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Cendrillon de Pauline Viardot : un final féministe et inventif à l’Opéra de Rennes

L’Opéra de Rennes clôture l’année 2025 avec un spectacle familial qui revisite le conte de Cendrillon à travers le prisme résolument féministe de Pauline Viardot . Composé en 1904, cet opéra de chambre fut la dernière œuvre de la musicienne, qui dut s’imposer dans un univers artistique largement dominé par les hommes à la fin du XIXᵉ siècle.

Pour cette nouvelle production, la mise en scène est signée David Lescot.

Ce metteur en scène, David Lescot, insuffle à ce conte bien connu une fantaisie délicate, mêlant humour, poésie et une pointe de modernité. Il met en lumière les nuances sociales et psychologiques que Viardot avait subtilement glissées dans sa partition. Le résultat : un spectacle vif, accessible, où les enfants rient des facéties des personnages tandis que les adultes savourent la profondeur discrète du propos.

La mise en scène volontairement dépouillée, repose moins sur l’illusion spectaculaire que sur l’intelligence du jeu et la proximité avec le public. Lescot prend au sérieux la nature originelle de l’œuvre — un opéra de salon — et en transpose l’esprit sur scène. Plutôt que de multiplier les décors, il privilégie un espace modulable, où quelques éléments mobiles suffisent à évoquer tour à tour la maison de Cendrillon, le bal ou la magie de la fée. Cette économie de moyens n’est pas un manque : c’est un choix esthétique. Elle permet aux chanteurs d’occuper pleinement l’espace, de jouer avec lui, et de laisser la musique respirer.

Lescot excelle dans la direction d’acteurs. Il pousse les interprètes à adopter un jeu vif, presque chorégraphique, où chaque geste compte. Les personnages secondaires — les sœurs, la marâtre, les courtisans — deviennent de véritables moteurs comiques, sans jamais tomber dans la caricature grossière. Cette précision donne au spectacle une énergie constante, même dans les moments plus intimistes.

David Lescot s’inscrit ainsi dans une logique de théâtre artisanal, fidèle à l’esprit originel de l’opéra de salon. Le décor n’impose rien : il accompagne, il suggère, il laisse respirer la musique.

L’un des choix les plus marquants est la présence des instrumentistes sur scène. Cette intégration transforme la scène en un espace hybride, à mi‑chemin entre le concert et le théâtre, où la musique devient un élément visuel à part entière.

Le décor s’organise autour d’eux, comme si l’histoire se construisait sous leurs yeux — et sous ceux du public.

La scénographie, créée par Alwyne de Dardel ne cherche pas à reproduire la féerie par des effets spectaculaires. Ici, la magie repose sur la métamorphose des objets, la mobilité des éléments, et la puissance évocatrice de la lumière.

L’un des moments les plus marquants reste la transformation de la citrouille en carrosse, un effet scénique d’une précision telle que le public croit voir l’héroïne s’installer dans une véritable citrouille de tissu.

Dans un décor volontairement réduit, la lumière joue un rôle déterminant. Elle sculpte l’espace, crée des zones d’intimité ou d’éclat, et remplace parfois le décor lui‑même. Lescot propose une scénographie qui refuse l’ornementation gratuite. Elle privilégie la lisibilité, la mobilité et la poésie discrète. Ce choix, loin de réduire l’impact visuel, recentre l’attention sur l’essentiel : la musique, les corps, et la transformation permanente du conte.

Si la partition chantée demeure fidèle à Viardot, les passages parlés ont été modernisés. Cette adaptation, plus proche des codes du dialogue contemporain, facilite la compréhension et séduit un public intergénérationnel.

Les costumes participent également à cette actualisation : les deux méchantes sœurs, interprétées par les excellentes Clarissa Dallas et Ramie Esteves, apparaissent en leggings et tenues urbaines, clin d’œil aux modes actuelles. Ce choix, qui pourrait sembler anecdotique, s’inscrit en réalité dans une logique de distanciation : il déplace la caricature du conte vers une satire sociale contemporaine, où l’obsession de l’image et de la performance se lit immédiatement dans la silhouette.

Le costume devient ici un marqueur sociologique, presque un commentaire sur la culture visuelle actuelle. Il ne s’agit pas d’actualiser pour séduire, mais d’actualiser pour révéler.

Face à cette exubérance, Cendrillon (dans ce rôle magnifique soprano Apolline Rai‑Westphal ) apparaît dans une palette neutre, des coupes simples, des matières naturelles. Dans cette lecture, le costume devient un espace de résistance. Il matérialise la volonté de l’héroïne de ne pas se laisser définir par le regard extérieur. La modernité du personnage ne tient pas à un anachronisme vestimentaire, mais à la cohérence entre son identité et son apparence.

Dans cette version, Cendrillon n’est plus une jeune fille passive attendant son destin. Elle affirme ses choix, refuse un mariage qui la placerait sous une nouvelle forme de dépendance et revendique une relation égalitaire. Une lecture qui résonne fortement avec les préoccupations contemporaines.

La direction musicale est assurée par Bianca Chillemi, qui redonne tout son éclat à cette œuvre initialement conçue pour piano et sept chanteurs. Transformé en véritable théâtre musical, l’opéra de Viardot révèle ici toute sa modernité et confirme sa pertinence plus d’un siècle après sa création.

Excellent spectacle à voir absolument en famille.

Opéra chanté en français et surtitré en français.

Tarif : de 5 à 48 euros

Représentations scolaires à Rennes:

Lundi 5 janvier à 10h et 14h 30

Mardi 6 janvier à 10h et 14h 30

Le spectacle est en tournée à travers la France.

Journaliste-photographe ABP pour Rennes