vreizh, 2004) que, bien qu'elles se voient comme parti, les formations bretonnes ne sont, finalement, que des clubs politiques et il ne faut pas s'étonner que les «vrais» partis leur empruntent quelques idées pour ratisser plus large. Cela serait plus difficile si les propositions étaient chiffrées et mises à jour, mais, il faudrait alors disposer des travaux de recherche d'un ou plusieurs «think tanks» (voir notre article).

Autre handicap : l'absence d'un leader identifié, qui, étant donné la personnalisation des débats dans les médias, implique du charisme et des talents de débatteur, mais, cela est lié, soit à des principes (UDB), soit de l'absence de vrais synthèses partagées en amont, pour que les militants reconnaissent leur principal porte-parole, même s'ils ont des divergences secondaires.

On ne connaît pas de leader politique breton qui se soit soucié d'apprendre la technique du débat audiovisuel devenue incontournable (C. Troadec est le meilleur, mais, c'est parce qu'il vient du monde des médias).

Des alliances avec des partis français ?

Une partie du mouvement breton a toujours proposé «l'union de tous les Bretons», mais, est-ce complètement réaliste face à la fragmentation politique, au poids de l'unitarisme prêché, nuit et jour, et, fait moins récent qu'on peut croire, à l'accroissement de l'immigration de toutes les régions de France ?

Un néo-Fouesnantais disait sa perplexité : il se sentait des affinités avec la profession de foi de l'UDB, mais, disait ne pas pouvoir voter pour elle, puisqu'il n'était pas breton.

Autre paradoxe de l'UDB : elle se réclame si bruyamment de la Gauche qu'elle révulse ceux qui ne s'y reconnaissent pas, qu'ils soient dans le mouvement breton ou en-dehors. Comme la social-démocratie a un sérieux coup de mou en Europe et que le PS a pris une forte option anti-décentralisation, un nouveau réglage du programme et des alliances semble nécessaire (voir notre article), mais, les partenaires potentiels, que ce soit les décentralisateurs ou les fédéralistes français ou la gauche non jacobine, sont très minoritaires dans l'Hexagone.

Prêcher l'union est, peut-être, mettre la charrue devant les boeufs, car, c'est, au mieux, ne pas pouvoir s'allier avec les partis hexagonaux, au pire, postuler une conscience nationale largement hypothétique. Les alliances ne font qu'avec des contorsions ou omissions, dont l'électeur perçoit le caractère opportuniste.

Des actions avec les autres régions françaises et européennes ?

Le chercheur en sciences politiques, Tudi Kernalegenn, a consacré une étude à Régions et peuples solidaires qui coordonne plusieurs partis au niveau européen, d'abord de gauche, car il a été construit avec l'aide des Verts européens. Il est montré qu'au fil des arrivées et départs, l'équilibre politique a été modifié, puisque Unser Land-Mouvement alsacien qui n'a rien en commun avec la gauche y a été admis, alors que le Parti Breton s'est vu fermer la porte pour ne pas froisser l'UDB.

Quoiqu'il en soit, il n'existe aucune unité d'action et, encore moins électorale, au niveau de l'Hexagone. Rien d'étonnant donc que Christian Troadec propose d'être le représentant des «régionalistes» à la prochaine présidentielle. Personne ne peut s'y opposer, ni produire une alternative crédible. Tout bonnement parce qu'il est «bankable» au regard des médias.

Intégrer les nouvelles formes d'engagement politique

Si on regarde qui s'est engagé avec le mouvement des Bonnets rouges (qui reste actif, même si c'est sur un mode mineur), il apparaît qu'il est composé de deux grands groupes : ceux, souvent jeunes, qui ne sont jamais engagés politiquement et les anciens membres des formations bretonnes qui sont déçus par l'offre actuelle. Par nature, les Bonnets rouges sont anti-partis.

Les uns et les autres ne veulent plus du parti paroisse où la seule valeur est le temps qui lui est consacré par la petite phalange militante, l'adhérent de base restant passif. Ils souhaitent aussi des actions concrètes et/ou décalées par rapport aux partis classiques. Ils pensent aussi qu'il y a beaucoup à gagner en exploitant la nouvelle sociabilité numérique : réseaux sociaux, sites Internet mis à jour, et, pourquoi pas les méthodes de campagne basées sur la constitution de bases de données.

Autant dire qu'ils se sont pas en phase avec les partis bretons traditionnels, dont aucun n'a fait sa conversion numérique. Connaissez-vous une chaîne sur YouTube ou Dailymotion consacrée à l'expression politique bretonne ?

Parti national ou parti positionné à gauche ?

Que des partis «nationalitaires» se réclamant de la gauche se trouvent en concurrence avec d'autres plus à droite est fréquent, mais, c'est le plus souvent le parti centriste qui est majoritaire.

En Bretagne, la situation inverse prévaut depuis 50 ans, mais rien ne dit qu'elle soit stable, le sachant que le corps électoral incline de plus en plus vers la droite. Un parti positionné au centre gauche, comme l'est de facto l'UDB, semblerait adapté, mais, à condition de faire une révolution dans les mots, c'est-à-dire, d'abandonner la rhétorique pseudo-révolutionnaire, qu'une grande partie du PS continue d'agiter pour contrer le ressentiment vis-à-vis d'un Etat jacobin qui se fait aimer pour les services qu'il rend et détester pour son autoritarisme infantilisant. Mais, l'UDB, qui n'est autonomiste que depuis 10 ans, peut-elle devenir inclusive en évoluant vers un Parti national écossais à la bretonne ?

En guise de conclusion

On entrevoit ce qui ne marche pas : les leaders non entraînés au débat, des candidats non préparés et sans connaissances politiques, des objectifs à court terme et à moyen terme non clairement définis (indépendance, statut propre ou état fédéral), des alliances à géométrie variable, des programmes qui parlent d'institutions au lieu de la vie des gens, une inadaptation à la vie numérique, etc.

Mais, surtout, il manque un véritable parti, avec une communication moderne et avec des statuts qui organisent la rédaction du programme à 5 ans et contraignent les opposants minoritaires à une collaboration constructive.

Il ne pourrait exister sans une cellule méthodologique qui étudie toutes les organisations modernes et performantes. Une question se poserait : faut-il être inclusif, comme le SNP écossais ou les indépendantistes catalans qui cherchent à convaincre les immigrés, de quelque région du monde qu'ils soient ? Proclamer sa solidarité revient, au fond, à botter en touche.

Avouer son impuissance ou entamer une mue salvatrice, voilà le dilemme posé

La première partie de cet article examine les formes organisationnelles des formations politiques bretonnes avant 2000 (voir notre article)

Christian Rogel

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Christian Rogel est spécialiste du livre, de la documentation et de la culture bretonne.
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