Bretagne, une nation invisible ?

-- Histoire de Bretagne --

Chronique
Par Christian Rogel

Publié le 13/12/12 9:07 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

C'est la conclusion d'un des rares livres de niveau universitaire qui ait eu pour ambition de comprendre ce qui se cache derrière le signe Bretagne, brandi dans tous les sens possibles depuis des siècles.

Le livre, paru en anglais en 2007, sera disponible d'ici quelques mois en français grâce à Coop Breizh. Ce qui suit, n'est pas une évaluation, mais un choix parmi les riches et stimulants points de vue exposés, en balayant des siècles d'histoire.

Sharif Gemie est un professeur d'histoire de l'Université de Glamorgan au Pays-de-Galles, d'origine égyptienne, qui a fréquenté la Bretagne et s'est étonné du nombre de macarons Bzh qu'il voyait sur des voitures au Croisic, alors que la plaque portait le chiffre 44, celui d'un département réputé étranger à la Région Bretagne, du moins au yeux de l'administration.

Universitaires et mouvement breton

Seul le travail de Michel Nicolas, professeur en cultures et langues régionales à l'Université Rennes2- Haute Bretagne, et docteur en sciences politiques, pourrait être comparé, mais, celui-ci est centré sur les événements et les évolutions politiques dans le détail. (Histoire de la revendication bretonne : des origines aux années 1980 – Coop Breizh, 2007 et La Bretagne revendiquée : des années 1980 à nos jours – Skol Vreizh, 2012).

Après avoir vertement critiqué Maryon MacDonald (We are not French) et Françoise Morvan, contestant que la première ait usé de ses compétences d'anthropologue et que la seconde puisse convaincre que des tendances fascisantes auraient leurs sources vers 1830, il récuse l'universitaire rennaise, Jacqueline Sainclivier, qui n'imagine pas que la société bretonne puisse agir en tant qu'elle-même, avec une autonomie, même limitée, tout en produisant un «déluge de statistiques et de données empiriques».

Pointant la «pauvreté des écrits nationalistes», il désigne Morvan Lebesque (Comment peut-on être breton?) et Erwan Vallerie (Nous, barbares locaux), comme ayant écrit des œuvres polémiques et provocatrices, mais, «indispensables pour comprendre vraiment cette région».

Il faut préciser ici que nationaliste n'a pas la même charge politique et émotionnelle qu'en France, car, en Grande-Bretagne, personne ne trouve ridicule ou honteux que Sir Sean Connery se proclame nationaliste et indépendantiste écossais et la Reine n'a pas estimé que c'était un empêchement à son anoblissement.

Plus d'un Britannique se définirait comme nationaliste, au sens de soutenant la nation britannique, sans réfuter que l'Ecosse et le Pays-de-Galles soient elles-mêmes des nations composantes de la première, ayant donc droit à l'autogouvernement.

En voulant définir «une frange universitaire du mouvement breton», il cite, pour sa rigueur, Jean-Jacques Monnier, qui, précise-t-il tout de suite, n'a pas de poste universitaire.

Il indique ensuite des personnalités «avec un pied dans l'université et un autre dans le mouvement nationaliste breton» : Alain Croix, Michel Denis (✝2007), Jean-Yves Guiomar et Ronan Le Coadic.

La formulation est incorrecte et ces personnalités sont tout juste régionalistes, selon les critères d'ici.

Comment est vue la Bretagne ?

Selon Sharif Gemie, elle a trop souvent été définie par ce qui lui manquerait : la richesse, la civilisation, les moyens modernes.

Ses habitants ont souvent été vus en bloc, comme rebelles, ignorants, ensorcelés par les prêtres, subjugués par les nobles, etc. Il est même arrivé que l'adhésion à la République soit très sous-estimée.

A l'inverse, les Celtistes du 19ème ont rêvé une Bretagne idéalisée, réservoir de pureté primitive, ce qui est aussi entré dans les clichés que véhiculaient les gens de l'extérieur (Romantiques et post-romantiques).

Il compare le celtisme à l'orientalisme, dont Pierre Loti a été un des chantres et s'amuse que l'Union démocratique bretonne (UDB), de gauche, ait encensé cet écrivain pour ses romans «bretons», car l'orientalisme lui paraît de droite, et même d'extrême-droite.

L'orientalisme et le celtisme lui apparaissent avoir pour point commun une certaine défiance du peuple.

Mais, alors que l'orientalisme nie toute valeur politique aux peuples concernés, le pouvoir français a récupéré les fondamentaux du celtisme (civilisation celte/gauloise) pour l'annexer à sa légende nationale, rendant impossible la construction d'un myhe national breton efficace.

L'échec des nationalistes bretons

Sharif Gemie recherche les causes de l'impuissance politique du mouvement breton et pointe la méfiance vis-à-vis du peuple qui a rendu celui-ci sceptique sur les actes des «Breiz Atao», qu'il n'exonère pas de leur attitude collaborationniste et de leur manque de flair dans l'appréciation des intentions de Pétain.

Les grands problèmes de la Bretagne

Il estime que les profondes fractures politiques et sociales de la Bretagne sont un frein à la production d'une image complètement positive.

Il pointe aussi que toute la politique bretonne a toujours été faite par des hommes, qu'ils soient Chouans, Bleus, bretonnistes ou autres.

La méfiance des femmes pour les options régionalistes ou nationalistes ne seraient donc qu'un des effets du machisme politique breton séculaire.

Finalement, sa courte conclusion met l'accent sur une certaine manière de vivre en communauté, qu'il voit opérer lors du Festival des Vieilles Charrues, à Carhaix-Plouguer.

Ce serait cela, la «nation invisible».

Comme Sharif Gemie est un vrai universitaire, il ne se risque à faire aucune prophétie.

Sharif Gemie, Brittany, 1750-1950 : The Invisible Nation, Gwasg Pryfysgol Cymru = University of Wales Press, 2007. 20 pages de bibliographie.

Traduction française en cours.

En 2007, Sharif Gemie avait présenté une contribution à un colloque du CRBC, à Quimperlé, intitulée : Walter Scott et Jacques Cambry : deux écrivains régionaux. (voir notre article)

Il a participé aussi à un livre édité par les Presses de l'Université de Rennes. (voir notre article)

Christian Rogel

Voir aussi :
Cet article a fait l'objet de 2003 lectures.
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