
Morin ne décrit pas la France comme une communauté de sang ou d'origine mais comme une construction historique ayant progressivement francisé des populations très différentes, voire d'autres nations.
La disparition du sociologue Edgar Morin invite à revenir sur une question qui traverse depuis plus de deux siècles l'histoire politique française : qu'est-ce qu'une nation ?
Lee sens du mot « nation » a évolué, du moins en France, au fil du temps. D'une communauté culturelle héritée du passé, elle est devenue un projet politique porté par la Révolution française avant d'être associée à l'État-nation moderne. Aujourd'hui, la construction européenne repose à son tour la question sous une forme nouvelle : une nouvelle nation politique. La France est au prise de deux projets politique, l'ancien : la république, le clan des souverainistes, et le nouveau, l'Europe, le clan des européistes.
La nation avant la nation
Le mot nation provient du latin "natio", lui-même dérivé de nasci, naître. À l'origine, il désigne simplement un groupe humain uni par une origine commune, une langue, des coutumes et un territoire partagé.
Jusqu'au XVIIIe siècle, la nation relève principalement du domaine culturel. Dans son ouvrage "La Nation entre l'histoire et la raison", Jean-Yves Guiomar rappelle que la nation ne désignait alors qu'une réalité ethnique et culturelle. Dans cette conception ancienne, la Bretagne peut être considérée comme une nation : elle possède une langue, une histoire, une mémoire collective, des traditions et un territoire. De nombreuses régions d'Europe correspondent aussi à cette définition.
La Révolution française invente la nation politique
La Révolution de 1789 bouleverse radicalement cette conception. La souveraineté n'appartient plus au roi mais à la nation. La nation cesse d'être seulement un héritage culturel pour devenir un projet politique. Être français ne signifie plus partager une origine commune mais adhérer à un projet politique fondé sur la liberté, l'égalité des citoyens et la souveraineté populaire.
Un Breton, un Basque, un Alsacien ou un Provençal ne parlant pas un mot de français peuvent alors être considérés comme Français dès lors qu'ils adhèrent la Révolution. C'est ce qu'explique Guyonmar : en 1790, être français c'est être pour la révolution. Des Bavarois, des Piémontais, des Napolitains même, deviennent français par adhésion au projet républicain.
Cette conception atteint sa formulation la plus célèbre avec Ernest Renan dans sa conférence "Qu'est-ce qu'une nation ?" prononcée à la Sorbonne en 1882. Pour Renan, ni la race, ni la langue, ni la religion ne définissent une nation. Celle-ci repose sur une mémoire partagée et sur une volonté commune de poursuivre une histoire collective, un projet. Cette nation repose plus sur le futur que sur le passé. Mais aussi sur le présent ! Sa célèbre formule selon laquelle « l'existence d'une nation est un plébiscite de tous les jours » demeure l'une des définitions les plus connues de la nation politique.
La fabrication des Français
À la fin du XIXe siècle, des millions de Français parlent encore breton, occitan, basque, flamand, alsacien ou corse. La République entreprend alors une vaste oeuvre d'unification linguistique et culturelle avec l'école de Jules Ferry. Des moyens très coercitifs sont utilisés pour extirper les "patois" des écoliers comme l'explique Rozenn Milin dans son livre "La honte et le châtiment. : L'imposition du français : Bretagne, France, Afrique et autres territoires". L'école, le service militaire, l'administration, la presse et plus tard la radio imposent progressivement le français sur l'ensemble du territoire. Il s'agit d'éradiquer ce qu'on appelle les patois. L'objectif n'est pas seulement de faire du français une langue commune mais de le substituer aux autres langues. Une langue commune permet la communication entre tous les citoyens. Une langue unique tend à remplacer les autres langues dans la transmission familiale et culturelle. Il y a eu substitution dans la transmission culturelle, forcée ou voulue. Dans de nombreuses familles, les parents cessent volontairement de transmettre leur langue à leurs enfants, convaincus que la réussite sociale passe désormais par le français. Cette évolution n'affecte pas seulement la langue. Elle touche également la culture elle-même, si l'on définit celle-ci comme l'ensemble de ce qui est transmis de génération en génération.
Edgar Morin et la francisation
C'est dans ce contexte historique qu'il faut comprendre la réflexion d'Edgar Morin. Pour le sociologue, la France n'est pas une ethnie mais le résultat d'un long processus historique. Il écrit que « la France s'est constituée par francisation de peuples et d'ethnies extrêmement divers » et il affirme en 2015 dans son blog de mediapart qu'« être français, c'est avoir été francisé ». Il reconnait finalement la vérité.
L’histoire de France, pendant le cours d’histoire proprement dit, devrait être alors être présentée sous l’angle de la francisation.-- Edgar Morin
La France apparaît alors comme le produit d'une francisation continue plutôt que comme l'expression d'une identité ethnique homogène. Michel Rocard, lui-même issu d'une famille attachée aux cultures régionales, soulignait que la France constituait un cas particulier en Europe où l'État avait largement contribué à fabriquer la nation. Selon lui, « La France s’est construite comme un cas unique en Europe, où c’est militairement l’État qui a fabriqué la Nation en détruisant des cultures locales ». Dans un document révélée par Wikileaks, l'ancien Premier ministre explique à l'ambassadeur américain Craig R. Stapleton en octobre 2005 que la France est difficile à gouverner car elle s'est formée à la Révolution par l'assimilation de cultures hétérogènes. "La France s'est créée par la destruction de cinq cultures : bretonne, occitane, alsacienne, corse, et flamande."
L'échec de la République
Face à la mondialisation des cultures et des réseaux de communications et l'arrivée massive d'immigrants, Edgar Morin déclare finalement "Il ressort que l'identité française doit demeurer une double identité, et respecter désormais de façon attentive, y compris pour les français eux-mêmes, les diversités ethniques/culturelles, ce qui entraine un dépassement du jacobinisme homogénéisant.". Il préconise une francisation de surface liée avant tout à la laïcité.
Pour terminer cette brève analyse de la nation française on ne peut que reprendre un des commentaires du blog d'Edgar Morin: "Etre francisé, c'est aussi être colonisé" ou plus radicalement "Être français c'est être colonisé ou descendant de colonisés".
Commentaires (3)
C'est la philosophe Simone Weil qui a finalement le mieux cerné la notion d'appartenance dans son livre : "l'Enracinement" là où tout être humain, individuellement, est pris en considération dans ses trois dimensions Corps (géographie), coeur(attachement) et âme(philosophie). L'histoire est celle des Nations.Les valeurs sont universelles. L'individu est un tout qui ne vit que dans un seul endroit à chaque instant. Son esprit lui permet des voyages immobiles, très éloignés des réalités étrangères à son expérience Je retiens d'Edgar Morin qu'"être français, c'est être colonisé. Les conflits sont le fait de l'esprit de domination, infiltré partout (= vouloir avoir raison, vouloir avoir le dernier mot - jouir sans entrave - imposer aux autres ses points de vue - Humilier les dominés -)
Très bon papier !
Les grands esprits sont ici ceux qui expliquent et justifient les perversités, exactions et prédations franques.
Finalement, (je ne sais plus qui a dit ceci) même si vous n'avez rien d'utile à dire, il vaut mieux le dire en français !
Mais alors comment une telle idéologie où l'on demande au colonisé de soutenir le colonisateur, condamnerait-elle les prédations russes en Ukraine et ailleurs ?
La force ne crée jamais aucun droit.
A