-- Histoire de Bretagne --

Ce jour-là, le 28 juillet 1488 : La bataille de Saint-Aubin-du-Cormier

À gauche : Portait du Maréchal de Bretagne, comte Jean IV de Rieux (1447-1518) source : Histoire de Bretagne de Dom Lobineau.

Le combat commence par une décharge générale des deux artilleries qui fauche, dans chacun des deux camps, beaucoup de monde. C'était alors la coutume de tirer au début du combat, car on mettait beaucoup de temps par la suite à recharger les pièces.

Puis l'avant-garde des Bretons, sous le commandement de Jean de Rieux, s'élance contre la droite des Français, dévalant la pente du coteau au cri de «Saint-Samson !» qui était le saint du jour, et un des saints fondateurs de la Bretagne. Les Suisses criaient de leur côté «Saint-Lau!» (La Borderie T.4).

Leur impétuosité est telle qu'ils firent «reculer les françoys plus de cent ou dix - vingt pas» (Bertrand d'Argentré) tandis qu'au centre le corps de bataille s'ébranle à son tour, conduit par Alain d'Albret, pour soutenir l'attaque.

La mêlée devient générale. De tous les côtés les coups pleuvent, le sang coule, les hommes tombent (La Borderie T.4). Les archers anglais se montrent à la hauteur de leur renommée et combattent avec un courage intrépide. Malheureusement, à ce moment, le capitaine Bhler, qui était à la tête d'un corps allemand, gêné par le feu de l'artillerie française qui tirait encore quelques coups, «ne print point le chemin qui lui fut commandé». Pour mettre sa troupe à l'abri il va se placer derrière une légère élévation du terrain provoquant un «pli» dans le front des combattants bretons, dont la ligne s'incurve «comme un croissant» découvrant le centre.

Galiota, qui n'attendait que cette occasion, crie à La Trémoille : «Donnons plus bas» et se précipite à la tête de 400 cavaliers bardés de fer (La Borderie T.4) «en l'endroit du ply» tandis que 200 autres tournaient l'avant-garde pour la charger. Les Bretons soutiennent d'abord avec intrépidité ce choc terrible. Galiota, mortellement blessé par un coup de couleuvrine, (sorte de petit canon portatif au tube long et effilé) tombe sur un monceau de cadavres, mais son attaque avait fait céder le centre, mal appuyé par la cavalerie bretonne «placée sur les ailes» qui «fist très mal son devoir».

Les Français se jettent sur l'artillerie, massacrant les servants sur leurs pièces, semant partout le désordre et la mort, tandis que le deuxième groupe de cavaliers tombe sur l'arrière-garde du Sire de Chateaubriand.

Les «vivandiers» peu aguerris ne peuvent soutenir la charge, et cèdent à la panique (Alain Bouchart). «Les troupes de pied françaises, à la suite des cavaliers, pénètrent vivement par la brèche ouverte, prenant à revers le corps de bataille, puis la gauche des Bretons» (La Borderie T.4) qui, assaillis par devant et par derrière, commencent à se débander. L'arrière-garde, pressée de tous côtés, doit reculer à son tour et battre en retraite, au milieu d'un cercle d'acier.

L'armée bretonne se disloque. Des groupes de combattants isolés continuent cependant à résister avec un grand courage, et se font tuer jusqu'au dernier plutôt que des se rendre, protégeant la retraite du reste des troupes ducales.

Une partie des cavaliers s'enfuit à travers le bois d'Usel, poursuivie par les Français jusqu'à Mézières. D'Albret et Rieux ont réussi à se dégager, grâce à l'excellence de leurs montures. Celui-ci pu gagner Dinan, tandis que l'autre allait se réfugier à Nantes.

La lutte de plus en plus inégale se transforme alors en carnage (non pugna sed caedes fuit). Les pertes effroyables subies par les Bretons, qui ont laissé sur le terrain plus de la moitié de leur effectif, près de 6000 morts, témoignent de leur héroïsme, mais aussi de l'acharnement de leurs adversaires.

Les Français n'avaient perdu que 1200 à 1500 hommes, et un seul capitaine, Galiota.

À 6 heures, tout était fini. Commencé à 2 heures de l'après-midi, l'engagement n'avait duré que 4 heures.

Parmi les morts de l'armée ducale un nombre considérable de chevaliers des plus illustres lignées, dont le jeune prince de Léon, François de Rohan, âgé de 18 ans, le propre fils aîné du vicomte de Rohan, qui, lui, trahissait et combattait, avec son fils cadet, dans les rangs de l'armée française. Les sires de Pont-l'Abbé, de La Roche-Jagu, de Kermarquer, Thomas de la Marche, Tanguy de Kermavan, Pierre de Francheville, le capitaine Claude de Montfort et le comte de Scales, le brave des braves avec presque tous ses archers anglais (un poète anglais Percy G.Stone a composé sur ce sujet un poème intitulé «Saint-Aubin» sur la mort glorieuse d'Edouard Wydeville - Lord Scales - tombé avec presque tous ses compagnons).

L'histoire n'a pas retenu, hélas, les noms des combattants des milices locales, dont le sang coula au cours de cette journée pour la défense du sol breton. Pas une famille de Saint-Aubin-du-Cormier sans doute, ni des communes avoisinantes qui ne perdit alors quelqu'un des siens. Le prince d'Orange, Jean de Chalons qui commandait, nous l'avons vu, un corps d'infanterie bretonne, resta le dernier sur le champ de bataille et «y fit de grandes armes ».

À la fin, «voyant tout rompu il se mit terre-à-dent entre les mortz, et déssira sa croix noire» (l'emblème de l'armée bretonne) mais un archer français le reconnut et lui dit :

«Monseigneur, si vous voulez, je vous saulverai».

«Mon amy à qui cuides-tu parler ?» (crois-tu)

«Vous estes Monseigneur le prince j'ay autreffoiz est‚ de vostre compagnie »

«Mon amy, si tu me saulves, je te feray riche à jamais » (Alain Bouchart «Grande Cronique de Bretaigne»).

L'archer alla chercher quelques compagnons auxquels Orange se rendit. Le duc d'Orléans qui combattait au milieu des lansquenets allemands réfugiés dans le bois d'Usel, se refusait à fuir, «se battant en désespéré» (La Borderie).

Reconnu à sa riche armure «écrevisse» (c'est-à-dire formée de plaques qui s'emboîtaient, en glissant les unes sur les autres) il fut fait prisonnier par le capitaine suisse Spaeting, du canton de Saint-Gall, alors que ses compagnons, échauffés par l'action, et pour venger les leurs, tombés en grand nombre, voulaient le dépêcher en l'autre monde. Conduit à Saint-Aubin, il fut enfermé dans la cave d'une maison que l'on montrait encore, selon l'annotateur d'Ogée (Ogée «Dictionnaire de Bretagne») au siècle dernier «devenue une auberge mais dont quelques fenêtres avaient conservé de massifs barreaux de fer et qui, par son antiquité, ne démentait pas la tradition» (Banéat «Le département d'Ille-et-Vilaine»). Mais les soldats avinés s'attroupent devant la porte, et réclament le prisonnier sous prétexte d'en tirer une rançon. Le duc offensé par leur insolence, demande une épée pour aller donner une leçon à ces ribauds mais L'Hospital (le frère du lieutenant de La Trémoille) qui l'avait en sa garde, lui répondit qu'il ne convenait pas à un prisonnier de se servir de l'épée, et ajouta qu'il allait apaiser ce tumulte et faire retirer ces soudards.

Le soir La Trémoille aurait invité à dîner le duc d'Orléans et le prince d'Orange et les aurait fait asseoir à la place d'honneur, conviant également à sa table les principaux officiers bretons prisonniers.

Au dessert, deux moines franciscains pénètrent dans la salle. Les assistants tremblent, ne doutant pas que ces moines ne vinssent pour les préparer à la mort. Le général aurait alors rassuré les princes : «Je n'ai pas de pouvoir sur vous, votre sort dépend du jugement du roi, mais vous, chevaliers, vous avez trahi votre foi, votre pays et votre roi, vous allez mourir !»

Et il aurait envoyé au supplice les officiers français (ceux qui avaient combattu dans l'armée bretonne), malgré leurs prières et leurs larmes.

Cet épisode... rapporté pour la première fois par «La Vie latine de Louis XII», publié par Godefroy de Loches, prieur de Notre-Dame de Bonne Nouvelle à Orléans (La Borderie T.4), et repris par la suite par presque tous les historiens, dont le plus récent, Bernard Quillet dans sa «Vie de Louis XII» (Éd. Fayard, 1986) a été contesté par La Borderie. Une chose seulement est certaine, c'est l'exécution à Saint-Aubin, «sur ung hault eschauffaut», de deux hommes d'armes français.

Pour le prince d'Orléans, par contre, c'était le début d'une très longue et dure captivité, même s'il n'est pas certain qu'il ait été jeté dans une cage de fer par la Régente, Anne de Beaujeu, digne fille de son père, à l'instar du cardinal de La Balue, comme l'affirme l'annotateur d'Ogée.

«Le souvenir de cette sanglante journée se maintiendra longtemps dans la mémoire populaire ». Outre le nom même de «Lande de la Rencontre», deux croix de granit s'élevaient et restèrent jusqu'à la Révolution à l'endroit où la bruyère avait bu le sang breton. De plus un coin du bois d'Usel, où des milliers de corps furent enfouis, a gardé le nom de «charnier» (ou cimetière).

Un poirier sauvage ou «bézier», qui poussait là, ayant atteint une taille extraordinaire, on l'appela «le bézier ou charnier» (La Borderie T.4). Mais si l'on en croit l'annotateur d'Ogée (Ogée «Dictionnaire de Bretagne»), il faudrait plutôt dire «le charnier aux bézillés», d'un vieux mot de l'ancien français qui signifiait «tuer, massacrer», et qui serait d'origine celtique.

Sur un autre point de la lande, trois champs de la ferme de La Roëllerie portent encore le nom de «champs des bézillés», ce qui confirmerait cette interprétation.

Les cultivateurs ont souvent trouvé à Moronval des fragments d'armures, rongés par la rouille, et tombant presque en poussière, et aussi des pièces d'or ou d'argent (Le Bouteiller «Note sur l'histoire de la ville et du pays de Fougères»), mais aucune fouille n'a encore été effectuée de façon systématique.

L'annonce de la défaite de Saint-Aubin-du-Cormier, la destruction de l'armée bretonne provoqua en France une explosion d'allégresse. La Bretagne, elle, était frappée de stupeur. «Onc ne fut si grand étonnement par tout le pays » dit d'Argentré (Histoire de Bretagne -1ère édition, 1582). Fort de sa victoire, et voulant profiter de cette heure d'effarement et de panique générale (La Borderie T.4), La Trémoille rassemble son armée et marche immédiatement sur Rennes, dont il commence l'investissement, promettant à la ville, par la voix de ses hérauts, un châtiment exemplaire, si elle ne se rend à merci, tandis que ses troupes mettent tout le pays en coupe réglée.

Mais les bourgeois de Rennes sont animés du même patriotisme que ceux de Nantes. Leur réponse est digne de l'antique : «Ne pensez pas que vous soyez déjà seigneur en Bretagne. Le roi n'a aucun droit sur cette duchée. Le grand nombre des combattants ne donne pas toujours la victoire, souvenez-vous de Crécy et de Poitiers... Seigneurs héraults ! Je vous fais assavoir, qu'en ceste bonne ville de Rennes, il y a quarante mil hommes, dont vingt mil sont de telle résistance que, moyennant la grâce de Dieu, si le seigneur de La Trémouille et son armée viennent assiéger ceste ville, autant y gaigneront-ils, comme ils ont gaigné devant la ville de Nantes... Nous ne craignons le roi ne toute sa puissance. Et pour ce, retournez au seigneur de La Trémouille, et lui faictes le rapport de la joyeuse response que vous avons faicte, car de nous n'aurez aultre chose pour le présent ».

Devant la détermination des Rennais, qui ont admirablement fortifié leur ville, mobilisé toute la population, et qui disposent d'une excellente artillerie, La Trémoille, qui a retenu la leçon de Nantes, aura la sagesse de ne pas aller trop loin. Il lève le siège et envoie une partie de son armée sur Dinan, proie plus facile, défendue seulement par une trentaine de gentilshommes, et qui est contrainte de capituler, mettant lui-même le siège devant Saint-Malo.

Cette place était réputée imprenable, protégée par de puissants remparts et par la mer, mais, devant l'ultimatum français, les Malouins, à la différence des Rennais, font montre de la dernière lâcheté.

Ils rendent leur ville aux Français, sous la condition que leurs vies et leurs biens soient préservés, leur livrant par contre les immenses richesses que leurs compatriotes, confiants en l'invulnérabilité de la ville, leur avaient confiées. L'armée française en retira un somptueux butin et les Malouins une honte éternelle !

La capitulation de Saint-Malo sans combat était un désastre pour la Bretagne, pire que la défaite de Saint-Aubin-du-Cormier. On pouvait refaire une armée, on ne pouvait reprendre une telle ville «l'un des boulevards du duché ».

Sans armée, sans argent, son pays dévasté, son peuple en proie aux pires exactions, le malheureux François II devra se résigner à demander la paix.

La dame de Beaujeu et plusieurs des membres du conseil royal voulaient pousser leur avantage jusqu'au bout, et achever la conquête de la Bretagne ; mais le chancelier de Rochefort, homme sage et prudent, réussit à persuader Charles VIII de n'en rien faire, lui remontrant qu'il n'avait aucun droit sur ce pays, et que l'entreprise était beaucoup plus risquée qu'il n'y pouvait paraître.

Le sursaut national qui avait abouti à la levée en masse des paysans de Basse-Bretagne pour la délivrance de Nantes pouvait se reproduire. On redoutait un soulèvement général de la population.

De plus l'Europe, dont la réaction avait été jusqu'ici bien lente, commençait à réaliser les redoutables conséquences de son apathie, quelle énorme puissance pouvait donner au royaume de France la conquête de l'État breton, ce «Pérou des Français», «riche contrée», une des plus prospères de l'Occident, dotée d'une flotte incomparable. La paix fut signée le 19 août 1488 au château du Verger, dernière humiliation pour le souverain breton car ce château appartenait à un Breton renégat, Pierre de Rohan, depuis longtemps au service du roi de France, et connu dans l'histoire sous le nom de maréchal de Gié.

Les conditions en étaient léonines :

François II s'engageait à faire sortir « incontinent » du duché les princes et les troupes étrangères, à ne pas marier ses filles sans le consentement du roi. Il abandonnait au roi les places fortes de Saint-Malo et Fougères, Dinan et Saint- Aubin jusqu'à l'accomplissement de toutes les clauses du traité ; de plus il devait prêter au roi l'hommage lige.

Ce traité désastreux «finlandisait» la Bretagne. «Il ouvrait ses frontières et permettait au roi de porter la guerre quand il le voudrait au cœur même du pays» (La Borderie T.4).

Le duc, déjà usé et malade, en mourut de douleur. Une condition surtout bouleversait et plongeait dans la honte et le remords son âme chevaleresque : c'était l'obligation qui lui était faite par le gouvernement du roi de France de lui remettre, nous dirions «d'extrader», les réfugiés français qui avaient cherché asile en Bretagne. Jusqu'au milieu de son agonie, cette pensée le poursuivait et, jusqu'au dernier instant, il ne cessa d'implorer pour eux la clémence de son vainqueur. «Chargé d'ennuy, de vieillesse et de mélancolie» il rendit son âme à Dieu le 9 septembre 1488, laissant son trône à sa fille aînée, une frêle petite princesse de 11 ans et demi.

Repris du texte de Yann Bouëssel Du Bourg publié dans Dalc'homp Soñj ! n° 23 (avec l'aimable autorisation des éditions Dalc'homp Soñj !).

Philippe Argouarch

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Philippe Argouarch est un reporter multi-média ABP pour la Cornouaille. Il a lancé ABP en octobre 2003. Auparavant il a été le webmaster de l'International Herald Tribune à Paris et avant ça, un des trois webmasters de la Wells Fargo Bank à San Francisco. Il a aussi travaillé dans des start-up et dans un laboratoire de recherche de l'université de Stanford. Voir le site et Voir le site

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