Brezhoweb, une télévision bretonne en breton sur internet : ABP interviewe Lionel Buannic
Interview de Philippe Argouarch

Publié le 9/12/22 18:17 -- mis à jour le 10/12/22 23:32

Brezhoweb, cette webTV en breton, a été créé en décembre 2006, il y a 16 ans. Si les débuts sont modestes avec une émission mensuelle itinérante intitulée Webnoz, très vite la chaîne prend de l'ampleur avec de nouvelles émissions toutes aussi créatives les unes que les autres et animées par des jeunes bretonnants. Brezhoweb fait aujourd'hui partie d’une société de production audiovisuelle le LB Groupe. Le groupe inclut Brezhoweb, diffusée sur le WEB et les réseaux sociaux et une nouvelle plateforme multimédia de tournage de films, séries et émissions de télé basée à Auray. Le groupe a aussi lancé une version de Brezhoweb en gallo et une autre en occitan. Ne pouvant vivre de la publicité puisque s'adressant à un public exclusivement brittophone, donc en nombre limité, la chaîne bénéficie de subventions régionales et même départementales. Brezhoweb est assez méconnu des Bretons non-brittophones aussi nous avons pensé interviewer son créateur : Lionel Buannic.

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Ancien rédacteur en chef de « TV Breizh », de 2000 à 2005 où il présentait le JT, Lionel Buannic est né en 1972 à Quimper et a grandi dans le Pays bigouden. Dans une interview publiée en mars 2022 dans le magazine BRETONS, il raconte avoir été scolarisé à Pouldreuzic, dans la même école que Pierre-Jakez Hélias où l’instituteur donnait des cours de langue et de culture bretonnes de sa propre initiative. Ses grands-parents de Tréogat parlaient breton et lui parlaient breton.

Lionel Buannic a fait des études en sciences politiques à Grenoble et s’est orienté très tôt vers le journalisme. Il a débuté sa carrière à France Bleu Breizh Izel où il y conduisait des reportages en breton. Il est passé ensuite à France 3 Iroise, puis à TV Breizh. Créée par Patrick Lelay, TV Breizh devait devenir une vraie chaîne de télévision régionale bretonne bilingue mais elle a vu ses ambitions coupées court par le refus du CSA de lui accorder une fréquence hertzienne. C'est à la suite de cet échec qu'il a l'idée de profiter de la liberté existante sur l'internet et des nouveaux protocoles de diffusion ouverts à tous comme le streaming pour lancer la webTV Brezhoweb. Une fois abandonné le upload par antenne satellite, en 2006, les choses sont devenues plus simples.

[ABP] Pourquoi brezhoweb et pas Breizhoweb ?

[LB] Parce que Brezhoweb est la contraction de brezhoneg (langue bretonne) et web. Ce qui était assez novateur et visionnaire il y a 16 ans. Pas grand monde ne misait sur Internet. Et beaucoup de professionnels et de militants ne voyaient aucun avenir à ce nouveau moyen de communication qu’était Internet. Nous pensions chez Brezhoweb, au contraire, que l’avenir était sur le net, d’où notre volonté d’inscrire la notion de web jusque dans notre nom. Internet répondait, selon nous, aux besoins de la langue bretonne : atteindre facilement les brittophones, où qu’ils se trouvent et à n’importe quelle heure, avec des émissions de qualité et des coûts de production et de diffusion beaucoup moins importants que sur une chaîne de télévision « classique ». Par ailleurs, notre ambition était de toucher les jeunes bretonnants car ils représentent l’avenir de la langue. Dans ce cadre, Internet était une évidence. Nous sommes donc aujourd’hui une chaîne de télévision conventionnée par l’Arcom (ex-CSA), avec le même cahier des charges qu’une chaîne du câble et du satellite, mais nous avons la particularité d’être diffusés de 18h à 22h30 sur Internet, gratuitement. Mais en réalité, depuis le départ, nos téléspectateurs privilégient très majoritairement les émissions à la demande, en replay, à la manière de Netflix ou Amazon Prime.

[ABP] En ce mois de décembre 2022, brezhoweb, existera depuis 16 ans. Où en est-on ?

[LB] L’audiovisuel et la langue bretonne ont beaucoup évolué en 16 ans ! Et Brezhoweb s’adapte constamment aux nouveaux formats de programmes et aux nouveaux canaux de visionnage. Notre défi est de proposer des programmes modernes, variés et de qualité pour les bretonnants. En 2018, nous avons refondu toutes nos productions internes afin de produire des émissions plus en phase avec les nouvelles attentes et habitudes des téléspectateurs (le magazine de société 4 /13 munud e Breizh , le divertissement Tuto Breizh , les Do-it-Yourself en breton Made e Breizh , le programme court Toutouig pour transmettre la langue en famille, ou encore les interviews longues Pennad Kaoz ).

[ABP] Quels sont les canaux de diffusion ? Le nombre d'abonnés et de spectateurs augmente t-il ?

Nous diffusons nos productions internes, depuis cette refonte éditoriale, sur Brezhoweb bien sûr, mais aussi sur les principaux réseaux sociaux (Youtube, Facebook, Instagram, Twitter, Reddit, Telegram). Sur l’ensemble de ces plateformes sociales communautaires, nous cumulons un peu plus de 18.000 abonnés, avec de belles progressions mais la majorité de nos téléspectateurs ne sont pas abonnés. Nous gagnons, par exemple, 1.000 nouveaux abonnés par an sur Youtube et autant sur Instagram l’année passée. Environ 660.000 vidéos de Brezhoweb ont été vues sur l’ensemble de l’année scolaire écoulée, ce qui est remarquable, compte tenu du public visé !

Enfin, il faut rappeler que Brezhoweb propose des programmes co-produits avec d’autres sociétés de production ou télévisions, comme Foeterien , notre jeu de télé-réalité qui amène des bretonnants aux quatre coins du monde. Ou encore notre mini-série Flapakarr https://www.abp.bzh/une-serie-en-langue-bretonne-pour-inaugurer-le-plus-g-54255, où un VRP covoiture avec des passagers loufoques.

[ABP] Vous avez lancé une version de Brezoweb en occitan et une en Gallo... ça marche ?

[LB] Et un, et deux, et trois ! Nous travaillons désormais en 3 langues ! Oc tele fêtera bientôt ses 15 ans. Une telle longévité est déjà un gage de succès. Elle possède une identité propre à son (immense) territoire. Et elle a, elle aussi, entraîné une belle dynamique en termes de production audiovisuelle en occitan et formation de professionnels sur les deux sites où elle est présente : Pau et Toulouse. Il y a une vraie complémentarité entre les équipes bretonnes et occitanes. Elles réfléchissent ensemble sur des problématiques communes : comment diversifier et professionnaliser la production dans nos langues ? Comment rendre nos langues plus visibles ? Comment contribuer à leur transmission aux jeunes générations ? Comment former les jeunes locuteurs à tous les métiers de l’audiovisuel ?

Galoweb a officiellement été lancé en mai 2022, avec deux programmes phares adaptés de Brezhoweb et Oc Tele : le magazine de société « 4 minutes » et la série de comptines en gallo Galichon pour aider les parents et enseignants à transmettre la langue gallèse. Ce lancement est une belle réussite avec plus de 20.000 vues en quelques mois. Nous devons maintenant battre le fer tant qu’il est chaud et continuer à produire et diffuser de nouveaux programmes de qualité en langue gallèse. À Noël, nous allons diffuser deux films d’animation doublés en gallo pour toute la famille, Le Grufalot et Le Grufalotin , et nous sommes en cours de production de nouveaux numéros du magazine de société 4 minutes ainsi que d’un nouveau programme pour découvrir la langue gallèse.

[ABP] La région Bretagne est-elle la seule collectivité à financer Brezhoweb ?

[LB] La Région Bretagne apporte un soutien indispensable. Il n’existe pas de marché publicitaire, malheureusement, en langue bretonne, compte tenu d’un public restreint. Rien ne peut donc se faire sans un soutien des collectivités locales. Les départements du Morbihan et des Côtes d’Armor nous soutiennent également. Mais l’une des spécificités de Brezhoweb est d’appartenir à un groupe plus large de production audiovisuelle : LB Groupe. Notre activité principale est la production de contenus vidéos pour des entreprises et les captations d’événements en direct. Brezhoweb est donc une activité minoritaire mais elle bénéficie d’une large mutualisation de ces moyens avec le groupe. Nous avons ainsi investi dans des nouveaux locaux à Auray, avec un beau plateau de tournage de 150 m2. Brezhoweb n’aurait jamais permis un tel investissement si cela avait été notre seule activité.

[ABP] Combien d'heures de direct il y a t-il chaque jour ?

[LB] Nous diffusons tous les jours en direct de 18h à 22h30, ce qui représente plus de 1640 heures diffusées par an en diffusion linéaire. Il ne s’agit pas réellement d’un direct au sens d’une émission diffusée en temps réel comme nous l’avons fait pendant des années pour des talk-shows ou à l’occasion de captations sportives, mais d’une diffusion d’une grille de programmes éditorialisée qui est la même pour tous les téléspectateurs en fonction de l’heure à laquelle ils se connectent. Nos programmes sont également disponibles gratuitement en vidéo à la demande, et ce depuis la création de Brezhoweb en 2006.

En 2021, nous avons diffusé plus de 80 heures de programmes frais en langue bretonne, c’est-à-dire diffusés pour la toute première fois sur notre antenne. C’est un chiffre conséquent, qui vient s’ajouter aux quelque 500h de programmes dont nous disposons en stock et qui sont accessibles à tout moment sur Brezhoweb.

[ABP] Y a-t-il un bulletin d'actualité en breton ?

Non. Car nous n’avons clairement pas les moyens de le faire. Et ce n’est pas notre vocation. Il y a déjà beaucoup de médias d’information en Bretagne. Notre mission première est d’apporter une diversité de programmes en langue bretonne, notamment de divertissement. Mais certains de nos programmes, comme 4/13 munut e Breizh ou Pennad Kaoz permettent de s’informer et de poser un regard différent sur notre territoire et sur le monde, en langue bretonne.

[ABP] Brezhoweb s'est fait remarquer dernièrement sur les réseaux sociaux pour avoir interviewé des jeunes prêtres catholiques bretons brittophones, ce qui n'arrive pratiquement jamais dans les médias 'nationaux' ou même régionaux; avez-vous établi une ligne éditoriale indépendante qui permet d'aborder tous les sujets sans tabous et comment faites-vous pour intéresser les jeunes générations brittophones ?

[LB] La ligne éditoriale de Brezhoweb a toujours été ouverte. Et si nous avons récemment donné la parole à de jeunes prêtres catholiques, nous avons aussi donné la parole il y a quelques années à un pratiquant de l’islam… Cela est nécessaire. La langue bretonne, pas plus que n’importe quelle langue, ne doit rester dans un ghetto où tout le monde pense et dit la même chose. Il n’y a donc pas de sujets tabous. Nous avons aussi donné la parole à des « barbouilleurs » de résidences secondaires pour comprendre leurs motivations et traiter du sujet brûlant de l’immobilier en Bretagne. La seule feuille de route pour les équipes est d’apporter un regard différent sur la Bretagne ou le monde, un regard à travers une langue et une manière de vivre son territoire. Donc ne pas vouloir singer ce qui se fait en français.

[ABP] En quoi Brezhoweb peut-il motiver les Bretons à apprendre le breton et il y a-t-il des émissions pour débutants en langue bretonne ? des coopérations avec Diwan et Divyezh ?

[LB] Nous coopérons depuis plus de 15 ans avec les structures d’enseignement en breton, pour enfants ou pour adultes. Nous n’avons pas de programme d’apprentissage à proprement parler. Mais nous nous efforçons de parler à tous les locuteurs, quel que soit le chemin qui les a menés vers la langue. Ar brezhoneg a gan est un programme court pour éviter les gallicismes en breton et se rapprocher d’expressions idiomatiques à travers le chant, de manière ludique. Toutouig est un programme de comptines ou rimadell pour tous les parents, locuteurs ou non, qui veulent apprendre une comptine avec leurs enfants. D’autres programmes, sous-titrés en français ou en breton, comme Pennad Kaoz sont aussi bien appréciés des apprenants. Le sous-titrage en breton est une réelle originalité et permet aux adultes de s’immerger encore plus facilement dans notre langue. Enfin Brezhoneg bemdez , programme de découverte de la langue bretonne, connaît toujours un vif succès, malgré son grand âge puisqu’il a été produit en 2009 !

Faire des programmes en breton ne suffit plus pour attirer les téléspectateurs. La concurrence est tellement rude ! C’est d’abord la qualité, l’originalité, le contenu de nos programmes qui font le succès de Brezhoweb !

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Philippe Argouarch est un reporter multi-média ABP pour la Cornouaille. Il a lancé ABP en octobre 2003. Auparavant, il a été le webmaster de l'International Herald Tribune à Paris et avant ça, un des trois webmasters de la Wells Fargo Bank à San Francisco. Il a aussi travaillé dans des start-up et dans un laboratoire de recherche de l'université de Stanford.
Vos 4 commentaires
  Naon-e-dad
  le Dimanche 11 décembre 2022 18:47
Fiskal eo an istitloù e brezhoneg (klikit ouzh an ikon "sous-titres" e traon ar skramm ha choajit "brezhoneg" da heul)
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Abaoe pell e soñje din e vefe talvoudus-kenañ, sur-mat, lakaat war well istitloù e brezhoneg e filmoù divyezhek pe filmoù unyezhek e brezhoneg. Mes ne ouien ket e veze graet gant Brezhoweb dija ! Splann eo!
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Super le sous-titrage en breton d'interview en breton (l'écrit breton permet d'accéder plus facilement à l'oral breton). La même chose est-elle proposée sur les films TV, diffusés en hertzien (via TBO par exemple) et aidés par la région? Et si oui , comment techniquement accéder à ces sous-titrages en breton (et désactiver les sous-titrages en français)? Cela de façon à améliorer " l'expérience du spectateur"....Et surtout à rendre plus efficace le visionnage de ces films doublés en breton. Ha plijusoc'h ivez, war ar marc'had.
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De Maï K à Naon-e-dad
 le Jeudi 15 décembre 2022 19:03
Ce que fait Brezhoweb pour le sous-titrage est génial. Non seulement le sous-titrage est facultatif (contrairement à France 3 ou TBO), mais en + c'est sous-titré en breton et en français. 20/20 à Brezhoweb ! et 0 pointé aux chaînes qui imposent le sous-titrage en français !
(3) 
  KLG
  le Lundi 12 décembre 2022 10:24
Un JT en breton, coûterait-il si cher ?
Quand on voit les chaines en continu françaises, cela fait un peu café du commerce au milieu d'un cave. Hormis les indemnités des "chroniqueurs" on ne voit pas bien où se situe la dépense par rapport à un programme lambda. Et ils ne partent pas en vacances au fin fond du Béarn.
Il me semble que ce serait un bon moyen d'élargir le public que de proposer un JT...c'est le quotidien, le réel, un JT. Après les sujets peuvent être largement différents ou décalés de ceux proposés par le Télégramme ou Ouest-France et on ne s'en plaindrait pas.
Je trouve toujours étrange à titre personnel que les initiatives bretonnes finissent toujours, systématiquement en initiatives françaises. Au lieu de se concentrer sur la Bretagne, et là en l'occurrence les 3 départements réellement concernés (je note l'absence étonnante du Finistère dans le financement de Brezhoweb), on cherche à quadriller le territoire : le gallo, l'occitanie etc
On finit dans un truc qui se dilue, perd toute force, moyens, intérêt. Moi je ne souhaite que de bonnes choses pour l'occitan, mais il me semble qu'ils ont largement les moyens de se débrouiller dans leur état d'esprit sans bretons.
Quel est l'intérêt ? Il y a des moyens pour cela ?
(1) 
  Maï K
  le Jeudi 15 décembre 2022 19:04
Bravo pour la variété des sujets, ça change des radios qui tournent en boucle sur les 2 ou 3 mêmes thèmes.
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ANTI-SPAM : Combien font 4 multiplié par 6 ?
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