Connaissez-vous Anne de Bretagne ?

-- Histoire de Bretagne --

Chronique
Par marc Patay Lejean

Publié le 1/11/16 16:26 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Dans la revue ArMen n° 106 de septembre 1999, paraissait un article de George Minois consacré à la Duchesse Anne. Je me rappelle l'avoir lu avec une certaine méfiance …

Comme beaucoup d'entre nous qui aimons la Bretagne, nous savons que son peuple fut longtemps « réputé étranger » dans le corps de la France, car il fut une « nation », car il usait d'une langue héritière du gaulois, car ses moeurs portaient l'empreinte d'anciennes coutumes qui avaient disparu outre la péninsule, car il fut longtemps indépendant et son Duc ne rendait que l'hommage simple, car les armées du roi de France n’étaient jamais certaines de le vaincre.

Il se défia toujours du pouvoir central, qui s'en méfiait de même.

Par conséquent depuis toujours, les Bretons furent victimes de moqueries, de sarcasmes et de stéréotypes, de ceux qu'on délivre aux étrangers… et c'est une litanie (1), depuis Ermold Le Noir plagiant César ou Tacite, en passant par Grégoire de Tours, Guillaume de Poitiers, Raoul Glaber, Du Cange, Balzac, Mérimée...  car d'après le chercheur Ronan Le Coadic « Tant que les Bretons affirment leur souveraineté, ou expriment des velléités d’indépendance ou d’émancipation, ils sont présentés sous les traits les plus noirs ».

Hélas pour eux, ces stéréotypes en révèlent beaucoup sur leur auteurs, choix politiques chez Grégoire de Tours, sottise chez Mme de Sévigné, ignorance chez Dutourd (le breton est un patois), Mélenchon (Diwan est une secte) ou Favier (2), psychologie grossière chez Balzac qui donne rarement dans la finesse (3), complexes de supériorité lassants chez Stendhal (7), voyageant en Bretagne…

Personnellement, cela ne me touche pas beaucoup, car il n'y a que la vérité qui blesse. Mais quand il s'agit de critiquer la Bretagne, je suis vigilant et ne les accepte pas sans broncher… quand, derrière ces critiques, se niche la malveillance.

Dans un article ABP de 2008 (4), Bernard Le Nail dressait la longue liste des ouvrages écrits sur Anne de Bretagne et s’intéressait tout particulièrement à ceux de Georges Minois et Philippe Tourault. Il se trouve que je viens de lire les deux.

Celui de Tourault (5) est honnête et donne une image positive de notre duchesse, néanmoins il est peu approfondi. Celui de Minois (6), un historien, traite son sujet de manière beaucoup plus fouillée et, sans doute plus que d'autres, agacé par cette auréole légendaire qui s'attache au personnage, il s'attarde davantage sur la personnalité d’Anne, scrutant ses traits de caractère et ses moindres défauts en évitant les outrances mais pas toujours les piques. Néanmoins je pense que son livre est un ouvrage de référence sur Anne de Bretagne car les jugements de l'auteur n’obèrent pas le nôtre au vu des arguments fournis.

Anne n'était probablement pas une belle femme mais elle a pu être vive, piquante, gracieuse et même jolie dans sa prime jeunesse, quand elle fut heureuse. Son éducation fut soignée mais courte car les déboires de son père et la guerre durent perturber sérieusement son instruction, d'autant qu'elle se maria à quinze ans !

Que ce fut le prince de Galles, Maximilien, Charles VIII ou Louis XII, son avis ne compta guère quand il fallut lui trouver un mari, seules des considérations dynastiques et géopolitiques furent prises en compte car c'était un beau parti, un morceau de choix, la Bretagne surtout, mais déjà, toute jeunette, elle montra du caractère en refusant Alain d’Albret, cet homme laid, décidément, couperosé, ce soudard à coucher dehors de préférence, qui avait près de 50 ans quand elle en avait dix !

Mais l'amour ne comptait pas ; seules les alliances matrimoniales importaient et les sentiments jamais, dans le mariage du moins, que l'on fut homme ou femme. Le pauvre Charles (VIII) fut contraint par son père Louis XI de se marier avec une épouse qu'il détestait. Anne ne connut pas l'amour, ou si peu, mais la guerre, la sénilité et la mort de son père, la défaite de 1488, de multiples trahisons, de Rieux, de Rohan, une habitude familiale, des drames sans nombre, la mort successive de presque tous ses enfants. Dans les affaires de l'État, malgré son goût du pouvoir et son interventionnisme, elle n'eut de l'influence que dans les petits choses et jamais dans les grandes. Charles VIII, un benêt selon Minois, par ses conseillers, contrôlait tout, tandis que Louis XII, plus avenant, plus rusé, lui laissait la bride sur le cou en apparence quand en sous-mains il ne lâchait rien et reprenait les guides au moment opportun ; il fit capoter le mariage de Claude avec le futur Charles Quint. Une ambition absurde côté français et dangereuse pour la Bretagne, car porteuse de graves conflits.

Malgré les avanies de cette vie sans joies durables et assurées, elle sut garder tout au long de sa courte vie, du courage, un maintien, une dignité, de la vertu, de la classe dirait-on aujourd'hui, et s'entourer, à grand frais, d'éclat, de luxe et de sécurité, dans ses châteaux d’Ambroise puis de Blois, régnant sans possible contestation sur sa maison et son gynécée, reproduisant ce qui lui fut imposé, en mariant de force ses protégées. La religion lui fut aussi une consolation au point d'en être dévote et superstitieuse, mais aussi charitable. C'est vrai, prenant toujours le parti des Papes, même de cette crapule d’Alexandre VI Borgia et n'imaginant pas le besoin de réforme de l’Église qui monnayait sans scrupules les indulgences et nommait aux bénéfices et commendes, sans égards pour la qualité religieuse des personnes. Pourtant, dans le même temps, elle choisissait comme confesseur Yves Mahyeuc, un homme de bien, un roturier du Léon qui devint évêque de Rennes.

Par deux fois, Minois croit devoir préciser qu’Anne n'était pas un génie et que son intelligence était moyenne. Le premier qualificatif est inutile, pour le second, Minois fait une petite erreur. Comme Anne reçut une éducation courte mais soignée, par les soins de Françoise de Dinan, « femme remarquable » dit-il, donc même dotée d'une intelligence moyenne - s'il est possible d'en juger après 500 ans ! - la culture exhaussant l'intelligence, Anne s’éleva donc au dessus de la moyenne de ses contemporains…

Ce n'est pas faire justice de la vérité d'un homme ou d'une femme de le/la vêtir de songes pour en faire une icône ou un mythe, au détriment de l’émouvante réalité de sa vie, réservons cela aux enfants. Minois considère au terme de son enquête qu’Anne de Bretagne avait plus de défauts que de qualités. Au vu des mêmes arguments, je ne suis pas de cet avis.

Anne fut rarement aimée pour elle-même, la vie lui fut cruelle, ce n'est pas une princesse de conte de fée, une Blanche Neige de Walt Disney mais plus souvent une proie malmenée par des intérêts supérieurs et réels. Ses défauts, sérieux, dureté, autoritarisme, esprit dévot, libéralité (pour ne pas dire dépensière), sont en final largement compensés par son esprit charitable, son amour maternel, son intérêt pour la culture et le raffinement, sa distinction et la haute tenue qu'elle fit régner à la cour de France. Au-delà des mièvreries qui la parent trop souvent, c'est peut-être cet exemple de courage dans l'adversité que le grand public et les Bretons retiennent inconsciemment derrière l'image d’Épinal. Sa devise n'était-elle pas « je maintiendrai » ? (8).

Anne de Bretagne fut une femme intemporelle plus que moderne, qui finalement représente bien les qualités reconnues des Bretons et des Bretonnes.

Notes :

1. Conférence de Joël Cornette : (voir le site) ;

2. (voir notre article) Histoire made in France : le combat des Trente ;

3. Outre Les Chouans, le roman Beatrix, qui se passe à Guérande ;

4. Article de Bernard Le Nail sur Anne de Bretagne : (voir notre article) On n'en finira donc jamais avec Anne de Bretagne ;

5. Anne de Bretagne, Philippe Tourault, Perrin, plusieurs éditions : (voir le site) ;

6. Anne de Bretagne, Georges Minois, Fayard, 1999 (voir le site) ;

7. Stendhal vint à Nantes en 1837, cf « Mémoires d'un touriste » ;

8. Non mudera : je ne changerai pas.

Voir aussi :
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